Traducteurs amateurs de séries : la réponse des professionnels

Traducteurs amateurs de séries : la réponse des professionnels

Suite à notre article publié à la fin du mois de mars sur les traducteurs de séries amateurs, les professionnels ont souhaité réagir.

De nombreux traducteurs professionnels de l'audiovisuel, réunis au sein de l'ATAA (Association des traducteurs/adaptateurs de l’audiovisuel, www.ataa.fr) ont souhaité réagir à l'article « Séries... dites merci aux traducteurs amateurs !», publié sur le site de Première le 29 mars dernier.L’impression qui domine, du point de vue des traducteurs, est qu’il y a d’un côté les fansubbers, que les médias grand public aiment présenter comme des « robins des bois », qui donnent de leur temps bénévolement et bravent tous les interdits pour traduire des séries qui les passionnent, et permettre aux internautes de les comprendre quand ils voudront les visionner illégalement 48 heures après leur diffusion aux États-Unis. De l’autre, il y a des professionnels confrontés à toutes sortes de problèmes dans leur métier sinistré, qui peinent à comprendre la fascination généralisée des médias pour les fansubbers et leur profond désintérêt pour la facette professionnelle de la traduction audiovisuelle. Car ces adaptations dont on parle si peu sont pourtant visionnées par des millions de téléspectateurs lorsqu’ils allument leur télévision ou regardent un DVD (sans parler du cinéma et de la VoD). Deux réalités somme toute assez différentes et deux subjectivités, indéniablement.Il est très rare que l’on sollicite spontanément des traducteurs professionnels pour s’exprimer sur le sous-titrage. Pourtant, quoi de plus normal, a priori ? Lorsque l’on veut s’informer sur l’activité d’écrivain ou de boulanger, on ne s’adresse pas à des amateurs.Un sous-titrage de qualité est effectué par un traducteur/adaptateur professionnel, c'est-à-dire une personne le plus souvent diplômée à bac + 5 en traduction ou en langues. On ne naît pas traducteur, on le devient. C’est un métier qui requiert des compétences multiples : une excellente connaissance de la langue source et des cultures qui s’y rapportent, une maîtrise parfaite de la langue cible, une grande polyvalence, la maîtrise des techniques de documentation, et surtout un vrai talent de dialoguiste. Enfin, c’est un métier qui s’apprend sur le long terme et il faut des années de pratique pour devenir un bon traducteur-adaptateur. La pratique des fansubbers n'est pas illégitime, simplement, elle est celle d'amateurs et n'est pas représentative de la condition d'auteur.Le sous-titrage « légal », appelons-le ainsi, suit des normes et une méthodologie qui sont le fruit de quatre-vingts ans de réflexion et d’études. On peut les juger ringardes et poussiéreuses, il reste qu’elles ont fait leurs preuves et sont bien adaptées au grand public. Car c’est tout de même le but du sous-titrage : rendre une œuvre étrangère accessible au plus grand nombre. On voit mal l’intérêt qu’il peut y avoir, par exemple, à surcharger un sous-titre de deux secondes en y casant à tout prix 50 caractères sous prétexte de traduire intégralement une réplique prononcée à un débit très rapide, ou en ajoutant une note de traduction en plus du sous-titre. Le spectateur ne pourra pas lire cette quantité de texte en un temps aussi court sans appuyer sur « pause » et interrompre ainsi le visionnage de l’œuvre, ce qui est le contraire de l’effet recherché : donner l’impression au public qu’il comprend la langue du film.De la même façon, il est parfois reproché aux sous-titrages légaux de ne pas restituer fidèlement les références culturelles pointues que comportent les dialogues de films ou de séries, et leurs détracteurs estiment qu’il s’agit là d’une preuve de l’incompétence des traducteurs. Mais tout l’art de l’adaptateur est justement de proposer une référence équivalente ou de remplacer la référence originale par une autre formule qui produira un effet similaire sur les spectateurs.Les sous-titres professionnels sont souvent la cible de critiques de la part des fansubbers, des sous-titres jugés « de piètre qualité » et « édulcorés ». C’est la raison souvent avancée pour justifier le recours aux sous-titres gratuits, même après la diffusion des séries en France : les coffrets de séries seraient trop onéreux et pour couronner le tout, le sous-titrage ne serait pas à la hauteur.La critique est recevable