The Outsider sur OCS
HBO

Romancier et scénariste à succès, Richard Price est, depuis The Wire, un auteur de télé très prisé. Alors qu'il vient d'adapter le Maître de l'horreur pour HBO, nous l'avons rencontré.

Il est l'une des plumes les plus affûtées du polar américain. Auteur de romans à succès dès les années 1970 avec The Wanderers et Clockers notamment, Richard Price a prêté son stylo au 7e art dans les années 1980-1990, en signant quelques grands classiques du thriller américain : La Couleur de l'argent de Martin Scorsese en 1986, Mélodie pour un meurtre, avec Al Pacino (1989), Kiss of Death, avec Nicolas Cage (1995) ou encore La Rançon, avec Mel Gibson (1996). Depuis quelques années, c'est pour la télévision et HBO qu'il écrit. Price a collaboré avec David Simon, signant cinq épisodes de The Wire et six épisodes de The Deuce. Il a aussi créé The Night Of, mini-série acclamée en 2016. Il revient cette année sur HBO avec The Outsider, adaptation d'un récent roman de Stephen King (publié en France en 2019). Une affaire criminelle macabre, teintée de surnaturel et diffusée en France sur OCS depuis le lundi 13 janvier 2020. Rencontre avec un écrivain qui maîtrise son sujet.


Pourquoi avoir accepté ce projet, une adaptation d'un roman de Stephen King ?
Richard Price
 : MRC productions, qui avait acquis les droits du livre, a pensé à moi parce que The Outsider commence comme un drama criminel, avec une sombre enquête pour meurtre. Et j'ai écrit pas mal d'épisodes et de romans dans ce domaine. Et comme c'est Stephen King, et que j'aimais déjà le livre, j'ai accepté le projet. J'ai toujours eu envie d'écrire sur le surnaturel, depuis que je suis gamin. Alors c'était le combo parfait. Ce qui m'a attiré surtout, c'est la manière très lente avec laquelle les choses basculent.

Vous parlez de l'évolution du criminel vers le surnaturel ?
Notre détective, au départ, est un pragmatique. Il croit aux preuves tangibles. Aux choses qu'on peut présenter devant une cour de justice. Ce qui est intéressant, c'est de montrer comment une personne qui s'appuie sur la raison peut tout à coup basculer vers la foi. Je n'aime pas, dans le genre, quand les gens acceptent d'emblée que les zombies existent. Et du coup, à mon avis, l'horreur dans ce style ne fait pas peur, ou seulement aux ados impressionnables. La vraie horreur, c'est la terreur, c'est à dire de quelque chose de plus subtile. C'est réussir à garder le plus possible l'intrigue à un niveau humain, même la créature la plus monstrueuse. Et c'est ce qui marche bien dans le livre : les éléments surnaturels restent acceptables pour la conscience humaine. Et d'ailleurs, la grande question que je me suis posée, c'est : comment, moi-même, je pourrais croire un jour au Croque-mitaine ? Comment un homme éduqué du XXIe siècle pourrait se mettre tout à coup à croire à ces choses-là ? Je voulais qu'il y ait une lutte permanente avec la raison, pour en arriver là.

Mais la notion de peur évolue constamment. Elle n'est pas la même aujourd'hui qu'il y a dix ans...
Chaque génération est confrontée à son propre monstre, c'est vrai, mais c'est toujours le même au fond. Au Japon, dans les années 1950, il s'appelait Godzilla et c'était une métaphore des traumatismes de la Seconde Guerre Mondiale. Dans l'Angleterre de l'époque Victorienne, Dracula était simplement la représentation de l'anxiété sexuelle vécue au sein de la société. Durant le Siècle des lumières, Frankenstein était un moyen de dire, en pleine période d'effervescence scientifique, qu'il ne faut jamais s'amuser à se prendre pour Dieu. Aujourd'hui, le monstre se trouve dans les pages de vos journaux. Ça peut être par exemple Donald Trump...

