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Le classique de Steven Spielberg reviendra en deuxième partie de soirée sur TMC.

Jurassic Park revient à 21 sur la TNT. Ca tombe bien, il fait partie de notre dossier 40 ans de blockbusters publié en 2015. Flashback.

40 ans de blockbusters hollywoodiens : Retour vers le futur (1985)

Invincible mastodonte de l’année 1993, Jurassic Park conquiert sans peine le box-office (357 millions de dollars de recettes outre-Atlantique et 914 millions au niveau mondial) et devient à l’époque le plus grand succès de tous les temps en dépassant E.T., réalisé onze ans plus tôt par le même Steven Spielberg. L'intense campagne marketing a en effet mis les petits plats dans les grands (on parle d'un budget publicitaire supérieur à 65 millions de dollars alors que le film a lui coûté 63 millions), si bien que nul ne peut échapper au logo de Jurassic Park qui fleurit alors aux quatre coins de la planète ni ignorer la promesse faite au public, invité à contempler sur grand écran diverses espèces de dinosaures (Tyrannosaurus Rex, velociraptor ou triceratops). Le slogan de l’affiche (« Il a fallu 65 millions d'années pour que cette aventure devienne possible ») symbolise surtout à merveille les coulisses de ce projet qui bénéficie des dernières avancées en matière d’effets numériques. La chronique de la production du film se confond ainsi vertigineusement avec son scénario (lequel s’interroge sur la façon dont l'espèce humaine est amenée à utiliser les progrès de la science), au point que cette oeuvre-charnière dans l’histoire d’Hollywood propose encore aujourd’hui une fine réflexion sur la notion même de blockbuster.

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Pour Universal, la bataille commença avec l’acquisition des droits du roman de Michael Crichton, avant même sa parution. Le précieux sésame était convoité par les principales majors hollywoodiennes, qui avaient flairé la poule (ou plutôt le T-Rex) aux œufs d’or : Warner voulait confier le projet à Tim Burton (auteur du carton Batman en 1989), Sony Entertainment souhaitait l'attribuer à Richard Donner (réalisateur de L’Arme fatale) et 20th Century Fox pensait cette histoire calibrée pour Joe Dante, le papa des Gremlins. Mais c’est bien Steven Spielberg, roi incontesté du blockbuster depuis le triomphe en 1975 des Dents de la mer, qui emporte la mise. Pressé par Universal de réaliser le film avant La Liste de Schindler, le cinéaste s’entoure de techniciens légendaires pour faire vivre à l'image les fameux dinosaures : Stan Winston (créateur des robots de Terminator) est chargé de l’animatronique, Phil Tippett, animateur de la faune de Star Wars, s’occupe des modèles réduits et du stop motion, et Dennis Muren d’ILM (la boîte pionnière en effets spéciaux, créée par George Lucas) se doit de superviser l’ensemble. Et la bonne nouvelle intervient alors que le travail est déjà bien entamé : « En pleine préproduction, Dennis Muren est venu me dire qu’il pensait pouvoir créer un dinosaure sans utiliser le stop motion », affirme Spielberg à Première en 1996. Profitant des ultimes évolutions de l’animation en images de synthèse (assistée par ordinateur), le film peut donc ressusciter ses créatures du Jurassique avec une texture visuelle et une qualité de mouvement inédites qui provoqueront la stupéfaction du public.

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Mais l'autre miracle de Jurassic Park, c’est que l’innovation technologique qui tombe entre les mains de Spielberg ne modifie pas les plans initiaux du cinéaste, les effets numériques restant au service de la mise en scène :« Cela n’a rien bouleversé de la façon dont j’avais conçu le film. Cela a seulement rendu Jurassic Park plus facile à faire et les images plus réalistes ». De fait, le réalisateur demeure fidèle à sa volonté de filmer les dinosaures comme des animaux ordinaires et non comme des monstres de foire. Le parc d’attraction, conçu par le milliardaire John Hammond grâce aux derniers développements de la génétique, ressemble par conséquent à s’y méprendre à un simple zoo ou à une réserve naturelle, impression renforcée par le fait que les personnages sont habillés comme des explorateurs effectuant un safari. Et le récit, qui montre au final comment la nature reprend ses droits et punit l’arrogance d’un homme qui a voulu concurrencer Dieu, ne pâtit jamais des effets spectaculaires. Face à la catastrophe qui s'abat sur les premiers visiteurs du parc, le professeur Malcolm ironise  Quand les Pirates des Caraïbes se détraquent, les pirates ne dévorent pas les touristes »), rappelant que tous les moyens ne sont pas bons pour divertir le public. Le professeur Grant reconnaît lui dès sa première réplique qu’il « déteste les ordinateurs », comme si le film mettait en garde Hollywood contre l’utilisation à mauvais escient des progrès informatiques. « Je ne crois pas que la technologie offrira de nouvelles possibilités ; elle nous permettra seulement d’obtenir plus facilement, et mieux, les images que nous avons en tête », ajoutera Spielberg. L'industrie hollywoodienne s’engouffre en tout cas rapidement dans la veine ouverte par Jurassic Park, pour le meilleur et pour le pire. On sait par exemple que George Lucas lança enfin la prélogie Star Wars une fois qu’il constata la grande sophistication des images de synthèse mises au point pour Jurassic Park.

