1. Première
    par Thierry Chèze

    L’œuvre d’une vie. Comment qualifier autrement Shoah, ce documentaire- référence de près de 10 heures qui raconte avec une puissance et une pédagogie sans pareil l’extermination des Juifs pendant la seconde guerre mondiale ? Plus de 30 ans après sa sortie, son auteur, Claude Lanzmann continue à compléter ce monument à travers des récits, alors partiellement écartés du montage. En l’occurrence ici quatre témoignages de survivantes de la plus impitoyable des barbaries dans ce programme de 4 films : Le serment d’HippocrateBalutyLa puce joyeuse et L’arche de Noé. Ruth Elias qui, alors tout juste enceinte, a appris qu’elle ferait partie d’un convoi pour Auschwitz. Pauline Biren qui fit partie de la force de police féminine du ghetto de Lodz. Ada Lichtman, l’une des seules cinquante personnes ayant survécu au camp de Sobibor. Hanna Marton sauvée par un singulier marchandage (plusieurs milliers de dollars par Juif épargné) entre le hongrois Rudolf Kastner et le nazi Adolf Eichmann, le « cerveau » de la fameuse solution finale. Lanzmann a capté ces témoignages chez elles, dans l’environnement familier et enveloppant de ces femmes qui contraste évidemment avec la violence de ce qu’elles ont subi. Cet homme est un passeur hors pair aux qualités d’écoute hors normes. Des mots bien sûr dits par ces voix qui tremblent rarement comme pour ne rien céder à leurs bourreaux mais plus encore ces silences et ces regards traversés, de temps à autre, de ces images insoutenables impossibles à chasser de leurs mémoires. Quatre documents d’exception réunis dans un film indispensable.

  2. Première
    par Eric Vernay

    L’affiche rend hommage à Peur sur la ville avec Bébel, la photo beige renvoie à l’esthétique des polars seventies, mais Au Poste !, le film de Quentin Dupieux n’a rien d’un pastiche. L’auteur de Steak et Réalité part seulement du genre policier pour le déconstruire, craquant ses codes à sa façon, théâtrale et absurde. Si vous espérez des courses de bagnole, des gunfights ou à des femmes fatales, fuyez. La promesse de spectaculaire est désamorcée par le cinéaste-musicien, qui prend un malin plaisir à prendre le titre au pied de la lettre : au poste, on restera donc. Pour palabrer. Et longuement. Dupieux imagine en effet une garde à vue dans laquelle le commissaire Buron (Benoît Poelvoorde) cuisine Fugain (Grégoire Ludig), un homme bizarrement moins préoccupé par le meurtre qu’il est suspecté d’avoir commis, que par son estomac.

    Vista comique

    La nonchalance moustachue de Ludig opposée au zèle nicotiné d’un Poelvoorde en feu (la fumée qu’il inhale sort d’ailleurs de son ventre par un trou), crée rapidement des étincelles. Elles s’intensifient en présence d’un troisième larron, Philippe, flic borgne avec un poil dans la main incarné par l’hilarant Marc Fraize (vu dans Problemos) : chargé de "garder un œil" sur Fugain, il finira précocement et littéralement placardisé. A ses jubilatoires joutes oratoires se substitue un habile enchâssement de mise en abimes, péché mignon du réalisateur de Non-Film. La mécanique méta s’installe dès lors, sans s’auto-asphyxier, car débordée par la vista comique d’un casting en or. 

  3. Première
    par Pierre Lunn

    Il y a plusieurs logiques à l’oeuvre dans les suites made in Pixar. Toy Story 2 avait parachevé le triomphe du premier, allant encore plus loin, plus haut, faisant plus fort que le film d’origine - déjà un sacré truc. Il y a les suites qui jouent avec les conventions imposées par l’original. Némo était un voyage dans l’immensément grand, Dory une aventure en bassin. Cars 1 faisait l’apologie de la décélération et célébrait l’americana éternelle, Cars 2était un trip furieux qui filait droit au Japon avec un décrochage en Italie, le tout sur une trame de film d’espionnage zinzin. Et puis, il y a Les Indestructibles 2. Pas une suite, mais une continuation, une expansion. Moins génial que l’original (l’effet de surprise a disparu, le design a un peu changé, l’histoire est moins forte), mais un sacré dessin animé, qui respecte à la lettre les codes et le génie du premier. Combien de films peuvent se targuer de parler de crise de la quarantaine, de problèmes de couple, des peurs intimes, des fashion faux pas et de la terreur existentielle d’être parents ? Tout ça en étant d’abord et avant tout un incroyable blockbuster ? Une comédie hilarante ? Ainsi qu’un film de superhéros ET un thriller 60s ? Combien ? Faites le compte : il y avait Les Indestructibles, il y a désormais le 2. 

    Quatorze ans après, Brad Bird vient donc chercher son sceptre de roi de l’animation. Et pour mieux enfoncer le clou (comme s’il ne s’était rien passé depuis le premier film, RIEN en 14 ans) Les Indestructibles 2 commence là où s’arrêtait l’original. Le Démolisseur attaque la ville, les "supers" interviennent, arrêtent le bad guy, mais cassent tout et sont mis à l’index. La famille Indestructible et Frozone sont donc obligés de ranger une fois de plus les costumes au placard jusqu’à ce qu’un entrepreneur leur promette de faire adopter une loi rendant légaux les "supers". Pour ça, il va avoir besoin d’une très bonne com’ et donc… d’Elastigirl. Pendant que Madame part combattre les méchants, Monsieur va se charger de la famille : les deux ados et un bébé, Jack Jack …

    L’histoire surfe avec malice sur les grands thèmes du moment (la charge mentale, l’empowerment des femmes) mais, à force de balayer trop de sujets, Bird ne parvient pas toujours au bout de ses idées - qu’est-ce qu’on aurait aimé voir le film de M. Indestructible coincé à la maison ! C’est un peu comme le point de vue politique qu’on ne décrypte jamais clairement. Bird est un libertarien avec des idées très arrêtées sur le sujet et il a même fait un film autour de ce thème (le sous-estimé A la poursuite de demain). Ici, son point de vue n’est pas toujours très clair : la population vit à l’heure d’une dictature médiatique (où les sondages d’opinion font loi) mais personne ne songe à s’en libérer ; les superhéros veulent sortir du placard, mais réclament surtout le droit de pouvoir CHOISIR librement leur destin ; et parallèlement le vilain (aux motivations confuses) veut montrer aux gens que les superhéros les empêchent de réaliser leurs propres vies et qu’ils ne sont que des catharsis sur qui on ne peut pas vraiment compter.

