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Xavier, ce qui frappe quand on voit Mommy et la manière dont il a été accueilli à Cannes, c’est la façon dont ton cinéma s’est subitement ouvert au grand public. C’est un choix conscient de ta part ? Non, je n’ai pas voulu faire un film si différent de mes précédents. Mais, j’ai 25 ans et tout change très vite dans ma tête. L’année de mes 20 ans, celle ou j’ai réalisé mon premier film, j’ai dû avoir huit personnalités différentes. Je reste toujours ému par les mêmes choses mais je change aussi très vite de style. C’est normal. Mommy est sûrement mieux raconté, plus soigné techniquement, plus riche en détails que mes autres longs métrages – et je vois effectivement que c’est la première fois que les gens me témoignent à ce point-là leur amitié –, mais ce n’est pas pour autant un film qui vient contredire ce que j’ai pu faire avant. Mommy ne dit pas : « Regardez comme j’ai changé. » Il exprime vraiment ce que je suis, ce que j’ai toujours été, mais les gens l’entendent mieux. Au fond, j’ai l’impression que le film dit au public que je n’étais ni un imposteur, ni un enfant terrible, ni un petit con prétentieux. Le discours que j’ai tenu lors de la cérémonie de clôture à Cannes a sans doute changé les choses.En quel sens ?Avant, les gens préféraient m’imaginer comme le mec capricieux qui s’était plaint ne pas être en Sélection officielle au moment de Laurence Anyways (2012). Mon discours leur a peut-être montré que je suis plus humain que ça.Tu te prends beaucoup la tête sur l’image que tu renvoies aux autres, non ? Je suis très sensible à l’opinion des gens, et avec les réseaux sociaux, c’est devenu très compliqué à gérer. Quand les journalistes du Hollywood Reporter disent que Tom à la ferme est un film narcissique, je ne peux pas m’empêcher de leur répondre sur Twitter : « You can kiss my narcissistic ass. » C’est hyper important pour moi de sentir que Mommy est aimé. C’est un film populaire, c’est en ça qu’il me ressemble le plus. C’est cette personne-là que je suis.Tes deux premiers films, J’ai tué ma mère et Les Amours imaginaires, ressemblaient beaucoup à un collage de vignettes arty très destructuré au niveau du récit. Ce n’était pas forcément évident de deviner qu’un réalisateur populaire était caché derrière tout ça...À l’époque, je ne savais pas vraiment faire du cinéma. J’y allais à l’instinct. Désormais, j’apprends à canaliser. Hier, j’ai enregistré le commentaire audio de Tom à la ferme et, au moins à quinze reprises, j’ai évoqué Titanic, de James Cameron. Ce film-là m’habite de manière obsessionnelle. C’est le cinéma avec lequel j’ai grandi qui compte le plus à mes yeux. Des films comme La Petite Princesse, Maman, j’ai raté l’avion !, Matilda, Batman Returns ou Jumanji. Adolescent, personne ne m’a emmené voir les films de Bergman ou de Tarkovski. Je n’ai jamais vu Andrei Roublev, je n’ai jamais vu des films comme... j’ai honte de le dire... Je n’ai jamais vu Apocalypse Now, par exemple. Jusqu’à ce jour, j’ai menti aux gens en leur parlant de la scène avec Brando au début du film. Tout ça parce que j’ai lu une bio de lui il n’y a pas longtemps où il racontait le tournage de cette séquence.On ne voit pas Brando au début du film. Enfin si, mais en photo...Ah bon ? Miiiiince. Bon ben tu vois, tout le monde savait que je mentais... (Rire.)Selon toi, quel est le point commun entre tous les films qui t’ont marqué quand tu étais gamin ? C’est quand même disparate comme corpus...Je ne crois pas qu’il y ait de vrais points communs entre eux. Je les aimés et ils m’ont inspiré, c’est tout. Ce sont des films qui m’ont fait comprendre les codes du cinéma. Prends le ralenti à la fin de Jumanji, quand les dés tombent dans la crevasse de la maison. Ces plans-là ont eu un impact plus grand dans ma façon de me construire et de penser le cinéma que l’utilisation du ralenti chez Gus Van Sant ou Wong