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Rencontre avec le réalisateur vétéran qui signe un nouveau grand film.

Après les Formule 1 70's du génial Rush, et en attendant de retrouver Tom Hanks pour un éso-thriller en mousse dans Inferno, Ron Howard a tourné Au cœur de l'océan : Herman Melville qui recueille le récit de l'odyssée tragique de chasseurs de cachalots pour écrire son chef-d'oeuvre (Moby Dick pour ceux qui ne suivent pas). C'est grand, frissonnant et émouvant, c'est sorti le 9 décembre en France et on est allé en parler directement avec Ronnie, égal à l'idée qu'on se faisait de lui. C'est-à-dire d'une gentillesse et d'un optimisme insubmersibles.

Bon, vous avez fait deux films à la suite avec Chris Hemsworth, Rush et Au cœur de l'océan, et ce sont vos deux meilleurs films. Il se passe quoi au juste entre vous deux ?
Je suis content que vous les voyiez comme ça. J’aime bosser avec Chris. Là, c'est lui qui m'a apporté Au cœur de l'océan. Le projet remonte à plus de quinze ans, plein de réalisateurs ont essayé de le monter sans succès... Le fait que Chris m'amène ce film est très significatif : il savait qu'il pouvait incarner au mieux son personnage, que je pourrais tout simplement filmer cette histoire. C'est un film hyper ambitieux, cinématographiquement, narrativement parlant. Si vous saviez ce que les acteurs ont dû subir -physiquement et émotionnellement- sur le tournage. En retour, je savais que Chris avait la carrure et l'humilité pour encaisser ça.

Il n'y a pas que Chris dans l'affaire. Vous avez aussi la même équipe créative que pour Rush : le directeur de la photographie Anthony Dod Mantle, les monteurs Daniel Hanley et Mike Hill... En tant que réalisateur, quelle était votre vision artistique globale ?
Je voulais vraiment que le film s'adresse au public d'aujourd'hui. Ne pas donner dans le rétro, dans le vintage. Surtout offrir au film toute l'ampleur du grand écran. Le film doit être une expérience cinéma totale. Une immersion surexcitante. Il est très classique dans sa narration tout en s'emparant de thèmes modernes - sans tomber dans l'exposé d'histoire. Je savais que la photo d'Anthony pouvait illustrer ça... Mais c'est dur à expliquer. Il faut voir le film pour réaliser le challenge visuel : shooter un film d'aventures maritimes classiques avec une image terriblement contemporaine. Hé, au fait, vous avez oublié des noms dans votre liste. (rires) Le superviseur des effets spéciaux Jody Johnson était aussi sur Rush. Le costumier Julian Day, pareil. Bref, tout ça pour dire qu'il y avait une espèce d'énergie commune que nous avons partagée sur Rush. Une énergie chaotique. On a tourné Au cœur de l'océan avec la même énergie. J'ai demandé à Russell Crowe comment Peter Weir avait tourné Master and Commander, j'ai demandé à Tom Hanks comment il avait perdu du poids pour Philadelphia et Seul au monde...

Par contre, Hans Zimmer ne signe pas la musique, contrairement à Rush. Pourquoi ?
C'est une histoire de réduction d'impôts. On tournait dans les Iles Canaries. Si on tournait avec un compositeur espagnol, on récupérait un bout de taxe ou je ne sais quoi. J'ai appelé Hans, qui est un très bon copain, et je lui ai annoncé qu'il ne ferait pas la musique. Mais je lui ai demandé s'il ne connaissait pas un compositeur espagnol. Il m'a conseillé Roque Baños. Guillermo Del Toro me l'a aussi recommandé. Il a fait un boulot dingue...

Mais Hans Zimmer est de retour avec vous pour Inferno.
Oui, il y a cette idée de compléter la trilogie Dan Brown, après Da Vinci Code et Anges et démons... On a à peine commencé, en ce moment, Hans est en train de se prendre la tête sur la partition d'Inferno. Il ne veut pas reprendre les thèmes des deux premiers films, il trouve que la musique d'Anges et Démons ressemble encore trop au Code. Il veut du neuf.