    Qui a raison ? Qui a tort ? Et qu’est-ce que tout ça raconte ? Au fond, ce n’est pas l’important. Ce qui est fou ici, c’est la famille et la mise en scène. Et de ce point de vue là, Les Indestructibles 2 délivre les meilleures séquences d’action vues depuis 14 ans tout film confondu et tutoient les sommets de cinéma dans trois scènes littéralement démentes. 1/ Elastigirl à moto poursuit un train fou (la scène d’action la mieux découpée de l’année), 2/ Jack-Jack contre un raton-laveur (la scène d’action la plus drôle de l’année) et 3/ Elastigirl se bat contre le Screenslaver dans une cage faite de néons et de tubes lumineux… Ce sont des moments d’une grâce, d’un rythme et d’une drôlerie insensés. Il y a d’autres passages incroyables dans le film (M Indestructible face à Edna Mode), mais ceux-là font oublier les petites faiblesses du film (un dernier acte trop rapide) et rappellent surtout qu’il y a peu de cinéastes à ce niveau de génie en activité. Trois scènes de folies qui inscrivent Les  Indestructibles 2 comme l’un des meilleurs blockbusters de l’année. Facilement.

  4. Première
    par Christophe Narbonne

    La rencontre entre Ella, serveuse dans le bar de son père, et Abel, un nouvel employé, transpire la fièvre. Dans le premier quart d’heure de son premier film, Marie Monge capte parfaitement l’urgence du désir, son impérieuse nécessité en dépit de toute objectivité : Abel est un voyou, magnifique certes, mais un voyou qui détrousse la caisse d’Ella avant de l’ensorceler. Trompée mais séduite (à moins que ce ne soit l’inverse), Ella est l’incarnation d’une vie rangée qui réclame de la nouveauté et de l’imprévu. Avec Abel, elle va être servie : accroc au jeu, il va l’entraîner dans des cercles plus ou moins clandestins où leur amour va se consumer sous l’effet de cette addiction ruineuse plus forte que tout. Pas exempt de défauts (une narration par trop elliptique qui creuse une distance entre les personnages au lieu de la resserrer ; des seconds rôles, à l’exception du pote joué par Karim Leklou, inexistants), Joueurs séduit par sa capacité à mélanger les genres et à privilégier le rythme et la musicalité des scènes et des plans. Pour ces raisons, on a beaucoup évoqué à Cannes -le film concourait à la Quinzaine des Réalisateurs- une parenté écrasante avec Scorsese. On pense plutôt à Jacques Audiard, à son goût pour les personnages de marginaux et les rencontres fortuites fatales -coucou Sur mes lèvres. Marie Monge se cherche, tâtonne, expérimente. C’est en soi suffisant pour la distinguer du tout-venant des réalisateurs se reposant sur leurs acquis.

  5. Première
    par Frédéric Foubert

    En 1977, Neil Gaiman n’avait pas encore écrit Sandman, ni American Gods, et n’était donc pas devenu l’un des hérauts geek les plus influents de la planète. Il avait 17 ans et se contentait de jouer dans un groupe de punk avec ses copains. Muni de ce minuscule indice biographique, le spectateur de How To Talk To Girls At Parties (HTTTGAP) n’a besoin que d’une trentaine de secondes pour comprendre que l’ado boutonneux qui sirote ici ses premières pintes en écoutant les Damned est une version rétrospectivement fantasmée de Gaiman himself. Ce que confirmera un épilogue « méta », suffisamment révérencieux pour qu’on comprenne qu’on ne peut désormais plus adapter un de ses livres sans souligner que c’est un immense événement. Même dans le cas, comme ici, d’une petite rom-com intergalactique gentiment zinzin… Le film raconte la rencontre imaginaire du futur auteur star avec une bande d’extra-terrestres azimutés habillés en combinaisons latex (quelque part entre des figurants refoulés du casting de Cosmos 99 et le Jacques Villeret de La Soupe aux Choux) et son coup de foudre pour une adorable rebelle alien (Elle Fanning) qui veut en savoir sur cet étonnant concept : « The Punk ». 

    PARTOUZE VISUELLE
    Dans The Neon Demon, Nicolas Winding Refn filmait Fanning comme une bombe sexuelle, une femme fatale qui faisait tourner les têtes et allumait des incendies sur son passage. John Cameron Mitchell, lui, tente de saisir en elle les derniers feux de l’adolescence, propose un instantané de son émancipation du cocon teenage. HTTTGAPse regarde comme une ode à sa beauté diaphane – on adore notamment la façon dont Mitchell filme l’immense cou élastique de l’actrice, comme si celle-ci était toujours à deux doigts de dévorer son interlocuteur. Menaçant régulièrement de virer à la partouze visuelle éreintante (péché mignon du réalisateur de Shortbus et Hedwig and the angry inch), le film parvient néanmoins à faire coaguler, l’espace de quelques scènes en apesanteur, la mythologie SF rigolote inventée par Gaiman et l’hymne à son actrice, tout en traçant un parallèle pop et houblonné entre l’Angleterre des Sex Pistols et celle du Brexit. C’est une œuvre foutraque, sincère, amusante, énergique, bordélique. Soit, finalement, une assez bonne définition du punk-rock.

  6. Première
    par Christophe Narbonne

    Bécassine en 2018, excepté un air de Chantal Goya, ça ne dit plus grand-chose aux moins de 50 ans (60?). La bonne Bretonne est passée de mode comme les sucres d’orge et les soldats de plomb. Son revival par Bruno Podalydès obéit néanmoins à une certaine logique de la part de cet admirateur de Tintin, sur qui l’œuvre popularisée par Caumery et Pinchon eut une influence manifeste – la ressemblance physique, la ligne claire, les personnages secondaires pittoresques. Sans déguiser sa nature naïve et rêveuse pour la rendre moderne, Podalydès en fait une héroïne plus ancrée dans la vraie vie à travers sa relation maternelle avec Loulotte, la fillette adoptive de la marquise de Grand Air – qui a embauché Bécassine comme nounou à tout faire. C’est le fil rouge d’une comédie charmante, un brin ronronnante, où les maîtres sont gentiment inconséquents, les domestiques un peu ronchons et les escrocs sympathiques ; où on laisse des mots dans la forêt pour prévenir les animaux d’une chasse imminente et où les roquets font des crottes aussi grosses qu’eux ; où les trucages à l’ancienne se mêlent naturellement aux effets visuels dernier cri ; où, enfin, un spectacle de marionnettes tout pourri suscitant l’émerveillement des spectateurs devient la vitrine d’un film qui carbure au faux premier degré et à la poésie modeste mais efficace. Dans le rôle-titre, Émeline Bayart, ses grands yeux bleus remplis d’amour et sa silhouette ultra graphique, s’intègre merveilleusement à cet univers léger… comme une bulle.

