Brett Morgen : "Kurt Cobain avait tendance à mythifier sa propre existence"

Brett Morgen : "Kurt Cobain avait tendance à mythifier sa propre existence"

Le réalisateur démêle le vrai du faux dans Montage of Heck, un documentaire diffusé ce soir sur Canal +.

Réputé pour ses documentaires sur les Rolling Stones ou sur Robert Evans (le producteur de Rosemary’s Baby et du Parrain), Brett Morgen a été contacté par Courtney Love pour réaliser un film sur Kurt Cobain à partir d’une somme de documents audio et vidéo inédits, ainsi que des peintures et dessins personnels. Le réalisateur en a tiré Cobain – Montage of Heck, qui jette un éclairage nouveau sur le chanteur mort en 1994. La plupart du temps, il essaie de ne pas trop recourir au commentaire. Dans ce cadre, le rappel du contexte familial est particulièrement fort, mais pas autant que certains épisodes sombres de l’adolescence du leader de Nirvana. Réalisées en animation d’après des confessions audio, ces séquences figurent parmi les plus troublantes et les plus poétiques d’un documentaire globalement très réussi. Brett Morgen nous explique comment il a mis de l’ordre dans ce chaos.

PREMIÈRE : Dans quelles circonstances Courtney Love vous a-t-elle approché ?
BRETT MORGEN : Elle a pensé à moi après avoir vu mon film sur Robert Evans, The Kid Stays in the Picture. Elle avait aimé ma façon d’utiliser les nouvelles technologies pour animer des photos. Kurt Cobain avait accumulé une grande quantité d’œuvres graphiques et Courtney est venue me demander si je pouvais donner une forme de vie à ces images. Incidemment, on trouvait là un arc parfait pour raconter le destin de Cobain et découvrir un autre aspect de sa personnalité. Mais elle ne pouvait pas savoir à quel point cette histoire me toucherait. Jusqu’alors, j’avais réalisé des documentaires sur des gens plus âgés que moi, professionnellement actifs dans les années 60 et 70. Kurt Cobain avait quasiment le même âge que moi, à un an près. Il a grandi dans le même environnement culturel, à une époque très particulière (les années 70). J’aime penser que si ses parents avaient eu cinq ans de plus, ils ne se seraient ni mariés ni séparés. Mes propres parents ont divorcé lorsque j’avais 9 ans, comme lui, j’ai été confronté à un sentiment d’abandon très intense et je me suis battu avec pendant longtemps. Lorsque je me suis plongé plus profondément dans l’histoire de Kurt, c’est devenu très personnel.

De quelle liberté disposiez-vous ?
Courtney m’a fait un cadeau unique : l’accès illimité à une quantité d’archives avec la liberté d’en faire ce que je voulais. Elle ne m’a jamais dit ce que je pouvais utiliser ou non dans le film. Je crois que si elle m’a fait confiance, c’est parce qu’elle me considère comme un artiste. Je sais bien que certains cyniques sous-entendent qu’elle ne m’a montré que ce qu’elle voulait bien me montrer. Ils ont tort.

De quoi se composait ce matériel ?
Des tonnes de documents se trouvaient stockées dans un entrepôt, mais Courtney n’en avait jamais évalué le contenu. Elle savait seulement que ces dessins et peintures existaient. Personne n’avait jamais écouté l’autobiographie audio de Kurt – avec ce passage sur la perte de sa virginité – ni entendu sa version d’And I Loved Her des Beatles.

Comment avez-vous réagi face à une telle profusion de documents ?
C’était plus une malédiction qu’une bénédiction, parce qu’on ne peut pas être très créatif dans ces cas-là. On peut étalonner, monter, ajouter du son, mais on est toujours contraint par le matériel dont on dispose. Le premier bout à bout de Cobain – Montage of Heck a été réalisé sans aucune interview. C’était une clé pour le langage du film, que je voulais visuel et immersif. Et encore une fois, nous ne manquions pas de matière. À un moment, il a été question d’utiliser des commentaires de Kurt sur son art. Mais après avoir écouté les entretiens, je me suis rendu compte qu’ils ne suffisaient pas à porter le film. J’ai donc cherché à recueillir les témoignages des personnes qui avaient soutenu Kurt. Trois d’entre elles ne s’étaient jamais exprimées, ce qui est incroyable : sa mère, son père et sa soeur. Elles étaient pourtant très importantes dans sa vie. Leur coopération a été décisive.

Que vous ont-elles appris ?
Kurt avait tendance à mythifier sa propre existence. Par exemple, il racontait souvent qu’il avait connu une enfance heureuse jusqu’au divorce de ses parents (il avait 9 ans). Le film montre que ce n’est pas vrai. Ses problèmes ont commencé très tôt, vers l’âge de 3 ans. Il avait beaucoup de mal à trouver sa place au sein de sa famille. J’ai laissé ses parents raconter sa vie avant 5 ans. Ensuite, il prend le relais, mais pas par le biais des interviews. Il en a donné des centaines, cependant aucune n’est fiable. Dans ces moments là, il pouvait être agressif, méfiant, trompeur ou bien excessivement sincère, mais il se montrait rarement sous son vrai jour. Heureusement, c’est beaucoup plus facile de le laisser s’exprimer à travers ses dessins. Il était très doué pour extérioriser son monde intérieur. Son art est ce qui se rapproche le plus d’une interview honnête. Grâce à ce qu’il a laissé derrière lui, Kurt a livré l’autobiographie audiovisuelle la plus complète de sa génération. Je n’ai eu qu’à suivre le chemin tracé.

Avez-vous trouvé d’autres sources de documentation ?
Nous avons acquis quelques documents supplémentaires comme ces images de Kurt et Courtney, enregistrées par un de leurs amis communs avant la naissance de Frances, leur fille. Celui-ci est venu me voir pendant le montage du docu avec cette bande HI-8 dont il ne connaissait pas précisément le contenu. Elle n’avait jamais été visionnée. C’était un peu le chaînon manquant parce que cette vidéo montre Kurt et Courtney sans filtre. Leurs sentiments s’y expriment en toute franchise.

On peut parler de vérité nue. Comment a réagi Courtney Love en découvrant cette séquence en particulier ?
Elle a vu le documentaire quelques jours avant la première. À ce moment-là, il n’était plus possible de faire des ajustements. Je m’attendais à tout, y compris à ce qu’elle devienne hystérique. Au contraire, elle a été submergée par l’émotion. Elle l’a revu trois jours après, à Sundance, et une semaine plus tard à Berlin, alors qu’elle n’y était pas obligée. Elle m’a confié qu’elle n’avait jamais eu autant envie de passer la nuit avec Kurt depuis sa mort, il y a vingt ans.

Cobain : Montage of Heck sera diffusé ce mardi 5 juillet à 22h50 sur Canal +. Bande-annonce :

 

 

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