Critique de Au revoir là-haut

Au revoir là-haut

Albert Dupontel
4

Lorsqu’il réalise le corrosif Bernie en 1996, Albert Dupontel, clown destructeur, a pour objectif de secouer le léthargique cinéma français dans la foulée de Mathieu Kassovitz et Jeunet & Caro, ses frères en pyromanie. Largement influencé par la bande-dessinée et les Monty Python (dont il contribuera au revival, en faisant apparaître les deux Terry dans ses films), Dupontel enchaînera avec Le Créateur, comédie existentielle follement gilliamesque, censée le faire entrer dans la cour des grands. L’échec cruel qui s’ensuivra le laissera exsangue, jusqu’à son retour fracassant sept ans plus tard avec Enfermés dehors, première pierre d’un nouvel édifice comique moins radical que Bernie mais toujours aussi singulier et porté par une envie de cinéma inaltérable. On sentait néanmoins confusément que derrière le réalisateur appliqué du Vilain et de Neuf mois ferme sommeillait un “créateur” qui n’avait pas tout à fait abdiqué l’idée d’une grosse production ambitieuse, susceptible de moucher les sceptiques quant à sa capacité à dépasser ce qui pouvait commencer à ressembler à une formule. On ne pensait toutefois pas que le best-seller de Pierre Lemaître, grandiose fresque historique lauréate du Prix Goncourt, pouvait se prêter à ses visions fulgurantes et à son humour trash. On avait tort.

Roman-feuilleton palpitant

Depuis Bernie, Dupontel fait le portrait de marginaux auxquels la société refuse obstinément de faire une place. On ne veut pas d’eux ? Qu’à cela ne tienne, ils vont imposer leur loi. C’est précisément l’objet d’Au revoir là-haut qui traite de la question du retour à la vie civile des soldats de la Grande Guerre. Mutilés, un peu dérangés, plus tout à fait les mêmes, ces pauvres bougres ne reçurent pas un accueil à la hauteur de leurs sacrifices. Pour le prolo intrépide Albert et l’aristo défiguré Edouard, liés à jamais (le second a perdu son visage en sauvant le premier), la survie passe par la “mode” florissante de l’arnaque à la mémoire : les deux larrons vont vendre sur catalogue des faux monuments aux morts. En parallèle, l’instrument de leur déchéance, l’ignoble ex-capitaine Pradelle, capitalise, avec l’aval de l’état, sur le commerce de cercueils vides censés contenir les dépouilles de soldats disparus rendues à leurs familles… Du pur Dupontel, un peu voyou, politiquement incorrect, grotesque, édifiant. L’acteur-réalisateur, impeccable dans le rôle d’Albert, s’empare de ce sujet en or -hélas authentique- qu’il passe à la moulinette de son mauvais esprit avec ce sens viscéral de la justice sociale qui l’anime. Zorro meets Tex Avery comme d’habitude, mais aussi, cette fois, Eugène Sue. Car Au revoir là-haut est avant tout un grand film feuilletonesque, qui fait revivre un Paris interlope où rôde le masque de la Mort que symbolise Edouard, l’homme sans visage, paré de masques extravagants, au passé mystérieux et à la voix d’outre-tombe. Une sorte de Belphégor bienveillant, traversé de zones d’ombres, que Dupontel couve de sa caméra, conscient de tenir là le personnage le plus romanesque de sa filmo.

Le nouveau boss

As de la débrouillardise, doté d’un sens inné du cadre, capable de faire passer un film à 5 millions d’euros pour une superproduction, Dupontel a enfin bénéficié de moyens conséquents : ils sont à l’écran, et mieux encore. La scène de tranchées inaugurale, immersive et picturale au possible (on pense à Cheval de guerre et à la photo expressionniste de Janusz Kaminksi, c’est dire), annonce la couleur et l’ambition raisonnablement démesurée de Dupontel, à la hauteur des enjeux. Le doute n’est désormais plus permis : on tient désormais en lui, en l’absence –prolongée- de Jeunet et de Gans, le seul cinéaste français capable de renverser des montagnes.

Première (Christophe Narbonne)

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