  7. Première
    par Sylvestre Picard

    En 2007, dans Johnny Mad Dog, premier film de Jean-Stéphane Sauvaire, les enfants-soldats d’Ouganda trouvaient un pistolet mitrailleur israélien Uzi dans les décombres d’une rue. « Comme celui de Chuck Norris dans Delta Force », s’exclamait alors Johnny, le chef de la bande de jeunes guerriers. « Vigilance, donc ! Chuck Norris peut être là. Ou les Israéliens. » Les mômes de Johnny Mad Dog empruntaient une partie de leur culture et de leur façon d’être au monde aux films d’action les plus bourrins des années 80. Dix ans plus tard, on découvre Une prière avant l’aube, deuxième long de Sauvaire, un peu comme Johnny et ses copains face à l’Uzi. Un jeune dealer anglais, fou de boxe, est emprisonné dans une geôle de Bangkok et ne trouvera le chemin de la sortie que grâce au combat. On pense immédiatement à Kickboxer, à Best of the Best, à Riki-Oh : The Story of Ricky, toutes ces pelletées de films d’arts martiaux – plus ou moins bons. Mais si Une prière avant l’aube se confronte à ces films, c’est bien malgré lui. Tout l’enjeu de Sauvaire est de transcender son pitch pour le transformer en un véritable objet de cinéma. De son cinéma, devrait-on dire, car, en deux films aussi marquants l’un que l’autre, il affirme un univers et des thématiques très cohérents. En Afrique ou en Thaïlande, le cinéaste prend la mesure d’univers claniques et violents où des corps inédits (ceux des enfants-soldats de Johnny Mad Dog, celui mi-poupon mi-mastard de Joe Cole dans Une prière avant l’aube) se forment et se déforment. À chaque fois, il opère de façon miraculeuse un équilibre entre les genres. Quelque part entre chien et loup, entre cinéma expérimental, chronique réaliste et série B musclée, le film prend corps. C’est particulièrement frappant dans Une prière avant l’aube où l’hallucination, la vision de la prison et l’uppercut formel forment un combo fatal porté par le héros, incroyablement incarné par Joe Cole (vu dans les séries Skins et Peaky Blinders, et dans Green Room), qui semble à chaque scène pousser ses muscles jusqu'à leurs dernières limites.

    DIEU SEUL LE SAIT. Le film est tiré des mémoires du vrai Billy Moore, natif de Liverpool effectivement incarcéré à Bangkok dans les années 90 pour trafic de drogue. Le titre provient d’un passage du livre dans lequel Billy se convertit à l’islam afin de rejoindre le clan des musulmans de la prison, car ils sont bien nourris et solidaires. Ce passage n’est pas dans le film parce qu’Une prière avant l’aube vise l’épure et non le romanesque. Sauvaire se débarrasse du superflu pour aller droit au but : un film de prison, une plongée dans un monde hostile et indéchiffrable (les dialogues en thaï ne sont pas sous-titrés) où le héros va devoir affronter des démons extérieurs (tatoués sur la peau des autres détenus), puis intérieurs, au cours d’une séquence finale d’une simplicité bouleversante. On pense alors à Only God Forgives de Nicolas Winding Refn, pas seulement parce que les deux films partagent un acteur en commun (Vithaya Pansringarm, « l’ange de la mort » de Only God Forgives, ici gardien de prison), mais aussi parce que Sauvaire et Refn ont la même volonté de faire du cinéma à partir d’un matériau impur (le sous-genre arts martiaux en prison). Seulement, là où Refn est plombé par ses ambitions arty, Sauvaire semble touché par la grâce et ne cherche jamais à rendre cool quoi que ce soit. Ni la violence, ni la prison.

    CECI EST SON CORPS. Mais pas de panique : Une prière avant l’aube n’est pas non plus un pensum qui prendrait le genre de haut. C’est tout de même l’histoire d’un Occidental plongé dans une taule hostile asiatique et qui doit sauver sa peau à coups de tatane. À l’aide de grands plans séquences éthérés, Sauvaire encadre les corps fascinants des détenus, couverts de dessins ésotériques et aux dents métalliques, ou de ladyboys qui jouent le rôle de passeurs/passeuses entre la prison et le reste du monde. Le film enchaîne les épiphanies proches de l’hallucination, comme cette magnifique scène de tatouage dans la pénombre où les détenus entourent et soutiennent Billy pour ne former qu’un seul grand corps immobile. Finalement, le vrai film avec lequel Une prière avant l’aube dialogue puissamment est le récent Mercenaire de Sacha Wolff, précisément sur le terrain du corps comme objet de cinéma. Dans son mouvement et sa souffrance, dans sa liberté et sa contrainte, le corps humain est le noyau central du film, comme si Une prière avant l’aube relevait de l’art le plus primitif qui soit – celui qui vise à représenter les hommes. Aussi ancestral et évident qu’un bon coup de boule.

  8. Première
    par Michaël Patin

    « Le Pulp Fiction de l’animation chinoise », annonçait la phrase d’accroche du site Indiewire dans le dossier de presse de Have A Nice Day. Une promesse assez tordue pour donner envie de se ruer en salle… Et reconnaître que nos confrères américains ont le sens de la formule. Ce second long métrage de Liu Jian (après Piercing I en 2010), qui bénéficie d’une distribution française suite à un parcours sinueux en festivals, emprunte en effet plus d’un trait à l’univers de Tarantino. D’abord le MacGuffin, ici un sac de cash volé par un héros minable (Xiao Zhang, chauffeur d’un mafieux local), qui passe de main en main en semant le chaos. Puis la galerie de truands aux vices et ambitions divers, pérorant mollement sur la (pop) culture entre deux méfaits. Mais aussi une façon postmoderne de préférer l’attente à l’action, le détail pince-sans-rire au lyrisme de la violence, qui baigne ces chromos dans un climat d’apathie réjouissant. Mais Liu Jian ne tombe jamais en pamoison devant ses personnages et ses dialogues, et le véritable intérêt du film est ailleurs, dans ses spécificités d’objet dessiné, adulte et moderne, échappé de l’empire du Milieu. Impossible de l’ancrer dans la tradition du genre : on est aussi loin des techniques de lavis déchiré ou d’encrage prisées autrefois par les studios chinois que de l’influence manga plus récente d’un Big Fish & Begonia (2016). 

    LIGNE CLAIRE
    Seul contre tous, Liu Jian imagine une élégante ligne claire, à la fois schématique (les visages) et ultra détaillée (les décors), qui offre une vision réaliste de la banlieue du sud de la Chine où se déroulent les événements. En contrepoint, l’animation minimaliste signe son refus de laisser le vertige graphique l’emporter sur la fluidité narrative. Chaque plan, même anodin, est un indice dans ce chassé-croisé dont on connaît par cœur les rouages, mais pas la finalité. On la découvre au fil des fulgurances, d’une discussion entre beaufs obsédés par Steve Jobs à une scène de rêverie propagandiste chantée dans un ascenseur : c’est le portrait d’une société déréglée, ouvertement futile et cupide, assise sans joie sur ses vieilles solidarités. Le rire jaune vient de trouver sa nouvelle définition.