et les traducteurs professionnels sont les premiers à trouver que le niveau des sous-titrages réalisés spécifiquement pour le DVD, par exemple, s’est effondré. Cependant, la question est plus complexe. D’abord, comme dans tous les domaines, parmi les traducteurs/adaptateurs de l’audiovisuel, il y a d’excellents professionnels, des traducteurs qui produisent un travail que l’on peut qualifier de « ni bien ni mal » et même – oui – de mauvais traducteurs.Mais le fond du problème tient surtout au fait que les traducteurs professionnels travaillent dans un marché en crise : après enquête auprès de ses membres, l’ATAA estime que les tarifs en sous-titrage ont chuté de 60 % en 20 ans, et l’on sait que les grandes multinationales de la traduction (qui ont acquis un quasi-monopole sur le marché du DVD) délocalisent vers des pays à bas coût ou appliquent des méthodes de travail à la chaîne inadaptées à une activité de création telle que la traduction. En effet, un sous-titrage soigné nécessite de bonnes conditions de travail, notamment des délais suffisants (au moins cinq jours pour un épisode de 52 minutes) et une rémunération adaptée, or ces deux critères élémentaires sont de plus en plus souvent mis à mal dans notre métier.Autre idée reçue à laquelle il est grand temps de tordre le cou : les fansubbers connaîtraient mieux que quiconque les séries qu’ils décident de traduire illégalement, et la « passion » revendiquée de ces fans, vantée par les journalistes, justifierait leurs pratiques et serait un gage de qualité de leurs sous-titres.Or, d’une part, la passion n’est pas l’apanage des fansubbers, car bon nombre de traducteurs sont les premiers fans des séries qu’ils traduisent, et « passion » a d’ailleurs été le maître mot dans la bouche des lauréats des Prix du sous-titrage et du doublage, organisés par l’ATAA et remis vendredi 29 mars à la Fémis. À cette occasion, les professionnels récompensés ont réaffirmé leur plaisir quotidien à travailler sur les films ou séries qu’ils adaptent. Mais surtout, la passion ne fait pas à elle seule un bon traducteur. Pour traduire et retranscrire toutes les subtilités de l’œuvre sur laquelle il travaille, le traducteur professionnel se plonge dans l’œuvre et en devient un fin spécialiste, en y apportant ses compétences professionnelles et des qualités d’écriture.Si nous ne remettrons pas en cause ici la sincérité des motivations exprimées par les fansubbers (rendre accessibles des œuvres étrangères, palier les lacunes du marché français, valoriser la VOST), ces pratiques alimentent une logique du « tout gratuit » et du « tout, tout de suite » qui va précisément à l’encontre du respect des conditions de travail des traducteurs/adaptateurs professionnels, et surtout du respect des œuvres elles-mêmes. Faire croire que n’importe qui peut s’improviser sous-titreur et qu’il suffit d'une nuit pour traduire un épisode de 52 minutes, habituer le public à une qualité moindre de sous-titrage (« Mais c’est gratuit, alors tant pis pour les fautes d’orthographe »), encourager le piratage, tout cela a peu de chances d’aboutir à un enrichissement satisfaisant pour tous (consommateurs et prestataires) de l’offre légale.Le risque est bien plus de finir par décourager les éditeurs de DVD ou les chaînes d’investir sérieusement dans la distribution et la diffusion des séries dont ils rachètent les droits, puisque ces phases de la vie des œuvres sont désormais complètement dépréciées.C'est indéniable, « un nouveau modèle de consommation a commencé ». Mais il n’est pas certain que la dévaluation du travail des traducteurs/adaptateurs professionnels soit la meilleure façon d’inaugurer cette nouvelle ère. Nombre de traducteurs/adaptateurs militent activement pour revaloriser leur place dans la vie des œuvres audiovisuelles et sensibiliser professionnels et grand public à l’importance d’un sous-titrage ou d’un doublage de qualité.Au passage, si les spectateurs mécontents exigeaient le remboursement des DVD mal sous-titrés (certains l’ont déjà fait, c’est possible !) ou se plaignaient systématiquement auprès des chaînes et des éditeurs vidéo lorsqu’ils estiment que l’adaptation d’une œuvre a été bâclée, les choses auraient plus de chances d’avancer dans la bonne direction, pour les spectateurs comme pour les traducteurs qui aiment leur métier et souhaitent continuer à le faire bien.

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