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1983: Hollywood rebat les cartes pour de bon. Quelques mois auparavant la rêverie électrico-mégalo de Francis Ford Coppola, Coup de coeur, s’est tristement empalée dans les tréfonds du box-office sans fracas, ni violons. Les rêves d’indépendances et l’idéologie hippie des grands auteurs US sont de l’histoire ancienne, les kids enchaînent les nuits blanches devant le réservoir à clips gracieusement fourni par MTV et les yuppies en costard Armani prennent les studios d’assaut sur fond de Pat Benatar. En nommant la jeunette Dawn Steele, 39 ans à l’époque, à sa présidence, Paramount deviendra la première major à organiser sciemment ce grand ravalement de façade.

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Son premier projet d’envergure : une bluette FM produit par deux jeunes loups aux dents longues et fraîchement associés, Jerry Bruckheimer et Don Simpson. Le premier, discret et politique, sort du succès d’American Gigolo, shooté par une figuré clé du Nouvel Hollywood, Paul Schrader, mais prophétisant clairement l’esthétique 80’s (néons bleus, nappes de synthés signées Moroder et costumes Armani justement). Le second, rondouillard et grande gueule, végète dans un placard du studio depuis quelques mois et se décide à passer la seconde en développant désormais ses propres projets. Les deux se mettront d’accord pour lancer leur carrière commune avec Flashdance. A partir d’un script qu’ils jugent désastreux, et dont ils ne garderont au final que le concept (une petite prolo qui aime bien danser la nuit) et le titre, Simpson et Bruckheimer mettent alors en place une véritable machine de guerre destinée à choper l’argent de poche des ados du monde entier.

Réécrit dans les grandes largeurs par Joe Eszterhas (futur scénariste de Basic Instinct), le projet ne convainc toujours personne chez Paramount, mais Simpson et Bruckheimer décide de s’en foutre, sachant pertinemment que l’essentiel du projet se situe ailleurs. Leur intuition: l’avenir d’Hollywood passera forcément par le succès colossal de MTV. Les deux mettent donc le paquet sur la musique et s’entourent des deux ténors FM de l’époque, Giorgio Moroder et Phil Ramone, pour leur balancer une dizaine de tubes en guise de bande son - en espérant religieusement que les clips soient diffusés en boucle sur la nouvelle chaîne préférée des teens.

A sa sortie en avril 83, Flashdance démarre mollement mais restera finalement à l’affiche plus de six mois affichant une régularité affolante dans ses scores au box-office. "Le film est resté à l’affiche partout dans le pays jusqu’en septembre! La musique le maintenait. Il semblait que chaque semaine sortait un nouveau tube issu de la B.O pour soutenir le film", déclarait quelques années plus tard Barry London, alors chef de la distrib’ chez Paramount. En pillant l’esthétique MTV, en utilisant sa force de frappe et sa nécessité d’être alimenté en tubes comme un véritable support promo (gratuit qui plus est) pour le film, Simpson et Bruckheimer venaient de foutre Hollywood à genoux. Ils avaient vu le futur de l’industrie, un truc qui n’a évidemment pas de prix.

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Soyons honnête: si Flashdance reste en 2015 un navet toujours aussi irrésistible, il ne le doit pas seulement qu’aux boites aux rythmes frénétiques et aux synthés vintage qui habillent les méga-tubes What A Feeling et Maniac. Son écriture dilettante lui refile un vrai charme idiot (la danseuse sexy la nuit est aussi une soudeuse crado qui mange des sandwichs triangle la journée), sa concision délicate lui permet de filer en un instant, et sa Jennifer Beals supra-bombasse lui offre des poussées hormonales absolument délirantes (qui auront même traumatisées le pourtant très pisse-froid Nanni Moretti, comme il l’avouait dans son Journal intime). Le plus excitant là dedans restant bien évidemment la réalisation au stroboscope d’Adrian Lyne qui transforme chaque micro-événement (Alex rencontre un agent de la circulation, Alex se fait de la gym avec ses copines, Alex enlève son soutif) en prouesse chorégraphique délicieuse, et envoie chaque numéro musical dans une dimension autre, où se télescopent la ringardise la plus totale et  le baroque le plus époustouflant. Si Flashdance n’est dans sa conception même qu’un objet d’un cynisme effroyable, une bombinette marketing où le cinéma est finalement très secondaire, il est aussi doté d’anticorps suffisamment robustes pour dépasser sa simple fonction de machine à fric, et imprégner durablement les esprits. Et ça, c’est peut être le seul élément que n’avait pas anticipé les visionnaires Simpson et Bruckheimer.

François Grelet