  9. Première
    par Alexandre Bernard

    Perdue au milieu des vallées et des montagnes de Jericó, une petite bourgade en Colombie, Catalina Mesa part à la rencontre de ses femmes, mémoires vivantes du village. Pomponnées en permanence et casse-cou malgré leurs âges (l’une d’entre elle, 80 ans passé, part faire de la moto sans casque dans les montagnes), elles sont belles et éternelles. Tout y passe. De la religion à leurs enfants, en passant par leurs relations amoureuses, voire intimes, ces femmes parlent de tout et sans tabou. Au rythme des musiques latines et de la préparation des fameuses tortillas de maïs, on rit, on pleure, mais on s’émerveille surtout. Ces femmes qui ont tout vécu et tout traversé, ont pour point commun d’être profondément humaines. Un documentaire beau et touchant.

  10. Première
    par Nicolas Bellet

    Avec un scénario qui pourrait tenir sur une microcarte SIM (Michel part à la recherche du doudou de sa fille, perdu à l’aéroport de Roissy ; il sera aidé dans sa quête par Sofiane un employé de l’aéroport), le premier film de Julien Hervé et Philippe Michele, scénaristes des Tuche, parvient à nous divertir grâce à la force du tandem Kad Merad  / Malik Bentalha : l’ex membre du Jamel Comedy Club excelle pour balancer des punchlines qui font mouche face à un Kad Merad dans le rôle du clown blanc -qui lui sied d’ailleurs assez bien. On assiste en quelque sorte avec Le Doudou à une passation entre la « vieille » garde comique et la jeune génération. Dommage que l’histoire ne soit pas plus aboutie et ne se résume qu’à une succession de rencontres improbables et plus ou moins désopilantes.

  11. Première
    par Sylvestre Picard

    Un futur proche où le monde (enfin, un bout d'Amérique profonde) est ravagé par des monstres invincibles, aveugles et sensibles au moindre bruit. Cela faisait longtemps que le cinéma de genre n'avait pas accouché d'un concept aussi simple et excitant. Réalisé par l'acteur John Krasinski, plus habitué aux drames middle america (le héros « normal » de The Office a notamment écrit Promised Land avec Matt Damon pour Gus Van Sant) et produit par Michael Bay, Sans un bruit brandit son superbe concept de slasher minimaliste, en choisissant d'effacer un des éléments du langage cinématographique -le dialogue, donc- tout en ménageant suffisamment de surprises pour ne pas lasser. 

    Un buzz mérité
    Avec sa structure bien taillée en trois actes réguliers, son habileté dans la suggestion (la mise en place terrifiante refuse toute explication qui appauvrirait le contexte), son Emily Blunt armée d'un shotgun et son climax qui va vous faire planter vos ongles dans votre fauteuil, Sans un bruit mérite bien tout le buzz qui l'entoure. C'est malin et prenant, à en oublier de bouffer son pop-corn -tant mieux, ça ferait trop de bruit dans la salle. Ce n'est peut-être pas le film le plus subtil du monde -trop d'héroïsme familial, peut-être- mais il parvient à brillamment épuiser son sujet. Ce qui rend l'annonce de la mise en chantier d'une suite assez curieuse (comment ne pas être redondant ?), mais vu son énorme succès public et critique aux USA, c'est parfaitement logique. Comme le film, en fait : curieux, mais d’une logique imparable.

  12. Première
    par Chrsitophe Narbonne

    Quatre ans après Haramiste, moyen métrage remarqué dans lequel deux jeunes comédiennes inconnues dissertaient, voilées, sur la sodomie et l’air fellation (et tordaient le cou, au passage, aux clichés sur la sexualité des jeunes Françaises de confession musulmane), Antoine Desrosières enfonce le clou avec A genoux les gars : les deux mêmes pétillantes actrices, Souad Arsane et Inas Chanti, jouent encore deux sœurs confrontées aux affres d’une sexualité compliquée, et même contrainte. En l’absence de Rim (Chanti), Yasmina (Souad) est ainsi manipulée par son propre petit ami pour faire une fellation à celui de sa sœur. Pour qu’elle garde le silence, les deux garçons, qui ont filmé la scène, la menacent de tout montrer à Rim… Avec une liberté de ton et une audace rappelant la Nouvelle Vague (on pense à l’humour anar de Godard), Desrosières raconte le monde d’avant et post-#MeToo : tourné avant l’affaire Weinstein, À genoux les gars avait en son germe les réponses aux questionnements du moment -c’est en s’affranchissant des codes patriarcaux par elles-mêmes que les femmes en dicteront de nouveaux, plus égalitaires et même décomplexés. Une fois qu’on a dit ça, force est de reconnaître que le film pêche par une interprétation inégale et par un excès de bavardage (beaucoup d’impros qu’on dirait captées, peu de cinéma). À genoux les gars fait cependant souffler un vent d’air frais sur une production auteuriste frileuse et autocentrée. Il mérite nos encouragements.

  13. Première
    par Thierry Chèze

    Phénomène littéraire de 2008, Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patatess’intéresse à une  jeune écrivaine en panne d’inspiration. Nous sommes juste après la fin de la Seconde guerre mondiale et Juliet Ashton, tout comme le Royaume-Uni et le reste du monde, tente de panser ses blessures. C’est la lettre d’un mystérieux membre du Club de Littérature de Guernesey, créé durant l’occupation, et un voyage sur l’île qui attiseront à nouveau sa créativité. Mike Newell, Donnie Brasco et un Harry Potter au compteur, signe une adaptation bien sage et filmée comme un téléfilm de la BBC de cette histoire un peu cousue de fil blanc. Mais l’observation des blessures de guerre à l’échelle de cette micro-société qu’est l’île de Guernesey donne cependant du corps à cette bluette, portée avec conviction par Lily James. 

  14. Première
    par Thierry Chèze

    Honnêtement, la franchise Ocean ne nous manquait guère. Car après le carton d’Ocean’s eleven, le savoureux remake de L’inconnu de Las Vegas avec la joyeuse bande de ClooneyPitt et consorts, ses deux suites ont eu tendance à méchamment ronronner pour ne finir par provoquer qu’un vague sentiment d’ennui entre deux sourires. Mais voilà qu’un gang de filles débarque pour lui donner un second souffle. En l’occurrence Debbie Ocean (Sandra Bullock), la sœur de Danny, qui, à l’instar de son frangin, va réunir une équipe de professionnelles de l’arnaque (cette première partie est réjouissante) pour subtiliser un collier à 150 millions de dollars au cou d’une célébrité. Et ce lors d’un des grands événements mondains de la ville de New- York : le gala du MET

    Braquage réussi
    Luxe, glamour et bling bling sont bien évidemment au rendez- vous de cet Ocean’s 8. Mais Gary Ross – ami de Soderbergh qui lui en a confié les clés vingt ans après avoir produit son premier long, Pleasantville – ne s’enferme jamais dans un film bêtement girly. Il renoue simplement avec l’ADN de cette franchise. Du clinquant, de la dorure, du chic et du choc certes mais surtout de l’élégance, de l’humour et du rythme. Ou comment doper un film de casse par une bonne dose de malice et de second degré. Qu’importe qu’ensuite le casse en lui-même ait un air de déjà vu : Bullock et ses amies (dont Cate Blanchett et une surprenante Rihanna) avaient gagné leur pari bien avant : ressusciter une franchise devenue pantouflarde à travers un divertissement efficace.

