DR

La Compagnie Air de Lune est composée de jeunes comédiens, chanteurs et musiciens. Elle trouve son origine dans le cadre de l’école Claude Mathieu où se rencontrent Jean Bellorini et Marie Ballet, tous deux ayant reçu une double formation, théâtrale et musicale, qu’ils mettent en œuvre dans leurs projets communs, exploration scénique des points de rencontre entre la musique et le théâtre. Ils fondent en 2001 la Compagnie Air de Lune et collaborent ensemble sur quelques créations dont La Mouette de Tchekhov et Yerma de Federico Garcia Lorca présentés dans le cadre du Festival "Enfants de troupe" au Théâtre du Soleil (à la Cartoucherie de Vincennes), parrainé par la directrice des lieux, Ariane Mnouchkine. Leur association est fructueuse mais prend fin sur une création, ambitieuse et réussie pourtant, une adaptation partielle d’un texte fleuve de Valère NovarinaL’Opérette imaginaire. Le spectacle, intitulé L’Opérette - Un Acte de l’Opérette imaginaire, a été programmé au Théâtre de la Cité Internationale en 2008. Il tresse avec une adresse remarquable et des fulgurances de virtuosité jubilatoires partition verbale et musicale, mixant allégrement compositions originales, mélodies classiques avec la langue foisonnante et exubérante du poète. Un morceau de bravoure, un challenge remporté haut la main et cependant la tâche était rude. Car ne s’attaque pas à Novarina qui veut. Parvenir à donner à entendre l’écriture tumultueuse, protéiforme et polysémique, de l’auteur contemporain, transmettre son rythme interne, partager sa dynamique unique, transformer l’écriture en matière physique et sonore demande de s’y coller sans faux semblants. Dans ce genre d’entreprise, il n’y a pas de porte de sortie possible tant le texte impose sa loi et ne pardonne rien aux acteurs qui l’incarnent. Gageure passionnante pour tout metteur en scène aux prises avec la langue. On y était et ce fut un régal. Déjà, le plaisir de jouer et de chanter se révélait communicatif. Déjà, l’interprétation méritait notre respect, notre admiration même.Promesse tenue. La suite n’a pas déçu. C’est seul que Jean Bellorini poursuit le chemin entamé avec la Compagnie Air de Lune, revenant dans le lieu qui lui avait ouvert ses portes à ses débuts, l’antre d’Ariane Mnouchkine, le Théâtre du Soleil, avec un spectacle cette fois inspiré d’un chef-d’œuvre de la littérature française, une adaptation remarquée des Misérables de Victor Hugo : Tempête sous un crâne. Nous sommes en 2009. Le bouche à oreille fait son travail, la presse s’intéresse et s’y presse. La compagnie inscrit son nom dans les têtes comme un air entêtant. Parmi les amateurs de spectacle vivant et les "théâtreux" l’information circule : il faut aller voir cette compagnie peuplée d’inconnus talentueux, équipe sacrément nombreuse aux allures de grande famille, qui joue et chante avec la même aisance et renoue avec l’utopie ancrée de la troupe de théâtre solidaire et travailleuse, du collectif soudé qui avance et regarde dans la même direction sans effacer les individualités. Car déjà, on les reconnaît, on retient des visages, des voix, des physiques. Le spectacle a depuis, été repris au CentQuatre pendant la saison 2011-2012.Entre temps, Jean Bellorini qui, semble-t-il, aime la grande littérature française, se penche sur l’œuvre de Rabelais et imagine un spectacle à partir d’un épisode du Quart Livre. C’est Paroles gelées, présenté au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis. Une fois encore, la compagnie frappe juste et renouvelle les preuves d’un savoir-faire scénique remarquable. Les comédiens s’emparent avec verve de la langue crue, philosophique et poétique de l’écrivain humaniste du XVIème siècle, la transforment en matière théâtrale épique et pittoresque. En terme de mise en scène, la formule est inchangée et fonctionne toujours autant : tableaux visuels à la beauté saisissante qui vous impriment la rétine de manière indélébile, chants live propres à vous transir le corps de frissons, scénographie patchwork cultivant une certaine patine artisanale et par là, l’idée d’un théâtre humble reposant sur l’acteur avant tout. Les scènes de groupe alternent avec des monologues denses, face public. Il y a là un entrain, un engagement, une générosité, une patte évidente, un exemple parfait de théâtre populaire, intelligent et accessible à tous, festif et énergisant.Partie remise en ce début de saison 2013-2014 avec la programmation de la dernière création de la compagnie à l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Jean Bellorini s’y lance un nouveau défi d’envergure en choisissant une pièce d’un des plus grands auteurs dramatiques de la première moitié du XXème siècle, Bertolt Brecht : La Bonne Âme de Se-Tchouan. Le spectacle, d’une durée d’environ 3h avec entracte, emporte dans un tourbillon de théâtre et confirme tous les espoirs placés dans le travail de la Compagnie. Sur le plateau des Ateliers Berthier au volume imposant, pas moins de dix-huit comédiens font vivre cette parabole brechtienne dont les enjeux dramatiques n’ont pas pris une ride. Les scènes s’enchaînent sur un rythme endiablé dans un décor à deux niveaux alternant comme d’habitude le jeu pur avec des moments musicaux impeccablement intégrés à la trame narrative. Les costumes sont signés Macha Makeïeff et on reconnaît là sa faculté à créer des silhouettes expressives, à marier les couleurs, les coupes et les matières, dessinant des personnalités distinctes dans une harmonie de groupe sans faute de goût. Car ce qui marque au premier abord dans les spectacles de la Compagnie Air de Lune, c’est leur beauté, un ancrage esthétique fort, vecteur d’émotions autant que la qualité du jeu des comédiens, les interventions musicales et chantées, la dynamique interne de la mise en scène et les temps forts de groupe. Jean Bellorini est en effet un chef d’orchestre aussi à l’aise avec les solos que les partitions chorales. Et c’est là sa puissance. Dans l’alternance, la modulation, l’entrelacement serré du comique et du tragique, le dosage du rire et des larmes sur fond d’une réflexion profonde qu’engage Brecht sur le Bien et le Mal. Comment faire le bien dans un monde où la réalité économique prend les hommes à la gorge ? Jusqu’où faut-il être bon pour les autres sans être nuisible à soi-même ? Le texte résonne dans toute sa criante actualité et nous parvient d’un bout à l’autre, porté par des interprètes remarquables. Danielle Ajoret, Michalis Boliakis, Camille de la Guillonnière, François Deblock, Claude Evrard, Jules Garreau, Jacques Hadjaje, Med Hondo, Blanche Leleu , Clara Mayer, Teddy Melis, Marie Perrin, Marc Plas, Geoffroy Rondeau , Hugo Sablic, Damien Zanoly, les enfants (Léo Monème et Côme Malchiodi en alternance) et le rôle principal, sublime Karyll Elgrichi en "ange des faubourgs" sacrifiée, déchirée entre deux voies à priori irréconciliables : se sauver ou sauver les autres. Tous, ils sont magnifiques, "bonnes" âmes vivantes et vibrantes de ce spectacle et de la Compagnie.Par Marie Plantin