Making a Murderer, le docu plus fort que les séries policières

Making a Murderer

Oubliez les rebondissements capillotractés de How to get away with murder, le thriller judiciaire de ce début d'année est un docu. Comme The Jinx l’an passé, Making a Murderer, phénomène de société aux Etats-Unis depuis sa diffusion sur Netflix, ridiculise les scénaristes les plus imaginatifs d’Hollywood. La justice US, ce pourvoyeur ultime de frissons ? 

20/01 10:45

"Tout le monde peut affirmer sans ciller qu'il ne commettra jamais de crime. Mais personne ne peut dire avec certitude qu'on ne l’accusera jamais de meurtre. Et ce jour-là, avec ce système judiciaire-là, bonne chance." Ce constat amer, lucide, dévastateur, l’avocat Jerry Buting, ne le dresse pas à l'emporte-pièce. Il sait ce qu’il en a coûté à son client le plus célèbre, Steven Avery, de se trouver pointé du doigt. Et plutôt deux fois qu’une. L’histoire d’Avery, vous l'avez peut-être lue ou entendue ailleurs : depuis un mois et la diffusion sur Netflix de Making a Murderer, un docu en dix parties, le moindre de ses faits et gestes sur ces trente dernières années est analysé, pesé, discuté dans les dîners ou à la machine à café. Tout commence en 1985. Steven Avery, modeste jeune homme issu d’une famille de ferrailleurs, est inculpé pour le viol d’une joggeuse dans son comté natal de Manitowoc dans le Wisconsin. Il fera 18 ans de prison avant d’être innocenté par son ADN. Mais rebelote en 2005. Libre depuis à peine deux ans et revenu sur ses terres, il est cette fois accusé du meurtre d’une jeune femme, Teresa Halbach, et condamné à nouveau, à la perpétuité… L’histoire est incroyable, et très louche : Avery a selon toute vraisemblance été piégé par le ou les vrais tueurs et les services du shérif, trop heureux de pouvoir laver l’affront de leur première et monumentale bourde, ne se sont pas faits prier pour lui coller la disparition sur le dos sans chercher plus loin, quitte à fabriquer eux-mêmes des preuves. Victime collatérale : Brendan Dassey, le neveu d’Avery, malheureux gamin à l’esprit lent poussé aux aveux pour mouiller encore plus son oncle et condamné lui aussi à la prison à vie pour complicité de meurtre.

Making a Murderer

Vingt-neuf ans derrière les barreaux
Voilà pour les faits, tels, en tout cas, que les présente Making a Murderer, somme réalisée par Moira Demos et Laura Ricciardi. La série leur aura réclamé près de dix ans de travail. Elle s’appuie sur près de cinq cents heures de rushes, avec des entretiens exclusifs et surtout des extraits des procès et les bandes vidéo des interrogatoires de la police… Une plongée brute, parfois austère, jamais glamour, aussi passionnante qu’édifiante dans la justice en train de (mal) se faire, dont le retentissement est assez miraculeux. Making a Murderer est en effet le premier docu de ses deux auteures, qu’elles ont commencé à tourner après leurs études et qu’elles ont très largement autoproduit. Aucune chaîne n’en voulait jusqu’à ce que Netflix ne l’achète. Il y a un an à peine, Avery était encore bien seul dans sa cellule à tenter de décrocher un hypothétique nouveau procès en appel, lui qui à 53 ans, en aura passé 29 derrière les barreaux.

Making a Murderer : le Président Obama va-t-il gracier Steven Avery

Désormais, le pays tout entier croise les doigts pour que lui soit accordée une nouvelle chance de laver son nom. Barack Obama lui-même a reçu une demande de grâce pour lui et son neveu, appuyée par des centaines de milliers d’Américains. Ce, même si le président n’a pas vraiment son mot à dire face à l’Etat du Wisconsin, seul souverain sur cette affaire… La campagne de réhabilitation est en tout cas en passe de convaincre un programme d’aide aux victimes d’erreurs judiciaires, Innocence, d’apporter son aide à Steven Avery. L’entourage de ce dernier est sous le feu des projecteurs : ses avocats Jerry Buting et Dean Strang, duo qui crève l’écran dans la série, fait l’objet d’un culte sur la toile. Enfin, la série a soulevé des questions quant au fond de l’enquête Halbach : si ce n’est pas Avery qui a tué la jeune Teresa, comme beaucoup en sont désormais convaincus, alors qui l’a fait ? Les théories fleurissent sur le web et dans la presse depuis la diffusion.

Making a Murderer

Docu à binge-watcher
Tout le monde a aujourd’hui un avis sur les Avery, les Dassey, les Halbach, mais aussi sur les personnages-clés que sont par exemple les très douteux flics Lenk et Colborn. L’écriture des réalisatrices excelle à fédérer autour ou contre des personnages dessinés comme dans une fiction : le procureur Kratz, ouvertement hostile à Steven Avery, est clairement désigné comme le grand méchant de la série, copieusement chargé dans le dernier épisode quand font surface ses propres démêlés avec la justice. On vous parle du dernier épisode au risque de vous spoiler, bizarre paradoxe pour des faits datant parfois de plusieurs années et accessibles facilement d’un clic. Mais c’est indéniable, une partie du succès de Making a Murderer tient au fait qu’elle a été regardée à la manière d’une fiction, binge-watchée comme le premier House of Cards venu. Après tout, le documentaire a été fabriqué suivant la grammaire des séries TV, avec structure en saison, générique léché et cliffhangers en fin d’épisode.