  15. Première
    par Gérard Delorme

    Révélés avec Salvo (2013), Fabio Grassadonia et Antonio Piazza poursuivent leur voie singulière avec ce film qui brouille plus que jamais les frontières entre stylisation et réalisme. L’histoire (vraie) retrace le calvaire d’un adolescent kidnappé et retenu pendant deux ans par la mafia pour faire pression sur le père informateur. Mais la fiction fait irruption sous la forme d’une amoureuse de l’écolier, qui refuse le silence et la résignation des adultes pour se lancer à la recherche du disparu. Tous les moyens sont bons, y compris ceux de l’esprit. C’est là où le film rejoint un procédé cher à Guillermo del Toro, qui consiste à soulager les vivants des réalités trop dures en recourant à la mythologie. C’est le cas ici, où les deux adolescents se réfugient dans un univers imaginaire qu’ils définissent parfois par écrit, d’autres fois sous formes de dessins. Inspirés de légendes locales, et chargés de significations symboliques, les prairies, lacs ou forêts leur servent de lieux de rendez-vous où ils se retrouvent en pensée. Les transitions entre la réalité et le fantasme sont invisibles, grâce à une mise en scène sobre et juste, qui se garde bien de céder à la tentation de la surstylisation. En Sicile, le fait divers dont le film s’inspire est dans toutes les mémoires, mais pour ceux qui ne le connaissent pas, l’horreur du dénouement est à la limite du supportable. Mais il vient à point pour réaffirmer que le salut peut se trouver dans l’imagination.

  16. Première
    par Chrsitophe Narbonne

    Entre deux documentaires-fleuve (le dernier, Les Âmes mortes, présenté à Cannes, durait huit heures !), Wang Bing a signé ce doc minimaliste qui suit la lente agonie de Fang Xiyujing, une sexagénaire chinoise atteinte de la maladie d’Alzheimer. On est partagé devant le voyeurisme du “spectacle” de cette souffrance (Mme Fang est longuement filmée en gros plan, l’œil vide et la bouche ouverte, le corps de plus en plus décharné) et le potentiel de fiction des personnages qui se succèdent au chevet de la malade (le fils aimant, les voisins persifleurs…). Une curiosité.

  17. Première
    par Gérard Delorme

    Derrière la virtuosité exaltante du plan-séquence qui ouvre Hérédité se dessinent les contours du personnage central joué par Toni Collette. Alors qu’elle vient de perdre sa mère, Annie Graham construit pour une galerie d’art des modèles réduits inspirés de sa maison, recréant des scènes de sa vie familiale. La séquence incite à se demander ce qui peut pousser cette mère de famille à ce genre d’activité maniaque, sinon le besoin de se persuader qu’elle contrôle sa vie. Comme si elle avait l’intuition du contraire, que son destin lui échappait au profit de forces qui la dépassent. La suite confirmera cette dernière hypothèse avec une rigueur implacable... Mais il serait dommage d’en dévoiler plus, parce que l’intérêt du film réside précisément dans sa façon imprévisible et inédite de renouveler un territoire familier. Tout ce qu’on peut révéler, c’est que la famille Graham est en équilibre instable. La cadette de 13 ans présente des signes de troubles mentaux. Son frère aîné se réfugie dans la consommation compulsive de cannabis. Le père cherche à maintenir une apparente stabilité avec une assurance lugubre.

    PRÉCISION DIABOLIQUE
    Le titre du film suggère la transmission, mais il aurait pu tout aussi bien s’appeler Fatalité. Parce qu’il s’agit bien d’une tragédie classique, dont les protagonistes sont prisonniers de leur sort. Celui-ci est particulièrement funeste, et le réalisateur Ari Aster, dont c’est le premier film, le met en scène avec une précision diabolique, réaffirmant que les jeux sont faits depuis cette fameuse première séquence programmatique jusqu’aux nombreux signes précurseurs qu’il n’arrête pas de disposer au long du film (comme la gamine qui coupe la tête des oiseaux à coups de ciseaux). Révélé au festival Sundance, Hérédité arrive précédé d’une réputation qui n’a rien d’exagéré. L’écriture des personnages, le rythme délibéré, le timing parfait, la puissance graphique des moments forts, la direction d’acteurs (excellents, à commencer par Toni Collette), tout est pensé et exécuté avec une efficacité exceptionnelle. À tel point qu’on a envie d’y retourner illico. C’est aussi ce genre de film, plus si fréquent, qui gagne à être revu. 

  18. Première
    par Thierry Chèze

    Si vous n’aimez pas le mélo, passez votre chemin. Car Scott Speer (Sexy dance 4) n’y va pas avec le dos de la cuillère dans ce remake d’un film japonais, Taiyō no Uta, réalisé en 2006 et resté inédit en France. Une histoire d’amour a priori impossible entre une ado de 17 ans atteinte d’une maladie génétique qui la prive de toute exposition à la lumière du jour sous peine d’en mourir et le garçon qu’elle observe depuis sa tendre enfance et qui la fait fondre. Ce garçon qu’elle croise pour la première fois une nuit où elle sort chanter près d’une gare et qui, instantanément sous son charme, va tout faire pour la revoir et entamer une love story… sans savoir son secret. Alors oui, il y a de la guimauve dans cette romance adolescente qui joue au premier degré avec le symbole du premier amour si fort et si essentiel qu’il vous consume de l’intérieur et de l’extérieur. Mais Speer a le mérite de ne pas tourner autour de son sujet pour jouer au petit malin. Il y va fort dans le mélo et sans renouveler ou dynamiter le genre, il le respecte et évite nombre de facilités lacrymales toujours gênantes, aidé en cela par Bella Thorne, une Disney star comme Britney Spears et Justin Timberlake, qui, depuis la fin de la série Shake it up dont elle était l’héroïne, mène rondement sa barque entre ciné, télé, musique et mannequinat. Avec une redoutable cinégénie. 

