Arnaud Desplechin : "Le festival de Cannes c’est un spectacle, et je tiens le rôle qu’on veut bien m’attribuer"

desplechin sur Les Fantomes d'Ismael

Avec Les Fantômes d'Ismael, Arnaud Desplechin livre son film le plus beau et le plus déroutant. Un remake de Providence revu par Bergman avec Marion Cotillard en fantôme et Mathieu Amalric en alter-ego. Cannes s'ouvre sur un feu d'artifice. Rencontre avec un réalisateur atypique.

Quelle fut votre réaction quand on vous a proposé l’ouverture du festival ?
J’ai pensé : « ça y est ! Nous y sommes ». Dans un endroit en plus un peu protégé. J’étais vraiment heureux. Pour mon producteur et mon distributeur c’était une bonne nouvelle, parce que les télés ne sont plus là pendant le festival. Elles ne sont présentes qu’à l’ouverture. Voilà, je me suis dit que Thierry Frémaux avait été très généreux.

Quand vous dites "dans un endroit protégé" ça veut dire que vous n’êtes pas déçu de ne pas être en compétition ?
Pas vraiment. Mon rapport à cela est très simple : Frémaux met en scène le festival ; il distribue les rôles et quand il pense qu’il n’y a rien pour moi, je peux l’entendre. D’autant plus que c’est exactement ce que je fais pendant mes castings… Le festival de Cannes c’est un spectacle, et je tiens le rôle qu’on veut bien m’attribuer. Il faut que je le fasse bien. Et, entre nous, j’ai l’impression de ne pas vraiment faire des « films à prix ».

Comment est né le film ? 
C’est très compliqué parce que sa genèse fut composite. J’ai retrouvé un dossier sur mon ordinateur qui s’appelait La Fuite. J’avais écrit un bout d’histoire qui racontait comment un homme, dans son grenier à Roubaix, réinvente la vie d’un frère disparu. J’avais mis ça de côté et puis ça m’a poursuivi. Je m’y suis remis et les idées ont vite germé. J’avais l’idée d’un début fragmenté à la Broadway Danny Rose où plusieurs témoins parlent de cet homme mystérieux. J’étais content, j’avançais, mais je n’avais toujours pas de film… En fait le film est arrivé avec la scène de la plage, le retour de Carlotta. Les trois répliques que s'échangent les deux femmes à ce moment-là ont été le vrai point de départ : «Ismaël n'aime toujours pas se baigner ?» «Comment vous savez ça ?» «Parce que je suis sa femme.»… Une fois que j’avais compris que c’est le même homme qui retrouve sa femme et s’enfui à Roubaix, que toutes ces histoires formait un seul et même fleuve narratif, je pouvais enchâsser les récits comme des poupées russes.

Ce n’est pas la première fois que vous utilisez des stars (il y a eu Deneuve et Benicio del Toro entre autres), mais là, elles sont transfigurées et j’ai même l’impression qu’elles changent votre cinéma.
Je ne sais pas. Je crois que ce sont les personnages qui permettent ça. Les rôles pouvaient les accueillir. Il y avait eu des rendez-vous manqués avec Charlotte Gainsbourg au moment d’Esther Kahn. Et puis à la sortie d’Antechrist, j’avais lu des critiques très violentes qui parlaient d’un film misogyne. Quand je l’avais vu, j’avais découvert au contraire un brûlot féministe, comme les films de sorcières des 70s. Je vous dis ça parce que je me souviens avoir envoyé une lettre à Charlotte pour le lui dire… et nous correspondions de temps en temps.

Marion Cotillard, vous la connaissiez un peu plus puisqu’elle jouait dans Comment je me suis disputé
Mais elle n’est plus la même. Elle a complètement changé ; elle ne sera sans doute pas d’accord avec moi, mais il y a un avant et un après La Môme… Depuis ce film, c’est une actrice qui se réinvente constamment. Ce qui m’intéressait, c’est qu’il s’agit de deux artistes qui ont leur jeu à un endroit différent de leur corps. L’art de Cotillard n’a rien à voir avec celui de Gainsbourg. Elles ne se servent pas des mêmes outils et ces deux corps aussi étrangers l’un à l’autre renforçaient ce que j’avais écrit. En ça vous avez raison, c’est sans doute la première fois que je me sers de mes comédiens de manière aussi précise…

Je me disais que Les Fantômes d'Ismael était sans doute un bon film d’ouverture parce qu’il y a toutes ces stars, mais également parce que le film dialogue constamment avec le grand cinéma. Hitchcock, Resnais, Bergman… les citations sont nombreuses et très claires.
Oui, c’est vrai. Moi, je suis un cinéaste cinéphile. Je n’arrête pas de payer mes dettes. J’ai besoin d’être sous influence et de citer ces influences, de les épuiser. Je ne suis pas godardien, mais ça c’est toujours un truc que j’ai admiré chez lui… Les deux femmes dans l’île c’est dans le scénario, mais je connais Persona, j’ai vu Persona et je ne peux pas faire semblant de ne pas y penser.

On parle de deux versions du film. Une version courte et une version longue, vous pouvez nous expliquer ?
C’est une idée de Pascal Caucheteux, mon producteur, qui s’est concrétisée lors des premières projections, quand on montrait le film aux partenaires ou aux financiers. Un jour un producteur m’a dit : « vous avez une autoroute de fiction et vous prenez des chemins de traverse. Si vous restez sur l’autoroute, ça enflamme les sentiments ». J’ai décidé de faire une version longue, « originale ». C’est une version plus mentale qui vous embarque dans la tête de Dédalus, pour ceux qui parle le Desplechin. Mais comme il y a plein de gens qui ne le comprennent pas, j’ai assemblé une version courte, la « version française ». Avec elle, je tends la main à d’autres spectateurs. C’est plus sentimental et l’intrigue est resserrée autour du trio amoureux.

Les Fantômes d'Ismaël : Desplechin se dédouble

Les Fantômes d'Ismaël est actuellement en salles. Bande-annonce :

 

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