Toutes les critiques de La Forme de l'eau

Les critiques de Première

  1. Première
    par Gérard Delorme

    En situant La forme de l'eau au début des années 1960, Guillermo del Toro cherche bien plus à établir un pont avec le présent qu'à exploiter un contexte adéquat pour célébrer l'un de ses films de chevet (L'étrange créature du lac noir est un de ses premiers souvenirs de cinéma). L'époque en question, qui précède l'assassinat de Kennedy et l'intervention au Vietnam, est associée à une Amérique idéale, celle-là même dont Trump a promis de restaurer la grandeur. Mais del Toro montre bien que cette nation fantasmée ne bénéficiait qu'à une minorité, et que la notion d'égalité n'y était qu'une déclaration de principe. Les héros de son film en représentent la face cachée : une fille solitaire, employée au nettoyage dans une base gouvernementale secrète, son amie et collègue, et son voisin illustrateur. Chacun(e) à sa façon, ils sont doté(e)s d'une particularité qui fait d'eux des citoyens de seconde zone: l'une est muette, une autre noire, le troisième homo. Ils sont les grands laissés-pour-compte de cette période, qui les a ignorés dans la réalité comme dans la fiction. Avec une infinie tendresse, del Toro leur rend la parole et les place dans la lumière.

    Renversement des valeurs
    Cette revanche des sans voix s'exprime de la façon la plus poétique chez le protagoniste principale, magnifiquement incarnée par Sally Hawkins. Lorsqu'elle découvre l'"atout", l'homme poisson capturé par la CIA, et convoité par les Russes (nous sommes au pic de la guerre froide), elle est émue de constater qu'il partage avec elle une même incapacité à s'exprimer verbalement. C'est donc assez naturellement qu'une attirance mutuelle les amènera à communiquer comme ils peuvent: par le geste et par la musique. De là à ce que leur interaction se transforme en danse, il y a un pas que le cinéaste franchira sans hésiter à l'occasion d'une séquence de comédie musicale de rêve. Au fil d'une intrigue sinueuse et imprévisible, les personnages finissent par s'unir pour détourner l'"atout" et le mettre à l'abri des autorités. Le film opère alors un spectaculaire renversement des valeurs, comme il y en avait dans la nouvelle de Richard Matheson Je suis une légende. Ici, le véritable monstre se révèle être la figure conventionnelle du héros, mâle dominant à la mâchoire carrée, incarné par Michael Shannon avec la démence et l'agressivité appropriées.

    Bonnes vibrations
    Quant à l'"atout", il est tout ce qu'on veut bien voir en lui, mais del Toro, qui revendique le cinéma et le christianisme comme ses deux influences mythologiques majeures, n'a même pas cherché à cacher ce que représente cette créature mi-homme mi-dieu dont l'apparence de poisson induit une signification symbolique assez évidente. Il a tous les attributs du messie rédempteur qui souffre et sauve par amour, sans compter les miracles qu'il accomplit. Quant à l'eau du titre, elle confirme l'hypothèse surnaturelle en tant que lien métaphorique entre le matériel et le divin. Elle protège les gentils et punit les méchants. C'est aussi l'élément dans lequel l'amour est consommé. C'est enfin, dans sa forme baptismale, une promesse de nouvelle vie. Pour ceux qui suivent le cinéaste depuis ses débuts, La forme de l'eau est un sommet formel aussi bien que thématique.  Mais le film dépasse largement les limites du genre fantastique, et on comprend que le festival de Venise lui ait accordé sa plus haute récompense pour sa façon de célébrer le cinéma sous ses formes les plus variées, du muet à la comédie musicale en passant par la série B et le thriller noir. Quant à ses bonnes intentions (del Toro affirme haut et clair sa foi en l'amour), elles n'ont rien de candide et leur pouvoir de conviction est irrésistible. Parfois, une solide dose de bonnes vibrations ne fait pas de mal.