  19. Première
    par Anouk Féral

    Avant de réaliser le remake américain de son film Gloria avec Julianne Moore, Sebastian Lelio (Une femme fantastique) se fait la main en adaptant le roman de Naomi Alderman, La désobéissance, avec deux autres stars de dimension hollywoodienne, Rachel Weisz (également productrice du film) et Rachel McAdams. Un premier film en anglais pour le réalisateur d’origine chilienne, mais une prolongation logique de l’étude d’un de ses sujets de prédilection : le couple interdit, désapprouvé par le reste du monde. Ici « les autres » c’est la communauté juive orthodoxe de Londres, rompue aux dogmes religieux, animée par une foi souveraine mais aussi par une nette résistance à l’évolution contemporaine des mœurs. Quand  le rabbin Rav meurt, sa fille Ronit, réfractaire à ce monde dont elle s’est détournée, revient pour ses obsèques. Elle revoit Dovid et Esti, ses amis d’enfance désormais mariés et très pieux. Ce retour va pulvériser leur bel équilibre en réactivant l’attirance irrépressible entre Ronit et Esti, autrefois planquée sous le tapis au nom de la bien pensance. Ces retrouvailles vont les contraindre tous trois à une mutation morale. Si celle des femmes est relativement classique (assumer son identité profonde), la trajectoire de Dovid, le mari trompé, est plus captivante. Alors qu’il doit être intronisé rabbin, les remous lesbiens de sa femme vont le plonger dans un dilemme où ses certitudes d’homme saint vont être ébranlées. Mis en scène avec épure et tension, ce drame psychologique procure tous les frissons du feu sous la glace.

  20. Première
    par Anouk Féral

    1981, Romy Schneider a 42 ans. Aux prises avec ses démons existentiels et ses addictions, elle fait une cure à Quiberon avec une amie d’enfance. Cette période est dure : son fils la rejette, elle vient de divorcer et connaît des problèmes d’argent. Elle accepte pourtant de recevoir dans cet hôtel breton le photographe Robert Lebeck et le journaliste Michael Jürgs, du magazine Stern, pour ce qui se révèlera être sa dernière interview en allemand. Emily Atef (L’étranger en moiTue-moi) reconstitue avec habileté ces quelques jours en compagnie de l’actrice - incarnée par Marie Bäumer, troublante de ressemblance -, grâce aux 600 clichés jamais publiés que Lebeck himself lui a confiés. Mais la cinéaste a beau filmer la star versant vie privée, sans fards, jouant de l’accordéon dans un bar de marins, la clope au bec et le rire rustique, son aura d’étoile écorchée persiste. La proximité ne fait pas éclater le halo magnétique qui la ceint, au contraire, elle l’augmente. C’est que Romy appartient au petit cercle des stars aussi envoutantes qu’envoutées. Plus Marilyn que jamais, elle altère malgré elle son entourage, tour à tour souveraine et enjôleuse. Incapable de vivre cachée (donc heureuse), elle entretient avec les médias une relation d’amour-haine incarnée par ses rapports avec Lebeck et Jürgs auxquels, dans un double mouvement, elle donne et reproche tout. Evidemment on pense aux films de Sautet, qui filma si bien la Romy solaire et sensuelle ; mais aussi à la brèche immense révélée par L’important c’est d’aimer, où Romy apparaissait éreintée. La mort rôde. Peu après cette interview, l’actrice disparaitra.

  21. Première
    par Thierry Chèze

    Quand l’enfant disparaît… Tel pourrait être le sous-titre de ce troisième long métrage du roumain Constantin Popescu, dont le travail reste méconnu en France, à l’exception de sa participation au film collectif Contes de l’âge d’or, en 2009. Car tel est bien – à l’image, l’an passé, de Faute d’amour d’Andreï Zviaguintsev ou Mon garçon de Christian Carion - le drame angoissant que va vivre le couple de trentenaires, au centre de ce récit. Lui travaille dans une entreprise de téléphone, elle comme comptable. Ils ont deux enfants et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, jusqu’au jour où, lors d’une promenade dans un parc, leur petite fille disparaît. Le début d’une descente aux enfers et aux confins de la folie. Le point de départ de l’implosion de cette cellule familiale unie. A l’écran, cette disparition soudaine donne lieu à un grand moment de cinéma. Un plan séquence de 20 minutes qui place le spectateur dans la peau de ce père de plus en plus paniqué. Avec donc d’emblée la certitude que Popescu ne traitera pas ce sujet – en partie inspiré par une douloureuse histoire personnelle – par le seul prisme de l’émotion basique mais en faisant du cinéma. Popescu ne déviera jamais de cette ligne à travers une mise en scène ambitieuse et une nécessité absolue d’étirer le récit à 2h30 pour raconter tout à la fois le chagrin, la rage, la honte de cet homme face à cette poignée de secondes d’inattention qui font que plus jamais rien ne sera comme avant dans sa vie. L’ensemble se révèle impressionnant et étouffant à souhait avec ce sentiment permanent que ses défauts - ces inévitables longueurs ressenties devant l’écran – nourrissent ce qui en fait sa puissance et sa singularité

  22. Première
    par Elodie Bardinet

    En 2015, Jurassic World démontrait que 22 ans après le succès de Jurassic Park, la fascination des spectateurs pour les dinosaures était toujours intacte. Amassant 1,6 milliard de dollars de recettes, le blockbuster de Colin Trevorrow, mi-suite mi-remake de l’original de Steven Spielberg, a cartonné malgré des critiques mitigées. Sans surprise, Universal a rapidement lancé un nouvel opus. Le studio a même directement annoncé une trilogie, et Fallen Kingdom, qui sort cette semaine au cinéma, est donc l’épisode du milieu, qui doit consolider ce qui a été inauguré avec Jurassic World tout en introduisant les enjeux du dernier film et en respectant l’œuvre originale. Un défi en partie relevé par Juan Antonio Bayona, qui succède à Trevorrow à la mise en scène, même si celui-ci est toujours au scénario.

    L’intrigue de Fallen Kingdom est globalement son point faible. Proposer des réflexions écologiques au cœur d’un blockbuster d’une telle ampleur, c’était pourtant osé sur le papier, mais la mise en place des enjeux est laborieuse. Considérant qu’ils devraient être protégés comme toute espèce menacée, Claire (Bryce Dallas Howard) veut libérer les dinosaures d’Isla Nublar avant que l’île ne disparaisse lors d’une catastrophe naturelle annoncée. Elle refait alors appel à Owen (Chris Pratt), le dresseur du raptor Blue, pour en récupérer un maximum et les transférer en lieu sûr, où ils pourront vivre en liberté loin des hommes. Evidemment, le sauvetage des créatures ne va pas se passer comme prévu. L’histoire bascule ensuite vers d’autres problématiques traitées sans finesse : les dangers des manipulations génétiques et l’amoralité des hommes. Puis, elle ouvre grand les portes à l’ultime épisode, qui sera à nouveau réalisé par Colin Trevorrow et sortira en 2021.

