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Dystopie et anticipation sont les nouveaux genres en vogue de la science fiction, sur le petit écran. Et en France aussi on sait faire. La preuve avec Ad Vitam, première création télé du réalisateur des Combattants, Thomas Cailley.

Darius était déjà flic avant la « Régénération ». Il a aujourd'hui 120 ans, et il continue d'exercer. Parce que dans ce nouveau monde, l'humanité a trouvé la solution pour empêcher la fin de la vie. Mais si plus personne ne meurt, si les Hommes squattent éternellement sur Terre, quelle place reste-t-il pour les générations suivantes, autrement dit les jeunes ?

Ce monde, c'est celui d'Ad Vitam, la nouvelle série d'anticipation, imaginée par Sébastien Mounier et Thomas Cailley, le réalisateur césarisé des Combattants, qui sera diffusée cette semaine et jeudi prochain sur Arte. Un polar de genre assumé, entre anticipation et dystopie, comme la télé française n'en produit que très rarement. "C'est une série futuriste, sans l'être", analyse d'abord la productrice, Katia Raïs, qui avait déjà développé Trepalium pour Arte en 2016. "Effectivement, on flirte avec l'anticipation, la SF, le fantastique,. Mais le point commun dans tout ça, c'est que c'est une série de genre. Et Arte n'a pas peur de faire du genre. Parce qu'on y parle surtout de l'humain en fait. L'anticipation nous sert ici à parler de la jeunesse, de la transmission, de la filiation."

Faut-il regarder Ad Vitam, la série d'anticipation à la française d'Arte ? (critique)

Un thème cher à Thomas Cailley, déjà abordé dans Les Combattants. Le réalisateur et scénariste nous confie qu'au départ d'Ad Vitam, il y avait "l'idée de l'allongement de la vie. Cette promesse d'éternité, qui a percuté une autre thématique, celle de la jeunesse et du renouvellement des générations. Si l'on invente un monde dans lequel la mort est repoussée, voire même vaincue, quel sens de la vie transmettre aux jeunes générations ? Déjà aujourd'hui, on vit dans un monde où la cassure est de plus en plus nette. Et en utilisant l'anticipation, on a pu pousser le curseur très loin..."

Grand fan de X-Files et de The Leftovers, Cailley a ainsi mis sa touche personnelle à un style de science fiction dystopique devenu très populaire ces dernières années, avec Black Mirror, Real Humans ou The Handmaid's Tale. "Ad Vitam, ce n'est pas tout à fait de la dystopie, parce qu'il n'y a pas cette notion d'oppression. C'est plutôt censé faire rêver... du moins au départ", tient à préciser Katia Raïs. On est donc ici en présence d'une œuvre d'anticipation pure et dure, une sorte de fable hors du temps, destinée à ouvrir des pistes de réflexion sur notre monde moderne.

"Je ne suis pas trop à l'aise pour classer Ad Vitam dans un genre", reprend Thomas Cailley. "À la base, on a surtout eu ce désir de mettre au point un monde, sans pour autant se piéger en inventant un truc impossible à faire à l'écran. D'ailleurs, on n'a pas voulu faire un truc trop précis. En disant 'ça se passe dans 83 ans', et en mettant une Tour Eiffel au milieu de la ville, pour montrer que l'histoire se déroule en France... On a pensé qu'en multipliant les références à un temps ou à un lieu, on aurait laissé trop peu de place à la fable pour exister. On a préféré partir des personnages et de leurs émotions, pour raconter ce monde. Ce sont eux qui éclairent le monde qui est autour d'eux. Et ce n'est pas juste un truc pour économiser les plans larges."

Mais évidemment, il y a aussi une question de moyens. Ce qu'on pourra montrer, ou pas. L'ambition d'une série française comme Ad Vitam n'est clairement pas d'exposer ostensiblement une société avant-gardiste défectueuse, ou un avenir post-moderne défaillant. "On est clairement plus dans la réflexion que dans le grand spectacle", assure Cailley. "Par exemple, la question des écrans dans un monde futuriste : à un moment, on a eu cette très intense discussion, sur leur taille, leur forme, leur place... Et puis au bout d'un moment, on s'est dit "Basta ! On s'en fout ! Ce n'est pas ça l'important". L'important, c'était les personnages. Il faut se demander où on est. On a surtout voulu éviter de faire un premier épisode où l'on en met plein la vue, et où derrière, tout s'écroule. On a plutôt construit la série de manière inverse. Après, les scènes de régénération sont importantes et on a fait en sorte que ce soit beau. Mais pour nous, le design des voitures ou des téléphones portables, ça ne nous intéressait pas."

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En revanche, il y a tout de même un élément essentiel sur lequel les deux créateurs ont insisté : le décor. "On voulait que ce soit très réel et pas seulement composé aux effets spéciaux, pour que ça paraisse faux au bout du compte. Alors là-dessus, on a fait un effort (financier) pour aller tourner loin, dans le sud de l'Espagne, à Benidorm. J'avais vu un reportage sur cette ville surréaliste, datant des années 70, dans laquelle ont été construites ces immenses tours en bord de mer... Cette ville combine un aspect froid, presque brutal, avec un rapport à la mer et à l'horizon essentiel dans le fond de notre série."

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Parce que le fond reste le plus important. C'est même certainement ce qui caractérise le mieux l'anticipation à la Française. Un moyen plus qu'un but. Un outil pour parler condition de l'Homme et même philosophie à la télévision ! "L'anticipation permet de poser ce genre de question. Elle permet de se pencher sur le thème de la mort. L'idée n'est pas de dire que la mort, c'est bien ou pas bien. C'est de dire qu'elle est constitutive de ce qu'est un Homme. L'éternité de l'Homme, c'est une contradiction fondamentale. La vie allongée à l'infini est une errance, où tout se vaut. Mais en même temps, si une pilule sort demain, pour nous permettre de ne jamais mourir, bien sûr qu'on va la prendre, et on oubliera aussi sec ce qui fait la saveur et le côté rare et précieux de l'existence..."

Ad Vitam, créée par Thomas Cailley et Sébastien Mounier. 6 épisodes diffusés sur Arte les jeudis 8 et 15 novembre 2018.