Harvey Weinstein : puissance et chute d'un nabab hollywoodien

Harvey Weinstein scandale sexuel

Mais au fait, qui est Harvey Weinstein ?

Ca a été le moins surprenant des séismes, et le plus puissant : lorsque le New York Times a révélé la semaine dernière des témoignages de femmes agressées sexuellement par Harvey Weinstein, personne n'a réellement été surpris, malheureusement. Mais les conséquences de l'article sont extrêmement puissantes. Pas un jour ne se passe sans qu'une célébrité ne révèle qu'elle aussi, elle a été agressée par Weinstein. Mais au fait, qui est Harvey Weinstein ? Ce New Yorkais de 65 ans crée à la fin des années 70 une petite boîte de distribution de films avec son frère Bob, plus jeune de deux ans. Leur studio s'appellera Miramax (contraction des prénoms de leurs parents : Miriam et Max). Après des débuts difficiles où ils distribuent des films plus ou moins érotiques, Miramax se tournera vers le cinéma d'auteur et connaîtra la gloire avec l'énorme succès du premier film de Steven Soderbergh, Sexe, mensonges et vidéo (1989), Palme d'or à Cannes. Dans les années 90, ils propulsent sur le devant de la scène le cinéma d’auteur. Et le rendent bankable. En 1993, Disney rachète Miramax après le carton de The Crying Game de Neil Jordan. En 1994, c'est le doublé Pulp Fiction de Quentin Tarantino et Clerks de Kevin Smith ; les deux réalisateurs seront les chouchous de Harvey, qui produira et distribuera tous les films de Tarantino jusqu'à aujourd'hui, et lui donnera toujours carte blanche pour tous ses projets.

Weinstein, c’est aussi une machine à Oscars. Le studio remporte sa première statuette pour le meilleur film en 1997 avec Le Patient anglais ; ensuite, c'est Will Hunting (deux Oscars plus l'amitié de Ben Affleck et Matt Damon, qui jouent dans le film et en ont écrit le script) et Shakespeare in Love (sept Oscars dont Meilleur film). Ces années sont marquées par de nombreux conflits avec Disney : Bob et Harvey quitteront Miramax en 2005 pour fonder un nouveau studio, The Weinstein Company, en embarquant avec eux Dimension Films, la division "films de genre" dirigée par Bob qui a distribué The Crow, et produit Scream ou encore Une nuit en enfer, Scary Movie et Sin City. A eux deux, les frangins ont produit et/ou distribué quelques-uns des game changers les plus importants du cinéma américain récent. Les triomphes aux Oscars de The Artist et Le Discours d'un roi sont signés Harvey, fin connaisseur des mécanismes nécessaires pour fabriquer un triomphe indé pour rafler les trophées. En tout, Harvey gagnera cinq fois l'Oscar du Meilleur film, pour Le Patient anglais, Shakespeare in Love, Chicago, Le Discours d'un roi et The Artist.

Impitoyable et colérique

Au cours de sa carrière, Harvey gagne une réputation de colérique et de businessman impitoyable, doté d'un flair indiscutable et d'une personnalité volcanique. Mais il gagne aussi un surnom : "Harvey Scissorhands", pour son habitude de couper dans les films qu'il distribue sans l'accord des réalisateurs afin de réduire leur durée (et donc de faire plus de séances par jour) et/ou de gagner une classification moins dure de la part de la MPAA (qui donne les visas d'exploitation aux USA en fonction de la vulgarité, de la violence et de la nudité des films). En 2010, il voulait couper les "fuck" dans Le Discours d'un roi après son triomphe aux Oscars pour pouvoir le sortir dans une version PG-13 (déconseillée aux moins de 13 ans) et non Restricted (déconseillée aux moins de 17 ans) afin de rafler encore plus d'argent. Ses engueulades avec les réalisateurs -hommes et femmes confondus- sont légendaires, comme par exemple Martin Scorsese pendant le difficile tournage de Gangs of New York.

