Genre Homme
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Biographie

Au moment où il crée Cerebus en 1977, Dave Sim est un jeune passionné de comics, un geek, donc. Il porte les cheveux longs et fume pétard sur pétard. Il a abandonné le lycée pour se consacrer à sa passion et il travaille dans une librairie spécialisée. Il est marié à Deni Loubert, jeune passionnée comme lui qui s'improvise éditrice pour publier Cerebus avec son mari. Cerebus est une parodie de Conan le Barbare dans laquelle le rôle titre est tenu par un « Aardvark » ou « cochon de terre » en français, un guerrier valeureux mais cynique qui affronte dragons, sorciers et autres dans des aventures humoristiques mal dessinées et pas très drôle. Acide Test En 1979 Sim découvre le LSD. Il en prend beaucoup. Trop. Il est assailli par des visions révélatrices sur la véritable nature de la réalité, etc... vous connaissez le topo. Sa femme appelle la mère de Sim à la rescousse et ensemble elles le font interner en hôpital psychiatrique le temps qu'il redescende sur terre. Les médecins lui diagnostiquent des tendances schizophrènes. Quand il ressort, Sim est persuadé qu'il n'aurait jamais dû « redescendre » et il en veut beaucoup à sa femme et sa mère. Craignant un nouvel internement il décide qu'il utilisera Cerebus pour exprimer sa vision. Il annonce au monde que Cerebus durera jusqu'en 2004, ce qui représente trois cent numéros mensuels, plus de six mille pages de bédé et vingt-cinq ans de travail. Il n'a pas exactement choisi le meilleur déguisement pour paraître sain d'esprit. Deux ans plus tard, en 1981, alors que Cerebus est sur la route du succès, il divorce avec Deni Loubert. Sim assurera désormais seul la publication de Cerebus. Loubert publiera d'autres auteurs de son côté, et deviendra une figure proéminente du combat féministe dans l'industrie des comics. Sexe et Drogue et Comics Dans les années 1980, Cerebus connaît un succès grandissant. Sim est devenu un excellent dessinateur, il maîtrise de mieux en mieux les mécanismes de la bédé et il fait de Cerebus un livre à nul autre pareil, extrêmement drôle, spirituel, intelligent, surprenant. La parodie de Conan est loin derrière, Sim a fait de son comic book une complexe satire politique et religieuse, ainsi qu'une parabole encore absconse mais très prometteuse. A la fin des années quatre-vingt avec le cycle « Jaka's Story », une oeuvre subtile, érudite et exigeante qui se passe largement d'humour, d'action et de suspense révèle que Sim est aussi un grand écrivain. Il est dorénavant assisté de l'illustrateur Gerhard qui fournit des décors magnifiques et très détaillés qui permettent à Sim de se concentrer sur le dessin des personnages. En 1984, Dave Sim est le premier à compiler les numéros de son comic book en un seul livre pour en faire un graphic novel. High Society, qui rassemble les numéros 25 à 50 de Cerebus sera un immense succès commercial pour un comic auto-publié. Sim se retrouve soudainement riche. Il mène la grande vie, devient connu pour se rendre aux conventions de comics en limousine et pour donner des fêtes démentes dans ses chambres d'hôtel où il invite ses collègues auteurs et il multiplie les conquêtes féminines. Il devient un fervent défenseur des droits des auteurs de comics et de l'auto-publication, poussant par son exemple et ses harangues de nombreux autres auteurs sur sa voix (hormis Kevin Eastman et Peter Laird, créateurs des Tortues Ninjas, et Jeff Smith avec Bone, aucun ne connaîtra son succès et beaucoup feront même banqueroute). Crash dans un nid de coucous Tout semble aller pour le mieux pour Sim jusqu'au fatidique cent quatre-vingt sixième numéro de Cerebus. Depuis un moment Sim s'est introduit lui-même comme personnage dans Cerebu. Dans ce numéro il s'adresse directement au lecteur dans un long texte pour révéler les idées sur le féminisme qu'il ruminait depuis longtemps. De très nombreux lecteurs (et lectrices) crient à la misogynie, les abonnements sont résiliés en masse et Sim devient d'un seul coup beaucoup moins fréquentable. Aussi mal avisé qu'il soit sur de nombreux points, le numéro 186 est pourtant plein de réflexions brillantes et incisives. De plus, la façon dont Sim s'intègre à Cerebus est une vertigineuse mise en abîme, un tour de passe-passe post moderne magistral. On aimerait pouvoir en rester là, à ce Sim auteur controversé incompris, qui serait un peu le Salman Rushdie du féminisme. Sim va malheureusement aller beaucoup plus loin dans la brèche qu'il a ouverte et Cerebus deviendra la vitrine de ses idées de plus en plus folles et pour le coup réellement misogynes, mais aussi homophobes, et surtout de plus en plus paranoïaques. Pire, la bédé, malgré quelques éclairs de génie, devient incroyablement ennuyeuse. Pour ses recherches Sim se lance dans la lecture de la Torah, des Evangiles et du Coran, suite à laquelle il est frappé par une nouvelle révélation. Il se convertit à son propre mélange des trois grandes religions monothéistes et consacre les derniers numéros de Cerebus à une exposition en détail (et en minuscules caractères qui font mal aux yeux) de sa lecture très personnelle de la Genèse. Pour résumer, Dieu à envie que sa femme le lâche un peu et toute la Création n'est qu'une démonstration de l'absurdité du mariage et de l'infériorité du principe féminin par rapport au masculin. Tout ça est bien entendu plein de trous logiques béants, mais Sim y croit dur comme fer. Il abandonne la plupart de ses biens matériels, l'alcool, la drogue, la médecine, la technologie moderne et bien sûr le sexe. Ses amis et sa famille sont quant à eux déjà partis depuis longtemps (à l'exception notable de Chester Brown). C'est dans l'indifférence générale que Cerebus s'achève comme prévu au numéro 300 en 2004. Dave Sim consacre désormais la plus grande partie de son temps à la prière et à l'étude des Ecritures, dont il rédigerait minutieusement ses propres commentaires. Il établit également une correspondance abondante avec ce qui reste de ses admirateurs. Et quand on lui demande si son nouveau mode de vie le rend heureux, il répond que là n'est pas le but. La prédiction faite à Cerebus dans le numéro 100 « Tu mourras seul, ne sera ni pleuré ni aimé » s'est réalisée pour le personnage en 2004, et semble bien en passe de réaliser un jour pour l'auteur. La morale que Sim voudrait que l'on retire de Cerebus est d'ailleurs que tout homme devrait vivre et mourir ainsi.