    Si le duo d’acteurs est moins cliché que dans le premier opus -on ne peut pas en dire autant de leurs nouveaux acolytes, Zia et Franklin-, leur relation reste au second plan tant les enjeux écologiques sont appuyés. Ils sont régulièrement répétés tout au long de l’intrigue, notamment par le Dr Ian Malcolm, qui revient, toujours incarné par Jeff Goldblum, pour avertir l’humanité du danger encouru si les dinos restent en vie. Totalement écrasantes, ces réflexions morales coupent court à toute tentative d’humour, donnant au film un ton étonnament sérieux pour un divertissement de ce type. C'est d'autant plus frappant que le précédent opus jouait à fond la carte de l'ironie en se moquant de façon décomplexée de son concept.
    Restent quelques jolis clins d’œil à la première trilogie de Jurassic Park. Surtout au Monde perdu (1997), puisque les bestioles finissent par semer la terreur en société, comme le T-Rex à la fin du deuxième film de Spielberg, et que les héros doivent tenir tête à des soldats qui n’ont que faire de la cause animale. La séquence sur la verrière est également construite comme celle avec Julianne Moore et Jeff Goldblum dans la caravane tombant de la falaise, la tension montant crescendo au fur et à mesure que le verre craquelle.

    Visiblement très influencé par le travail de Steven Spielberg (surtout dans The Impossible, son drame familial sur le tsunami de 2004), Juan Antonio Bayona parvient à lui rendre hommage, tout en insufflant son propre style au sein de ce blockbuster au cahier des charges pourtant bien rempli. S’il croule sous les pressions scénaristiques, sa mise en scène est parfois grandiose : la fuite des hommes et des dinosaures lors de l’irruption volcanique et les attaques nocturnes dans le manoir/musée sont visuellement bluffantes. Le meilleur exemple ? Lorsque le réalisateur revient quelques instants à l’ambiance horrifico-poétique de son chef-d’œuvre, L’orphelinat, en filmant une nouvelle créature s’introduisant dans la chambre d’une fillette par un jeu d’ombres chinoises à la fois beau et terrifiant. Un vrai cauchemar d’enfant retransmis à l’écran ! Grâce à Maisie, sa petite héroïne jouée par Isabella Sermon, il peut d’ailleurs offrir de beaux passages d’émotion et de douceur entre deux poursuites haletantes. C’est malheureusement trop furtif pour être aussi bouleversant que dans ses précédents films (Quelques minutes après minuit en tête).

    Même si le monde de Jurassic Park a perdu de son effet "wow" au fil des suites, Juan Antonio Bayona marche sur les traces de son modèle Steven Spielberg avec respect. Dommage que ce soit au cours d'un long métrage davantage pensé comme un épisode transitoire que comme un film phare de la saga.

  23. Première
    par Frédéric Foubert

    Quatre vieilles copines (Diane Keaton, Jane Fonda, Candice Bergen et Mary Steenburgen) décident de pimenter les réunions hebdos de leur club de lecture en se mettant à lire 50 nuances de Grey…. A partir de ce pitch navrant, Le Book Club déroule des péripéties mécaniques de comédie romantique pour seniors, où quatre super mamies vont redécouvrir les joies de l’amour et de la sexualité grâce à une poignée de vieux beaux (Andy Garcia, Don Johnson…). Le seul (très léger) intérêt du film est de regarder ses interprètes – plutôt amusantes et investies malgré la pauvreté du matériau – s’amuser avec l’image que l’inconscient collectif veut garder d’elles : Diane Keaton est l’intello pétillante, Jane Fonda la tigresse conquérante, etc. Profitons également de cette chronique pour informer les fans de la saga du Parrain que Diane Keaton fait ici des bisous à Andy Garcia – on préfère prévenir ceux que ça choquerait de voir la femme et le neveu de Michael Corleone fricoter ensemble.

  24. Première
    par Eric Vernay

    Après son documentaire intimiste sur le foot (Match retour, où son père, ancien arbitre, et lui-même, commentaient un match datant de 1988), Porumboiu attaque cette fois le sujet par le biais d’un portrait subtil et cocasse, où s’imbriquent théorie du sport et parabole politique. Gravement blessé sur un terrain de foot dans sa jeunesse, Laurentiu Ginghina est resté totalement obsédé par l'idée d’en changer les règles. Devenu gratte papier pour le gouvernement roumain, il se compare volontiers aux super-héros. Comme eux, il mène une double-vie ; l'une excitante, l'autre plus grise, servant de couverture à ses exploits :  l’élaboration de ces fameuses nouvelles règles, donc, qui portent en elles une volonté de changement, où la non-violence joue un rôle pivot. Une utopie qui peut paraitre insignifiante aux yeux d'un novice en ballon rond, voire gentiment délirante pour les plus avertis : le réalisateur de 12h08 à l'est de Bucarest, qui débat en personne avec l’apprenti sorcier, ne se prive d’ailleurs pas d’en pointer les incohérences. Mais au-delà de la question de son applicabilité, elle a le mérite de produire une étincelle de pensée stimulante dans un pays noyé sous la grisaille et toujours plombé par les lourdeurs administratives : témoin de cet immobilisme post-communiste, l’irruption régulière dans le bureau de Ginghina de citoyens lassés par la paperasse, dont une nonagénaire qui attend depuis trente ans que l’Etat lui rende son terrain. Kafka n’est jamais très loin.

  25. Première
    par Perrine Quennesson

    Et si on vous disait que celle qui a inspiré le visage de Blanche-Neige est aussi l’inventrice d'un système secret de communication applicable aux torpilles radio-guidées qui a engendré la création du Wifi? Vous n’y croiriez pas, hein? Et si on ajoutait qu’elle a aussi fait scandale en jouant le premier orgasme féminin du cinéma non X dans un film austro-tchécoslovaque des années 30, qu’elle fut mariée six fois et qu’elle a fini sa vie en recluse dans sa maison, cela deviendrait complètement fou, n’est-ce pas? Et pourtant Hedy Lamarr, c’est tout ça à la fois. Dans son documentaire, Alexandra Dean dresse le portrait d’une belle affranchie qui ne craignait qu’une seule chose : qu’on la prive de liberté. Si le long métrage n’épate pas par sa forme, force est de constater que son sujet bigger-than-life le rend indispensable et fascinant. Par les mots de ses proches et par ceux de la comédienne de Samson et Dalila elle-même, Hedy Lamarr : from Extase to Wifi raconte le parcours de cette émigrée juive autrichienne, née Hedwig Kiesler, qui fuira son pays et sa religion par crainte de représailles et deviendra une icône du 7e art ainsi qu’une brillante scientifique (quoique manquée). Que ce soit George Antheil, son acolyte en sciences, Howard Hughes, amant et fournisseur d’équipements, ou ses différents maris, tous ne sont qu’une facette 2D de celle qui fut une héroïne aux multiples dimensions, à qui l’absence de reconnaissance a fini par coûter la raison. 

