Critique de Coco

Coco

Lee Unkrich
4

Après quinze jours d'avant-première au Grand Rex, Coco, le 19e film d’animation de Pixar co-réalisé par Adrian Molina et Lee Unkrich, arrive enfin dans les salles françaises cette semaine. "Pour moi, les meilleurs Pixar sont ceux qui font ressentir toutes sortes d’émotions au public, nous expliquait celui-ci récemment. Ils sont drôles, excitants, très intenses, parfois un peu effrayants, et au final ils sont remplis d’émotion, ils font ressentir quelque chose de fort aux spectateurs. Je trouve que ces temps-ci, ça se perd. On peut être diverti par un film, s’amuser beaucoup devant l’écran, mais on n’y repense plus vraiment une fois sorti de la salle. Nous, on veut faire des films qui marquent, qui restent en vous, qui vous proposent un miroir et vous font réfléchir sur votre propre vie, votre rapport à la famille."
De ce point de vue, Coco est effectivement un Pixar réussi : on y repensera longtemps après la séance, tant son message sur la tradition et l’importance d’honorer la mémoire de ses ancêtres est puissant. Malheureusement, l’émotion ne fait pas tout : Coco est aussi paradoxalement un film d’animation inégal dans sa construction, qui laisse une étrange impression de déjà-vu. Explications

Attention, cette critique contient des petits spoilers
Comme souvent chez Pixar, l’ouverture de Coco est splendide : elle résume la vie de la famille du jeune héros, Miguel, à l’aide de "papel picados", ces papiers colorés découpés qui sont exposés en frises dans les villes mexicaines lors de la fête des morts. On y apprend que chez lui, la musique est interdite de génération en génération, depuis que l’un de ses ancêtres a quitté sa femme et sa fille pour se lancer dans une carrière de guitariste, mais n’est jamais rentré à la maison. La famille de Miguel vit en fabriquant des chaussures, et qu’il le veuille ou non, le petit garçon devra suivre cette voie.
Le début du film présente alors de façon un peu trop téléphonée le rêve du garçon, qui n’a qu’une passion dans la vie : la guitare. Il est bien décidé à partir sur les traces de son idole, le célèbre Ernesto de la Cruz, quitte à basculer par mégarde dans le monde des morts en lui dérobant son instrument fétiche. Une fois de l’autre côté, le film gagne en originalité et dynamisme. Visuellement, déjà, le monde des morts est magnifique, rempli de couleurs et de squelettes très expressifs qui, grâce à un design bien pensé, n’effraieront pas les enfants. Les situations comiques s’enchaînent, et les bonnes idées scénaristiques aussi : la douane des morts et son système des photos est un moyen efficace d’aborder le sujet de la disparition d’un être cher avec les plus jeunes ; le pont reliant les vivants et leurs ancêtres est un élément assez simple pour être immédiatement compris. Cela permet ensuite aux scénaristes d’aller assez loin dans leur concept, en montrant par exemple comment un mort disparaît complètement quand ses descendants l’oublient

"A tous nos ancêtres qui nous ont soutenu et inspiré"
Tout au long de l’intrigue, ces thèmes de la mémoire et de la disparition sont incroyablement riches et toujours traités de façon mature. Le sujet de la tradition et de ses multiples sens (familiale, orale, culturelle…), développe avec intelligence la morale suivante : il ne faut pas prendre pour acquis toutes les histoires de famille qui nous ont été racontées, et ce même si c’était "pour notre bien". Les personnages principaux sont plus profonds qu’il n’y parait au premier abord, notamment Hector, "sidekick" fun du héros qui s’avère être l’un des personnages les plus attachants du studio. Enfin, si le film est globalement moins drôle que d’autres Pixar, il contient quelques répliques et scènes décalées à souhait.

Les limites de la "formule Pixar"
Coco souffre pourtant d’un certain manque d’originalité en ne parvenant pas à se détacher de la "formule Pixar", voire de la "formule Disney". Même s’ils sont souvent intéressants, on retrouve de nombreux éléments déjà développés dans d’autres films d’animation du studio. La course effrénée pour quitter le monde des morts ressemble à celles du Monde de Nemo ou Toy Story 3, l’importance donnée aux expériences vécues par les personnes âgées évoque évidemment Là-Haut, la puissance des souvenirs était déjà au cœur de Vice Versa (si vous avez pleuré devant Bing Bong, vous risquez d’être très émus par Coco), le fonctionnement de la douane du monde des morts et une partie du dénouement sont empruntés à Monstres et cie… Le méchant est un cas captivant sur ce point, car s’il est formellement bien construit (ses motivations sont terribles), il rappelle énormément les êtres maléfiques de chez Disney, notamment le manipulateur Scar. Autre élément déjà présent dans Le Roi Lion, même si c’est un détail, le look du chien Dante semble inspiré de celui d’une hyène avec sa langue pendante et son côté maladroit. Le plus gênant sur ce point, c’est sans aucun doute la musique. La BO est globalement rythmée avec brio par Michael Giacchino, mais parmi ses chansons (oui, au pluriel, comme dans un Disney), le morceau "Remember Me"/"Ne m’oublie pas", écrit par Kristen Anderson-Lopez et Robert Lopez, les paroliers de La Reine des Neiges, est le plus formaté/banal, alors qu'il est véritablement au cœur de l’intrigue.
Ironie du sort, en délivrant son premier film original depuis deux ans (Coco sort entre Cars 3 et Les Indestructibles 2), Pixar propose un film aussi émouvant et inégal que… Le Monde de Dory (2016). Cette suite d’Andrew Stanton prenait le contre-pied de l’original en proposant une réflexion profonde sur la maladie du petit poisson bleu, mais c’était parfois au détriment d’une construction fluide. On ressent un peu la même chose devant Coco, parfois bancal à force de vouloir coller au cahier des charges du studio, mais qui aspire au fond à être un beau film sur la mémoire, les traditions et la transmission.

 

Première (Elodie Bardinet)

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