Making a Murderer : Netflix envisage de faire une saison 2

C’est la troisième fois en l’espace de deux ans que l’Amérique se passionne ainsi massivement pour des séries documentaires, à chaque fois criminelles. La première fois c’était avec Serial, un podcast lancé sur une radio de Chicago fin 2014, qui le temps de douze épisodes, enquêta sur un meurtre de 1999. Ses épisodes téléchargés des dizaines de millions de fois, Serial a tout simplement relancé le genre du feuilleton radiophonique et sa deuxième saison est en cours de diffusion. La deuxième fois qu’un docu judiciaire a fait l’événement, c’était l’an passé avec The Jinx, incroyable série HBO rouvrant le dossier Robert Durst, du nom de ce riche héritier soupçonné d’avoir assassiné trois personnes, dont son épouse.  Un programme qui a fait couler beaucoup d’encre, notamment à cause de sa conclusion, puisque des révélations à l’écran (une incroyable histoire de micro resté allumé pendant la pause pipi…) ont amené dans la réalité la réouverture du dossier par la justice et une nouvelle arrestation du bonhomme. Sacré barouf à l’époque dans les médias US mais rien de comparable, néanmoins, à ce qui est en train de se passer avec Making a Murderer.

Making a Murderer

Parti pris assumé
Un faisceau d’éléments rendent le cas Avery particulièrement mobilisateur. L’homme déjà, avec son extraction col bleu, ses rondeurs et son abord franc du collier, suscite naturellement plus d’empathie qu’un Durst, arrogant et plein de contradictions. Son innocence, jamais démontrée dans le documentaire, est clairement plus facile à concevoir que celle des deux suspects principaux de The Jinx et de Serial. Celle de Bredan Dassey laisse de son côté peu de doutes. Ce qui est incontestable c’est à quel point, l’accusation à leur encontre à tous les deux, est fragile. Les services du shérif de Manitowoc ont exercé une forme d’abus de pouvoir et le public n’a en général pas besoin d’être beaucoup tiré par la manche pour dénoncer les forces de l’ordre. Making a Murderer a enfin pour elle une réalisation redoutablement efficace. Ici pas de personnalisation de la narration comme dans The Jinx et son réalisateur, Andrew Jarecki, omniprésent. Pas non plus de reconstitution esthétisante des crimes. Demos et Ricciardi n’apparaissent jamais à l’écran et s’abstiennent de tout commentaire en voix off. Les informations sont distillées à l’écran sous forme de cartons muets. Priorité aux faits, annoncent-elles. Ce qui n’empêche pas un point de vue : l’accusation ne leur ayant que peu répondu, procureur, police et famille de la victime en tête, les deux réalisatrices se sont naturellement retrouvés du côté de la famille Avery et de ses avocats et elles ne s’en cachent pas.

Au contraire, elles donnent volontairement à Making a Murderer un parti pris assumé. Interrogé par Télérama, Jean-Xavier de Lestrade, auteur des matrices du docu criminel que sont Un coupable idéal et Soupçons, révèle avoir été consulté en cours de montage par Moira Demos et Laura Ricciardi. Une demi-surprise. L’influence de Lestrade se devine dans la volonté de doubler ici l’étude de cas d’une réflexion plus large sur le fonctionnement de la justice. Making a Murderer est un puissant réquisitoire contre ce système judiciaire donnant toute puissance à l’accusation. La série ne plaide que pour une chose : que Steven Avery ait enfin un jour droit à un procès équitable lui garantissant respect de la présomption d’innocence, ce que les tribunaux du Wisconsin lui ont toujours refusé.

Making a Murderer : une avocate de choc pour Steven Avery, après le docu Netflix

Ce jour-là, les caméras de Demos et Ricciardi seront présentes pour peut-être une suite à cette première saison de Making a Murderer. A moins que saison 2 il y ait beaucoup plus tôt que cela, pourquoi pas centrée sur une autre affaire criminelle. Netflix ne va certainement pas laisser retomber le soufflé et la concurrence devrait lui emboîter le pas. Le plus révélateur, c’est que la fiction policière elle-même se pique désormais de réalité. A partir du 2 février, la nouvelle série American Crime Story sur FX mettra en scène rien moins que le procès d’OJ Simpson. Ryan Murphy y tentera avec l’aide de Cuba Gooding Jr dans le rôle-titre, de ranimer les passions qui avaient entouré ce que l’on appelait en 1995 le "procès du siècle". Authentique ou reconstitué, on n’en a pas fini avec ce que les Américains appellent le "true-crime". 

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