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Le film culte de Steven Spielberg revient ce soir sur France 4.

Alors que Ready Player One est toujours à l'affiche, France 4 consacre une soirée aux films de notre enfance, en proposant E.T. suivi d'un documentaire intitulé De E.T. à Jurassic Park, l'épopée du cinéma familial. En 2015, alors que nous fêtions les 40 ans du blockbuster, ce classique de la SF avait sans surprise été choisi pour représenter l'année 1982. Flashback.

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Steven Spielberg est un mec vraiment tordu. Paradoxalement il n’y a que ceux qui l’aiment vraiment qui semblent être au courant ; les autres préfèrent croire que c’est un gentil naïf obsédé par les aliens, les burgers et les dollars, et dans lequel on lit comme dans livre ouvert. Le 4 juin 1982 déboule sur les écrans US Poltergeist, un film de maison hanté signé Tobe Hooper. C’est la première production estampillée Spielberg et le projet est intégralement vendu sous le nom du wonderboy (qui en a également écrit le script). En coulisse on murmure même que l’auteur de Massacre à la tronçonneuse ne serait qu’un aimable prête-nom, et que le seul boss sur le tournage n’était autre que le réalisateur des Dents de la mer. Dès son premier week-end d’exploitation le film est déjà un hit. Sept jours plus tard, il se fait ravir la tête du box-office par l’autre "nouveau Spielberg" de l'été 82, en l'occurrence E.T. l'extra-terrestre, qui peut être vu à la fois comme son jumeau le plus parfait et son antidote le plus radical. En une semaine à peine le barbu à casquette s’offrait donc deux cartons de plus sur son C.V mais révélait surtout aux plus attentifs qu’il était un cas beaucoup plus retors qu’il n’en avait l’air jusque là.

A l’origine des deux films, il y a un seul et même script qui ne sera finalement jamais tourné. Night Skies, écrit par John Sayles, était imaginé par Spielberg comme une suite un peu B et très hargneuse de Rencontres du troisième type (1977). On devait y voir une brave petite famille de rednecks se faire assaillir dans leur ferme par une bande d’aliens surexcités. Conçu d'après son scénariste comme une variation sur le thème des Chiens de paille et de Sur la piste des Mohawks, Night Skies comportait en outre une sous-intrigue dans laquelle le plus jeune et le plus timide des aliens se liait d’amitié avec l’un des mômes de la famille. C’est évidemment cette partie du script qui donnera naissance à E.T. Spielberg se contentera ensuite de remplacer les extra-terrestres par des esprit frappeurs pour imaginer Poltergeist. Surtout il déplacera le cadre des deux films à l’intérieur de banlieues pavillonnaires, très proches de celle dans laquelle il avait lui-même grandi, pour envisager ce dyptique sous un angle clairement autobiographique.

Steven Spielberg explique pourquoi il a coupé Harrison Ford dans E.T.

A en croire les rares témoignages des soeurs Spielberg, leur grand frère était autant un gentil autiste rêveur qu’un vrai petit salopard, toujours prompt à les terroriser avec des blagues de très mauvais goût. Comme s’il était impossible pour lui d’exprimer cette bipolarité à travers un seul et même geste artistique, Spielberg choisira finalement de cloisonner ses deux facettes là ; en prenant bien soin de signer de son nom l’oeuvre de doux rêveur, et d’embaucher un homme de paille pour lui refiler la paternité de son film de garnement. Ça ne l’empêchera pas néanmoins de tout faire pour que les passerelles et les dialogues opérés entre Poltergeist et E.T. soient les plus évidentes possibles: dates de sorties extrêmement rapprochées, concept similaires (une famille middle class se confronte à un événement paranormal), personnages miroirs (les blondinettes Heather O’Rourke et Drew Barrymore), et surtout l’élaboration d’une imagerie très particulière et éminemment contemporaine, dans laquelle se conjugue aussi bien les lens flares que les vélos BMX, le bleu Matisse, l’agitation permanente de fétiches pop et un refus catégorique de la pyrotechnie kaboom. Avant même que sa boîte de production ne soit encore baptisée, Spielberg inventait avec ces deux films là ce qu’on appelle désormais "l’esthétique Amblin".

Évidemment le triomphe complètement hors norme d'E.T. conforta son auteur dans l’idée que le public le préférerait toujours en Mr Spielby qu’en Docteur Steven, mais le succès bien réel de Poltergeist le rassurera dans l’idée qu’il pouvait aussi montrer les crocs sans subir pour autant de rejet massif. Ce qui le poussera à foutre tous les compteurs dans le rouge dès son film suivant, Indiana Jones et le temple maudit, blockbuster-trauma remplie de détails craspecs et d’embardées creepy. 33 ans plus tard, difficile de ne pas regarder E.T. sans avoir immédiatement envie d'enchaîner sur Poltergeist (l’inverse marche aussi très bien), tant les deux films semblent être inextricablement liés, et renseignent mieux qu’aucun autre sur ce qui agite véritablement le cinéma de Spielberg: un goût à jamais irréconciliable pour la candeur tristoune et le nihilisme ricanant, un écartèlement terrible entre humanisme et misanthropie, émerveillement et dégoût, soleil et ténèbres. Il en aura fait de cette douleur impossible à apaiser le sujet de sa filmo, tout en faisant mine de passer pour le gars le plus normal qui soit. Steven Spielberg est définitivement tordu. C’est pour ça qu’il est aussi populaire.

François Grelet

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