The Outsider sur OCS : un polar noir et brillant (critique)

Le cop drama est devenu un genre florissant, avec beaucoup de séries de qualité. Vous qui avez écrit sur de nombreuses séries criminelles de prestige, qu'est-ce que vous pensez de cette évolution ?
Le problème avec tout ce qui est florissant, c'est que ça veut dire aussi qu'il y en a trop. Sur Netflix, vous allez suivre cette série lituanienne, qui parle d'une enquêtrice veuve et enceinte, sur les traces d'un serial killer. Ou alors vous allez suivre cette série islandaise, qui parle d'une enquêtrice veuve et enceinte, sur les traces d'un serial killer. A moins que ce ne soit la série polonaise... Ceux qui disent que la série feuilletonnante est une nouvelle forme de roman disent des conneries. Ce n'est pas vrai. En tant qu'écrivain, je ne suis pas d'accord avec ça. La télé se regarde en deux dimensions, avec les yeux et les oreilles. Il n'y a pas de partie intérieure, pas de prose, pas de style narratif. Ce sont juste des gens sur une scène. Ce n'est pas parce qu'on a 10 chapitres que ça suffit pour dire que c'est une forme de roman.

Vous êtes un lecteur de Stephen King à la base ?
C'est un peu plaisir coupable de lire du Stephen King. Ou un plaisir partagé par le monde entier. On a tous un ouvrage de Stephen King qu'on préfère et on se souvient précisément de l'endroit où on était quand on l'a lu. Et puis il y en a pour tout le monde, parce qu'il écrit énormément. Moi aussi, comme beaucoup de gens, j'admire Stephen King et j'ai mon King préféré.

Est-ce que Stephen King a été impliqué dans l'écriture du script de The Outsider ?
Non pas vraiment. Il a validé nos scripts de loin, mais il a demandé une seule chose : ma Holly est une Britannique d'origine nigérienne, alors que celle qui apparaît dans les romans et dans Mr Mercedes est une femme blanche de l'Amérique profonde. Du coup, il a simplement tenu à ce que je conserve son nom, Holly. On a discuté par e-mails tous les deux et dans l'ensemble, il me disait de continuer, il aimait beaucoup ce qu'on écrivait. Par contre, il n'est jamais venu sur le tournage. Ce serait impossible pour lui d'aller sur tous les tournages de toutes les adaptations de ses livres en train d'êtres filmées (rires).

The Outsider sur OCS
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Comment est-ce que vous expliquez qu'il y ait autant d'adaptations de King en ce moment à la télévision ?
A ce point de l'Histoire, Stephen King n'est plus une personne... C'est carrément un phénomène. C'est presque un concept à lui tout seul. Ses histoires sont proprement écrites, elles font peur, et les gens aiment avoir peur. Et ça plaît à tout le monde. Les gros lecteurs peuvent y trouver un doux plaisir coupable. Et ceux qui lisent peu peuvent se plonger dedans facilement. Personne ne déteste Stephen King. On peut l'ignorer, et trouver que son style n'est pas assez littéraire. Mais c'est vraiment fun, amusant au fond.

Pour vous, cette série fut un plaisir à écrire du coup ?
Oui, parce que je n'ai pris en fait que les événements majeurs du livre et la nature profonde du dilemme qui s'y joue. Parce qu'on a fait une saison en dix heures et le livre ne tient pas sur dix heures. On avait déjà couvert quasiment la moitié de l'histoire au moment de l'épisode 3. Donc ce qui a été vraiment fun pour moi, c'est de créer de nouvelles manières de raconter son histoire, de nouveaux personnages, de nouvelles relations pour y parvenir. Je crois qu'une adaptation se doit seulement d'être fidèle à l'esprit du livre original. Pas au livre lui-même. Tout est permis dans une adaptation. Un livre n'est pas une série ou un film, donc il faut tout repenser.

Quelle adaptation de Stephen King est vraiment bien réussie selon vous ?
Malheureusement, c'est celle qu'il déteste le plus : le Shining de Stanley Kubrick. Carrie aussi était génial. Mais ce que Kubrick a fait du livre, c'est vraiment brillant. Comme son adaptation de Lolita quelques années avant, c'est très éloigné du roman. Je crois personnellement qu'il a su garder l'esprit du livre, mais c'est évidemment une question subjective...

En tant qu'écrivain et scénariste reconnu, qu'est-ce que vous dites au jeunes auteurs qui vous demandent conseil ?
Je leur dis d'abord : écrivez un livre ! Écrivez quelque chose. Trop souvent ils commencent par penser à trouver un agent, un éditeur. Alors que la seule chose sur laquelle il faut se concentrer, c'est l'histoire qu'on a en tête. Écrivez, et ensuite vous vous soucierez d'être publié.