  26. Première
    par Sylvestre Picard

    Dans la famille « biopic », il y a ceux qui font le choix du portrait par le détail, l'anecdote, la petite tranche de vie qui doit tout concentrer : The Final Portrait est de ceux-là, et narre les difficultés d’Alberto Giacometti à terminer le portrait de l'écrivain James Lord dans son atelier parisien en 1964 -deux ans avant la mort de l’artiste, d'où le titre funèbre. Le film, coincé dans un atelier poussiéreux et glacial, aux couleurs désaturées, traite la pulsion artistique exclusivement à travers le doute. Geoffrey Rush s'amuse beaucoup à interpréter Alberto comme un ronchon mercantile. Face à lui, Armie Hammer continue de jouer sa partition élégante et gay de Call Me by Your Name avec la même aisance, mais en mode passif. La rencontre en les deux, si théâtrale qu'elle soit, est un régal.

  27. Première
    par Frédéric Foubert

    Lila est l’héroïne d’un livre pour enfants qui se retrouve soudain propulsée dans le monde réel. Menacée par les oiseaux de l’oubli, elle part à la recherche de Ramon, un petit garçon qui lisait ses aventures quelques années plus tôt mais a fini par l’oublier… Malgré quelques baisses de rythme, ce dessin animé colombien est une belle fable initiatique et symbolique sur les pouvoirs de la lecture, des récits et de la mémoire. Recommandé aux petits à partir de cinq ans.

  28. Première
    par Thierry Chèze

    Est-ce le fait d’avoir été trop gourmand et de jouer les cumulards pour son premier long métrage : réalisateur, scénariste et acteur principal ? Toujours est-il que Florian Hessique passe totalement à côté de cette histoire d’as du basket qui, bien que courtisé par les plus grandes équipes, décide de retourner dans son club formateur, fraîchement promu au plus haut niveau. Un jeune homme de 25 ans qui ambitionne d’intégrer l’équipe de France et va tout faire – y compris via l’usage de produits non autorisés – pour tenter de masquer une blessure au genou, véritable couperet pour la suite de sa carrière. Plus que faiblard dans sa mise en scène –où le manque de moyens se révèle criant à chaque plan–, La légende souffre tout à la fois d’un scénario cousu de fil blanc et d’une interprétation hasardeuse. Et ce sans ne rien apporter – façon Coup de tête d’Annaud sur le petit monde du foot français à la fin des années 70 – sur les coulisses d’un club de basket provincial aspirant à jouer dans la cour des grands. Comme si Hessique avait placé tous les sujets sur la table (dopage, argent, querelle de pouvoir, histoire d’amour, vie en équipe…) sans en creuser aucun.

  29. Première
    par Thomas Baurez

    D’entrée, une brume grise empêche de voir l’horizon. Tout au plus distingue-t-on deux silhouettes qui gravissent une montagne. Presque à l’aveugle. Nous sommes à l’été 43 dans le Piémont. L’Italie tout entière nage dans un épais brouillard. Les deux hommes en question sont des partisans qui luttent contre le fascisme. L’un finit par rebrousser chemin. L’autre se retrouve bientôt devant une fière bâtisse. Et soudain tout s’éclaire. Le cadre retrouve toute ses couleurs. Le drame intime peut se lover dans celui de la grande Histoire. Somewhere over the Rainbow crépite sur un vieux tourne-disque. Les vocalises lumineuses de Judy Garland lancent le flash-back et dessine les contours d’un mélo : Milton aime Fulvia qui aime en secret l’ami de celui-ci, Gorgio. La clarté du passé laisse de nouveau place à un présent sans perspective qu’il va falloir recomposer. Milton - puisque c’est lui dont il s’agit - va bientôt redescendre dans la plaine pour rechercher Gorgio. Celui-ci est prisonnier des fascistes donc promis à une mort certaine. Milton va tout faire pour sauver cet ami, ce rival de cœur. Ce Una questione privata sera le dernier film des frères Taviani après la mort de Vittorio le 15 avril dernier. Nul ne sait si Paolo fera désormais cavalier seul. On peut toutefois voir dans ce  film qui renoue avec la force tellurique et poétique de leur œuvre la plus célèbre Padre, Padrone - Palme d’or en 1977 - où la terre sarde durant le Seconde Guerre Mondiale servait de cadre à une émancipation rocambolesque, une boucle se refermer. Mais loin d’un retour vers un passé glorieux, les frères Taviani continuaient ici d’accompagner les évolutions de leur art. La grande révolution narrative a eu lieu il y a 6 ans avec leur César doit mourir et l’utilisation inédite pour eux de l’image numérique. Contrairement à certains de leurs confrères mal à l’aise avec la perfection engendrée par la haute qualité, les Taviani en ont tiré profit. La grande netteté de l’image n’est pas un obstacle, et lorsqu’elle le devient, c’est que le récit a quelque chose à nous dire, comme cette brume tenace qui vient ici contrarier le combat de leur héros tout au long du récit. Une belle leçon de modernité en somme.

  30. Première
    par Thierry Chèze

    Oren, un jeune pâtissier allemand, entretient une liaison avec un homme marié israélien qui vient régulièrement à Berlin pour affaires. Puis, un jour, cet amant ne donne plus signe de vie. Oren découvre qu’il est mort dans un accident de voiture et décide de partir pour Jérusalem pour apprendre à connaître l’autre vie de celui qu’il aimait. Et en taisant sa réelle identité, il entre peu à peu dans le quotidien de sa veuve Anat en se faisant engager comme pâtissier dans son petit café. De fil en aiguille, il va se rapprocher du fils, de la mère et du frère de son amant, reconstruisant le puzzle de sa vie avec des pièces qu’il connaissait et d’autres jusque-là manquantes. Sur cette trame, Ofir Raul Greizer aurait pu choisir de bâtir un suspense autour du fait que cette famille en deuil finisse ou non par découvrir la réelle identité de celui dont Anat finit même par tomber amoureux. Comme si instinctivement leur amour commun du même homme devait les rapprocher. Mais pour son premier long métrage, Greizer a choisi une autre voie. Celle de raconter la reconstruction de deux êtres blessés à travers un inattendu récit d’émancipation et de deuil mêlés. Le tout sans précipitation, sans obsession du rebondissement permanent. Une force tranquille émane de ce Cakemaker tout en subtilité et émotion rentrée qui n’a pour seul défaut un épilogue un peu trop balourd et convenu. Où Greizer montre ce qu’il aurait dû laisser aux spectateurs le soin d’imaginer. Une exception dans ces 105 minutes remarquablement maîtrisées.