Royal Bonbon : critiques

Les autres avis de la presse

(1)
  • Fluctuat ()
    Ce titre étrange signé Charles Najman est des plus recommandables. Parce qu'il a reçu le prix Jean Vigo 2002, ce qui est synonyme d'excellentes qualités. Et parce que, à la manière d'un Werner Herzog, il innerve la fiction par le documentaire, et réciproquement. Dans un style baroque, ce film conte la fable d'un Haïtien qui se prend pour un despote éclairé et questionne les rapports ambigüs que la République d'Haïti entretient avec son histoire.
    Cela ressemble à un film de Werner Herzog, non celui qui, usurpant son propre nom, a commis récemment des films plus que ternes et vit dans le souvenir de sa splendeur passée, mais celui qui concrétisa ces rêves fous que sont Aguirre ou la colère de Dieu, Fitzcarraldo, Cobra Verde ou Les Nains aussi ont commencé petits. Royal Bonbon a la même consistance, le même poids de réalité traversé, éclaté, allégé par la force de la pensée. On y trouve un regard qui s'appuie sur le réel pour approfondir grâce à l'allégorie un vécu intérieur, un inconscient, en l'occurrence celui de la nation haïtienne au prise avec son histoire. Ce respect des paysages, des changements de lumières, des visages, des corps, des coutumes ne surprend pas de la part de Charles Najman. Auteur de plusieurs documentaires, dont La Mémoire est-elle soluble dans l'eau ? (1996) et Les Illuminations de Madame Nerval (1999), il a déjà consacré à Haïti quelques articles et un livre intitulé Dieu seul me voit. Avec Royal Bonbon, il signe son premier film de fiction.De nos jours, dans le port de Cap-Haïti, un vagabond erre sur les quais. Il crie à qui veut l'entendre qu'il est le roi Christophe, celui qui, en 1811, se proclama monarque après la mort du libérateur indépendantiste Dessalines. Toléré pour sa loufoquerie, sujet de moquerie, il finit pourtant par être chassé. Humilié mais orgueilleux, le fou s'en retourne dans ses "appartements", une forteresse perdue dans les terres qui abrita en son temps l'ancien despote. Il y est suivi par un orphelin en quête de père. A leur arrivée, les paysans du coin croient voir en lui la réincarnation du roi et, jouant le jeu, forment une nouvelle cour. La citadelle redevient alors palais. Bien sûr, l'histoire, celle des livres, revue et corrigée par l'imaginaire de notre fou, va se répéter. La révolte des "nègres marrons" entraîne la chute de cet Ubu des Caraïbes. Seul l'enfant lui restera fidèle au delà de sa fatale déchéance. Plus que le destin d'un homme, c'est le devenir d'une conscience qui nous est présenté. En d'autres termes, Charles Najman nous fait pénétrer un univers mental, baroque, versatile, insaisissable. A l'instar des paysans subjugués, nous adhérons au "réalisme magique" du récit, si cher à la littérature sud-américaine.La force de ce roi bouffon tient dans sa capacité à imposer sa vision et à raviver rêves et espoirs. Occultant son attitude hautaine et dictatoriale, les paysans regagnent à travers lui une dignité. L'humanité que leurs ancêtres esclaves avaient réussie à conquérir au lendemain de la Révolution française, la République proclamée en 1804 par le général Dessalines, les richesses de la première nation noire, la grandeur à la fois nourrie et pourrie par les tyrans qui se succéderont jusqu'au récent Jean-Claude Duvalier dit "Baby Doc" de sinistre mémoire, tous ces espoirs morts nés, le fou à la couronne de pacotille les remet en scène. Sa folie répond à l'attente d'un peuple qui s'est enfermé dans un passé mythifié, idéalisé. Dès lors l'enfant apparaît comme le symbole de cette nation. En mal de patriarche, elle comme lui découvrent dans ce fantoche un père de substitution. Il personnifie la figure tutélaire qui leur a tant manqué. Le peuple haïtien a en effet figé son histoire au début du XIXème siècle. Ce qui suivit ne fut que luttes intestines, répressions et pauvreté. Aussi, l'oubli étant plus confortable que l'acceptation de la réalité, ils ont magnifié leur mémoire. Ils conservent l'image fausse mais valorisante d'un Henri Christophe en despote éclairé.Dans L'Homme qui tua Liberty Valance de John Ford, il est dit que si le mythe se montre plus intéressant que la réalité, alors on se doit d'imprimer le mythe. Cette proposition, Najman la met en question. Il prend en compte l'imagination à l'oeuvre dans la construction de l'Histoire. Il pointe ce qui dans cette élaboration a à voir avec la fiction et les désirs. De manière originale, sa fable saisit les mécanismes de la conscience historique. Mais elle les laisse affleurer pour garder au premier plan la tragi-comédie d'un homme prisonnier de sa folie.Royal Bonbon
    Réal.: Charles Najman
    Avec: Dominique Batraville, Verlus Delorme et des acteurs non-professionnels.
    France-Canada-Haïti, 2002, 1h25.
    Prix Jean Vigo 2002

    Sortie nationale le 07 avril 2003
À découvrir également
Cannes live !
  • Après le chien de Là-Haut et Uggie, la Palm Dog a trouvé ses nouveaux gagnants La Palm Dog revient à... 26/05/2012 - 12h21
  • Nicole Kidman et Clive Owen, complices 26/05/2012 - 11h43
  • VIDEO - Cannes I Come : "Audrey Tautou, on a envie de lui jeter des trucs au visage" Cannes I Come sur efron et Tautou 26/05/2012 - 11h36 1
  • Kristen Stewart, beauté fatale ! 26/05/2012 - 10h45
  • Elijah Wood à Cannes 26/05/2012 - 10h12
> Tout le Festival de Cannes