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De l’arène ô combien fertile de la comédie dévergondée avec des filles, l’Anglaise Phoebe Waller-Bridge surgit non seulement victorieuse mais définitivement imprenable.

Mais qui est cette fille ? « Vous connaissez cette sensation », dit-elle en s’adressant directement à la caméra et donc à nous, qui l’écoutons. « Ce type que vous aimez bien vous envoie un texto à 2 heures du mat, un mardi, vous demandant s’il peut passer, et comme vous avez accidentellement laissé entendre que vous veniez de rentrer, vous devez sortir du lit, boire une demi-bouteille de vin, vous laver, raser tout ce qui traîne, sortir la panoplie Agent provocateur, la jarretelle, tout le tintouin, et attendre devant la porte que le buzzer sonne... » La grande brune attend dans le vestibule de son appart londonien, coiffée, maquillée, la ceinture de son trench-coat bouclée. Le buzzer sonne. « Vous voyez ? » Et d’une œillade qui imite très bien l’air détaché, elle ouvre la porte... Bon sang, qui est cette fille ? Est-ce son nez à rallonge que l’on remarque en premier ? Sa petite tâche de naissance cachée derrière la mèche asymétrique ? Par quel miracle cet épouvantable procédé, archi-rabâché, du personnage qui parle à la caméra la rend- elle aussi charmante ? Elle nous prendra à partie tout au long de l’épisode. Et pas dans le but de titiller nos bas instincts et de nous rendre complices par association, comme le Frank Underwood de House of Cards. Non. Il ne s’agit pas de nous. Il s’agit d’elle. Cette fille, narcissique avouée, a besoin de mettre les pieds dans autant de plats que possible, de baiser tout ce qui bouge, de provoquer la faute et l’humiliation chez les autres (en elle-même), et d’en parler à quelqu’un, n’importe qui... Cette série est une invitation sans limite au spectacle de sa chute programmée. Dans l’ultime scène, le personnage (l’actrice ? Les deux se confondent) tire de son chemisier une statue de Venus démembrée qu’elle vient de voler chez sa belle-mère, tout en racontant au chauffeur de taxi le suicide de sa meilleure amie. Sexy et brisée dans la même image ; l’art de la synthèse. Un double uppercut plus puissant qu’escompté, à l’image de ce qu’on vient de voir. Vingt-quatre minutes – durée de l’épisode pilote –, c’est le temps qu’il faut pour tomber amoureux de Fleabag et de son actrice-scénariste-créatrice Phoebe Waller-Bridge.

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Déflagration

Qui est-elle ? Les spectateurs anglais la connaissent. Après un petit rôle dans La Dame de Fer en 2011, elle a fait son trou à la télé jusqu’à intégrer le casting de la saison 1 de Broadchurch. Un tremplin. Mais Phoebe, depuis son plus jeune âge, rêve de comédie. Un soir, au cours d’un atelier, naît Fleabag, sous la forme d’un sketch consacré aux galères tragicomiques d’une trentenaire paumée (« Fleabag », littéralement sac à puces, est le surnom que lui donnaient ses parents). Le sketch s’est mué en one- woman-show (primé à Edinburgh, en 2013), et le one-woman-show en série à « streamer » sur Amazon Prime. En 2016, Phoebe frappe coup sur coup, à six mois d’intervalle, avec Crashing en apéro (son Friends nouvelle génération diffusé sur Canal+), et la « petite » Fleabag en guise de déflagration. Sur le marché embouteillé des filles drôles et dépravées, avec son mètre quatre-vingt-quinze, elle ne manque pas de se distinguer. Parce qu’il est beaucoup question dans ses séries de sexe anal et de relations complexes avec les hommes (et de sexe anal en général), on la compare à Amy Schumer et aux héroïnes sans filtre de You’re the Worst ou Girls. On aurait tort de s’en priver ; elles remuent le même buisson. La différence tient peut-être dans cette approche absolue du médium dont témoigne la Londonienne (31 ans, mariée, eh oui). Phoebe a la discipline des grands conteurs – des grands cinéastes : tous les rires, des plus anodins aux plus cruels, sont au service du personnage. De son dépeçage intégral et méthodique, face caméra. Fleabag (elle n’est jamais nommée) n’échappera pas à l’œil qui la regarde, susceptible de la comprendre, mais aussi de la juger.

Elle et Louie

La série est un bijou de mise en scène, visuellement connectée à l’esprit fragmenté de son héroïne, expérimentale, en quête de ses propres limites, et en cela plus proche de Louie que de n’importe quelle comédie de femme (même si le mur de la camaraderie féminine est, au fond, son véritable sujet). Là où ce bon vieux Louie s’essouffle toujours à mi-chemin d’une saison de douze épisodes, ces six livraisons rock’n’roll passent comme un poème. Une œuvre complète. Sans doute la plus grande révélation sitcom depuis The Office en 2001, Fleabag, loin de toute posture féministe, est un trésor de féminité tout court, une étude de caractère poussée jusqu’au bout (du bout...) de sa logique voyeuriste, un choc amoureux et cinéphile. L’air de rien, le berceau d’une mini-révolution esthétique dans le genre de la comédie filmée. Pas mal pour une série à regarder sur son ordi.

Premier épisode disponible à partir du 10 février sur Amazon Prime Video

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