 
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Si l’ambition de Spielberg se rapproche de celle du personnage de John Hammond, dont le rêve consiste à « montrer quelque chose qui ne soit pas une illusion, quelque chose de réel, que les gens puissent voir et toucher » (le cinéaste voulait de son côté que les spectateurs aient l’impression de « vraiment voir pour la première fois des dinosaures »), il possède beaucoup plus de recul sur sa création et met en abyme le concept de blockbuster hollywoodien. Le logo de l’affiche, qui reprend celui créé par Chip Kidd pour le roman de Michael Crichton, est exactement le même que celui du parc d’attraction (omniprésent dans le film, que ce soit sur les casques des ouvriers ou sur les jeeps) et Jurassic Park devient un des premiers longs métrages dont les futurs produits dérivés, comme les t-shirts, les peluches ou les sodas, sont délibérément visibles à l'écran. Mais alors que les scientifiques du film critiquent l'aspect démiurgique du parc à dinosaures et anticipent son échec, rien ne pourra empêcher le blockbuster-phare de l’été 1993 de cartonner auprès des spectateurs et notamment des enfants (malgré les avertissements contre la cauchemardesque séquence d'attaque du T-Rex), décrits par John Hammond comme le « public-type » de Jurassic Park. L'argent accumulé par les entrées et le merchandising confirme la prédiction du personnage de l’avocat (« Nous allons faire une fortune avec ce parc ») car Universal a, de la même façon qu’Hammond, « dépensé sans compter ». Last Action Hero, qui sortit une semaine plus tard aux Etats-Unis et essuya un flop retentissant, s’en souvient encore.

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Succès historique et évènement technologique, Jurassic Park s’avère tout aussi mémorable pour son facteur humain et artistique. Le casting, qui réunit des comédiens vus chez John Carpenter (Sam Neill), David Lynch (Laura Dern) ou David Cronenberg (Jeff Goldblum), confère par exemple une savoureuse dose d’étrangeté à ces personnages de scientifiques qui se confrontent à l’impérial Richard Attenborough, que Spielberg a recruté alors qu’il n’avait plus fait l’acteur depuis 15 ans. Pour le cinéaste, déjà parti tourner La Liste de Schindler en Pologne pendant qu’ILM finalisait la post-production de Jurassic Park, cette rencontre avec les dinosaures représente un important tournant filmographique. Car son drame sur la Shoah, qui sortira à la fin de la même année 1993, l’installera définitivement comme un « cinéaste adulte » et le fera enfin triompher à la cérémonie des Oscars en 1994 (son histoire de dinosaures se contentant le même soir de trois Oscars techniques). Jurassic Park serait-il le dernier film d’émerveillement de Spielby avant le virage plus sombre de son oeuvre ? Dean Cundey, chef opérateur de Hook et de Jurassic Park, fut en tout cas irrévocablement remplacé par Janusz Kaminski qui photographie depuis La Liste de Schindler chaque nouveau long métrage du cinéaste.  Au-delà de son discours sur les dangers de la science, Jurassic Park reste en effet fortement associé à l’idée d’enchantement, comme en témoigne le triomphe en cette année 2015 de Jurassic World (plus d'1,5 milliard de dollars de recettes mondiales), film de Colin Trevorrow intégralement conçu comme un hommage au Jurassic Park de 1993 (et non à ses deux suites, Le Monde Perdu du même Steven Spielberg et Jurassic Park III de Joe Johnston), à son atmosphère, à son T-Rex, à ses enfants dont les parents sont en plein divorce et à sa fougueuse mélodie signée John Williams. La nostalgie a certes le vent en poupe à Hollywood, mais les proportions de ce carton en disent long sur la place unique qu’occupe toujours Jurassic Park dans l’imaginaire de plusieurs générations de spectateurs... et dans la mémoire de l'industrie.

Damien Leblanc (@damien_leblanc)

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