En parlant d'Inferno, mon côté chauvin me pousse à vous demander comment est Omar Sy...
Il fait des étincelles. Je ne te dirais pas s'il joue un méchant ou un gentil, c'est le mystère de son personnage et l'un des enjeux du film. Mais il est génial, très bosseur. Après Jurassic World, la fille Bryce m'avait prévenu. Il bosse surtout beaucoup son accent anglais. Il progresse chaque semaine. C'est appréciable (rires)

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Au fond, qu'est-ce qui vous poussait à faire Au cœur de l'océan ? L'aventure maritime 19ème siècle, ce n'est pas tellement à la mode.
Je vais un peu théoriser. (rires) Comment la terrible histoire vraie vécue par les marins de l'Essex a construit la mythologie de Moby Dick, à la fois la baleine et le livre. Il fallait donc que le film raconte les deux choses à la fois. Si tu regardes le film, c'est ça : l'aventure maritime raconte peu à peu Moby Dick.

En parlant de mythologie, à la fin du film il y a cette citation d'Hawthorne : "Moby Dick est le grand récit épique américain". America's Epic : je trouve que ça qualifie parfaitement le film.
C'est vrai. Le film est très, très contemporain. Ce n'est pas que l'origins story de Moby Dick, c'est l'histoire d'hommes modernes qui essayent de dominer la nature, de l'exploiter. Ca parle des forces qui nourrissent l'avidité humaine. C'est très américain. Il n'y a pas de différence de principe entre l'industrie de l'huile de baleine de Nantucket au 19ème siècle et celle du pétrole depuis plus de cent ans. Les défis politiques sont les mêmes. Je suis en train de bosser sur un documentaire sur l'industrie et je découvre que les grandes compagnies sont sur les rangs pour aller exploiter l'espace. C'est reparti. Il y a un côté noble et héroïque à l'exploration, et puis il y a le côté bassement financier.

On sent aussi que le film est un défi technique : tourner sur l'eau, il y a plus facile.
J'ai essayé deux fois de faire un film sur l'océan, et deux fois ça ne s'est pas fait. L'océan me terrifie. Je ne vais pas sur l'eau, même pour s'amuser ou se détendre. Mais en tant que storyteller, ça me fascine.

Quels étaient ces projets avortés ?
Il y a trente ans, je voulais faire un film sur Greenpeace et l'affaire du Rainbow Warrior. Et il y a quinze ans, je voulais faire Le Loup des mers (The Sea Wolf) d'après le roman de Jack London. Dans les deux cas, les films étaient trop chers, on n'arrivait pas à équilibrer les budgets. J'ai réalisé qu'Au cœur de l'océan combinait des éléments de ces deux films. L'aventure, l'exploration, la noblesse, l'excitation d'aller affronter l'inconnu... Tout ça, c'est Sea Wolf. Et le côté écolo et politique, c'est Rainbow Warrior, c'est Greenpeace. Au cœur de l'océan c'est Greenpeace façon Jack London.

A l'origine, Au cœur de l'océan devait sortir en mars 2015. Il a été repoussé en décembre 2015. Que s'est-il passé ?
Il ne fait pas oublier que c'est un film de Warner. C'est leur investissement après tout, et ils connaissent leur boulot. Mon producteur Brian Grazer et moi avons été convoqués à une réunion et ils nous ont annoncé que le film allait plutôt sortir en décembre. Ils pensent que c'est un film de fin d'année, de vacances d'hiver, à voir en famille. Pour moi ce n'est pas un pur film de distraction (escapism), c'est assez sombre et mature. C'est pour ça qu'à l'origine Warner pensait le sortir en mars. Et puis on a commencé à projeter à des spectateurs-test. Les réactions ont été très positives, mais après avoir analysé les résultats, Warner nous a dit "on n'a pas de film à sortir en décembre, on va donc placer Au cœur de l'océan ce mois-ci. C'est une date hyper compétitive, mais on pense que le film va s'en sortir. Ca vous va ?". On a dit oui, et en fait on est très contents parce que le film a un je-ne-sais-quoi de film de novembre/décembre. Après, c'est forcément frustrant d'attendre aussi longtemps pour le voir enfin en salles...

Résultat, le film sort une semaine avant Star Wars : Le Réveil de la Force.
Tu sais quoi ? Je n'ai même pas peur de Star Wars car aucun film ne peut être en compétition avec Star Wars. Soyons sérieux. Mais je pense qu'Au coeur de l'océan a ses chances. Je ne suis pas obsédé par ce qu'il fera au box-office pour son week-end de démarrage. En décembre, on veut voir ce genre de films épiques. Au cinéma. Je le répète : il faut le voir en salles. Là je ne te parle pas de simple économie. Je te parle d'une expérience. C'est très important pour moi en tant que réalisateur de continuer à proposer des films excitants, à voir sur grand écran. C'est mon job. Au cœur de l'océan rappelle que le cinéma doit être excitant.

Interview Sylvestre Picard (@sylvestrepicard)

Bande-annonce d'Au cœur de l'océan :