36, Quai Des Orfèvres : critiques
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Les autres avis de la presse
(1)- Fluctuat () Prix international de la mise en scène au festival de Venise en 1947, Quai des Orfèvres est né d'une passion de Henri-Georges Clouzot pour le roman de Stanislas-André Steeman, Légitime Défense.
Déjà, en 1941, Clouzot avait adapté très librement L'assassin habite au 21 de ce romancier belge qu'il affectionne particulièrement. En réalité, Clouzot s'est servi de l'oeuvre de Steeman comme d'un tremplin pour brosser plusieurs milieux parisiens : le music-hall, où une jeune chanteuse arriviste, Jenny Lamour, (interprétée par Suzy Delair) use de ses charmes pour perçer dans le milieu ; un immeuble de la rue des Bourdonnais, aux Halles, où Jenny habite avec son mari et accompagnateur au piano, Maurice Martineau (Bernard Blier), lequel est jaloux de Brignon (Charles Dullin), un "vieux dégoûtant" qui fait photographier des filles en tenues légères. Soupçonneux, Martineau menace de mort Brignon qu'on retrouve tué par la suite. L'inspecteur Antoine (incarné par Louis Jouvet), un flic désabusé, est pour ainsi dire le fil conducteur entre les bureaux de police du quai des Orfèvres et ce monde de strass, de fumée et de paillettes.On a accusé Clouzot d'exagérer et de déformer à outrance l'oeuvre de Steeman, d'exercer son talent dans le graveleux et le sordide, de disséquer une humanité qui n'est pas aussi viciée qu'elle en a l'air. D'autres encore ont vu l'intrigue comme une anecdote policière, sans relief, à peine était-on tenu en haleine par ce film policier classique. Mais quiconque s'aviserait d'enfermer cette satire des moeurs dans les limites d'un film policier risque de passer à côté de l'essentiel ; l'enchevêtrement du bien et du mal, un sujet, on le sait depuis Le Corbeau (1944), qui tient à coeur le cinéaste.
Clouzot visualise, avec une acuité percutante, une humanité rongée de l'intérieur, vérolée, comme frappée par la lèpre. Le mérite de l'adaptateur-cinéaste, c'est d'être parvenu à faire danser un ballet d'ombres, une sorte de confrérie de l'occulte où l'intrigue policière tient lieu d'incantation. Quai des Orfèvres est tantôt un huis-clos (autour du trio Martineau / Dora / Jenny) dépouillé d'artifices où les personnages sont livrés les nerfs à vifs, tantôt une fresque de noirceur. Habilement, Clouzot jongle avec ces deux dimensions, à la fois proche et lointaine, imposant à son oeuvre un double niveau de lecture. Clouzot, "une espèce d'acrobate", précisait Bernard Blier, dessine à la craie des cercles concentriques où l'on saute de séquence en séquence. A l'instar de Louis-Ferdinand Céline, Clouzot se focalise sur la violence du langage pour mieux souligner une psychologie des profondeurs.Loin d'une déléctation morbide, il a réussit ce tour de force d'extraire de chacun des personnages cette trace d'inhumanité qui ancre justement les hommes dans leur humanité. L'algèbre policière est une astuce pour capter l'attention du spectateur. Les détails limités poussés en trompe l'oeil servent d'appât pour tomber dans ce piège d'un simple crime de passion. Visuellement, outre l'influence de Stroheim, Quai des orfèvres est le croisement de Céline et de Fritz Lang. Selon des conventions expressionistes, Clouzot, dans des cadrages très serrés, emprisonne les personnages sans jamais tomber dans la caricature.« Ce qui domine surtout chez Clouzot (...), c'est la lucidité ». Ce propos de Louis Jouvet est vrai à plus d'un titre. Exactitude de l'observation sociale, justesse du ton qui sous-tendent le traitement quasi-expérimental des caractères et des passions qu'il présente, Quai des Orfèvres a une épaisseur charnelle. Clouzot saisit au vol la bassesse de l'âme humaine, et pour ne pas laisser voir ses personnages tels qu'ils sont vraiment, ils leur fournit des masques, leur tisse des apparences, les convie à une parade. C'est en résumé un défilé d'arrière-pensées et de pulsions, l'échec de l'exorcisme de cette part de férocité qui préside aux relations humaines.C'est toute une imagerie sombre qui défile sous nos yeux, avec en toile de fond une résonnance kafkaïenne. Nous sommes prisonniers de nous-mêmes, de ce que nous voulons montrer aux autres ; nous sommes à la fois les gardiens et les détenus de nos propres apparences. Détruire les codes rigides, abolir les frontières entre vice et vertu, pour extraire, enfin, l'homme débarrassé des archétypes éculés ; tel est l'oeuvre de Clouzot dans Quai des Orfèvres. Ce film est une sorte de transposition, dans la nuance, du côté sombre de toute chose, un carnaval du pessimisme. Cette imprégnation, ce goût de la pourriture que nourrit Clouzot est une invitation à creuser plus vigoureusement. Sorte de prédication qui nous invite à jauger les immondices de l'âme humaine, Quai des Orfèvres est bien plus qu'une dépravation croquée sur le vif, c'est l'exploration d'une intuition ; il y a en chaque homme une parcelle de diabolique, cette pulsation qui fait bouillir la chair et le sang. Avec une extrème véracité, Clouzot dépeind le trouble que suscite la jalousie, l'atmosphère confinée de ces music-halls, où sommeille le vice sous l'apparence.Alcôvre de fièvre, admirable du point de vue esthétique Quai des Orfèvres est presque un jardin des supplices. « ...une oeuvre, non pas à voir, mais à revoir et à méditer. » (Pierre Chartier, France-Libre, 1947)Quai des orfèvres
De Henri-Georges Clouzot
Avec Avec Louis Jouvet, Suzy Delair
France, 1947, 1h45.
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