Peter Biskind, dans son ouvrage Down and Dirty Pictures consacré à l'épopée de Miramax, de Sundance et du cinéma indépendant américain des années 90-2000 (et opportunément traduit en français sous le titre Sexe, mensonges & Hollywood), décrit les manières brutales des frères Weinstein, qui terrorisent leurs employés : "Et puis, il y a Miramax, dirigée par les frères Harvey et Bob Weinstein, qui ont une réputation de grande intelligence, mais aussi de cruauté et de brutalité", écrit-il en introduction. "Et quand les Weinstein ont vent d'un article négatif en préparation, ou quand quelqu'un brise l'omerta, les attachés de presse de Miramax s'abattent sur le responsable comme une nuée de criquets. Par le passé, on le sait, ils ont usé d'intimidation avant que quelque chose n'arrive et/ou ont réinventé les faits après coup." Ca vous rappelle quelque chose ? Le livre a été écrit en 2004, et ces mots résonnent drôlement aujourd'hui : si Biskind affirme que Harvey "a fait pleurer toutes les femmes de la compagnie", aucune mention de harcèlement sexuel, d'agression sexuelle ou de viol dans l'ouvrage. "Après tout, les années quatre-vingt-dix n'étaient pas les années soixante-dix : sexe, drogue et rock'n'roll ne stimulaient plus la créativité de personne et ne brisaient plus les carrières non plus", écrit Biskind lorsqu'il raconte avoir assuré à Weinstein ne pas s'intéresser à sa vie privée. Avant de plaisanter sur le fait que certains anciens employés de Weinstein n'ont pas pu témoigner, même anonymement, car il ne pouvait pas leur garantir le Service de protection des témoins.

Affaire Weinstein : Léa Seydoux témoigne

Une carrière en or, donc, jusqu'à l'article du New York Times ? Pas vraiment. Ce n'est pas le papier qui a provoqué sa chute ; cet événement le frappe alors que sa baisse radicale d'influence dans le milieu du cinéma américain était déjà acté. Et l'attitude de Weinstein envers les femmes était un secret de polichinelle. Déjà, en 2013, sur la scène des Oscars, le comédien Seth MacFarlane qui présentait la cérémonie disait aux actrices nommées pour le trophée : "félicitations, mesdames, vous n'avez plus besoin de faire semblant d'être attirées par Harvey Weinstein". Rires plus ou moins jaunes dans le public. L'affaire Weinstein n'est pas sortie plus tôt parce que Harvey avait les moyens financiers et juridiques d'étouffer les affaires le concernant, en-dehors des tribunaux et des médias. Les sources du New York Times parlent d'accords financiers actés entre Harvey et les plaignantes. En 2004, Harvey avait le pouvoir. Aujourd'hui, c'est autre chose. Les succès américains de The Weinstein Company sont de plus en plus rares (Paddington, Les Huit salopards, Lion, Wind River...) ; ses derniers triomphes totaux (critique, public, Oscars) datent de 2012 avec Happiness Therapy et Django Unchained. Weinstein était déjà terminé. Son nom va être retiré du générique de The Current War, un potentiel candidat aux Oscars sur la lutte Tesla/Edison avec Benedict Cumberbatch et Nicholas Hoult qui sort en décembre. 

Et Quentin Tarantino ?

Pas un jour ne passe sans qu'une célébrité n'exprime sa colère. Barack et Michelle Obama ont lâché Weinstein, pourtant un généreux donateur du parti démocrate. Des puissants comme George Clooney, Jennifer Lawrence et Jessica Chastain l'ont publiquement condamné. Asia Argento l'accuse de viol, Kevin Smith se sent honteux d'avoir eu sa carrière lancée par Weinstein, Léa Seydoux et Rose McGowan s'y mettent aussi, attaquant de face le sexisme et le patriarcat qui règnent dans l'industrie. Meryl Streep, qui a gagné son deuxième Oscar pour La Dame de fer distribué par Weinstein, l'attaque dans un communiqué, tout comme Judi Dench (gagnante de l'Oscar pour Shakespeare in Love) qui s'est dite "horrifiée". A Hollywood, la parole se libère, et c’est toute l'industrie qui semble vouloir faire le ménage de ces personnages libidineux qui se croient tout-puissants et sont qualifiés de "dinosaures" et de "reliques du passé". Tous ceux et toutes celles qui ont eu affaire avec Weinstein sont désormais sommés de couper les ponts avec lui. On commence à disséquer des films comme Scream ou Boulevard de la Mort comme recelant des métaphores de la vie de Harvey.

Harvey Weinstein viré de sa société

Harvey se sait indéfendable : après un communiqué maladroit, il envoie un e-mail à tout son carnet d'adresses où il implore le soutien de Hollywood pour ne pas se faire virer par le conseil d'administration de The Weinstein Company. Peine perdue, Harvey se fera bel et bien licencier du studio qu'il a fondé. Son mail se termine par ces mots : "C'est tout ce dont j'ai besoin. Que l'industrie me soutienne." Elle l'avait déjà lâché. L'Académie des Oscars vient de publier un communiqué où l'attitude du producteur est décrite comme "répugnante, révoltante". Il risque même de perdre sa carte de membre de l'Académie. Au moment où nous publions cet article, il reste toujours une voix qui n'a pas été entendue, celle de l'enfant chéri de Harvey, Quentin Tarantino. On peut déjà prévoir qu'au moment où le réalisateur d'Inglourious Basterds prendra la parole, le séisme reprendra de plus belle.

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