Kar-wai. Pareil pour les montages musicaux : c’est né chez moi avec Madame Doubtfire. Ces films m’ont appris les règles et m’ont montré ce que j’aimais, même si je ne pense pas que ça ressurgisse de manière évidente dans mes longs métrages. Le point commun entre Mommy et Madame Doubtfire n’est pas manifeste...C’est difficile de croire que ta culture ciné s’arrête aux films de Chris Columbus...Je me considère vraiment comme un inculte. J’ai essayé de me construire une culture cinéma, j’ai loué beaucoup de films pendant deux ans mais, très vite, j’ai commencé à en tourner moi-même et je n’ai plus eu le loisir d’en voir. Pendant ce temps, je lisais des articles dans la presse sur mes supposées influences. Tout le monde se trompait, citait des cinéastes que je ne connaissais pas ou que je n’aimais pas. On me prend pour un fan absolu de Godard, mais Godard, ce n’est pas mon énergie, ce n’est pas ce qui m’émeut. Le cinéma n’est pas une plate-forme pour faire des jeux de mots.Finalement, tu es plus légitime en couverture de Première que des Inrocks... Quand j’étais petit je lisais Première. C’était d’ailleurs le seul magazine de cinéma que je lisais, je ne savais même pas qu’autre chose existait. J’étais aussi abonné a Séries Mag. J’avais tous les posters de Buffy, de Charmed et de Roswell dans ma chambre, comme ça tout le monde savait que j’étais gay. (Rire.) Mais ça m’a construit ce genre de lectures, j’ai très vite compris par exemple que je détestais l’esthétique de la pauvreté au cinéma, cette manière qu’ont certains réalisateurs de filmer « gris » dès qu’ils s’intéressent aux gens des classes sociales inférieures. Je trouve ça dégoûtant depuis toujours. C’est d’ailleurs pour ça que dans Mommy j’ai utilisé le format carré. Le vrai sujet du film, ce sont ces gens de la classe populaire qui tentent de s’approprier le rêve américain et que le rêve américain rejette forcément. Je n’ai pas utilisé ce format 1:1 en hommage à Instagram ou parce que je suis un hipster mais juste pour couper toutes les distractions visuelles.Tu l’as aussi utilisé pour pouvoir « ouvrir » l’écran à un moment donné... Oui. On se sert de ce ratio-là uniquement pour pouvoir faire ça. J’ai lu une critique où je me faisais détruire parce que le journaliste trouvait que c’était de l’épate. C’est n’importe quoi ! Ce n’est même pas moi qui ouvre l’écran mais mon personnage ! À cet instant, il y a une interaction directe entre le public et ce personnage. Comment peut-on penser au geste du réalisateur à ce moment-là ? Si on pense à ça, c’est qu’on ne regarde plus le film.Quand cette scène arrive, on se dit que seul un cinéaste de 25 ans peut tenter ce genre de trucs. Un mec de 30 piges aurait eu peur de le faire, se serait pris la tête et aurait laissé tomber. Mais je n’ai rien tenté, moi, j’ai juste libéré un personnage. C’est simpliste comme idée, c’est peut-être pour cette raison que tu me dis que ça ferait peur à d’autres. Mais moi ça m’excitait. J’étais heureux de faire ça et je le suis encore.Il y a plein de points communs entre Mommy et Laurence Anyways, en particulier cette fin où les personnages se retrouvent plus tard et n’ont plus rien à se dire.Oui. Mince...Quoi ?Rien, je viens juste de me rendre compte que c’est aussi la fin de mon prochain film. (Rire.)C’est à cause de la fin de La Fièvre dans le sang, d’Elia Kazan ?Ah non. Jamais vu.Décidément, on se trompe vraiment tous sur tes références... Oui (Rire.) En fait, ça vient vraiment de ma vision du monde. Je suis un romantique éperdu, et donc pour moi, après la passion, il y a forcément la chute. L’une ne va pas sans l’autre. Et puis le cinéma est le médium parfait pour des scènes très mélancoliques. Ce serait nul si tout le monde prenait sa voiture et partait vers le Colorado sur une musique de Bryan Adams... Enfin si, ça on peut le faire aussi. Parfois c’est bien. Ca ne me dérange pas dans Les Gardiens de la Galaxie (James Gunn, 2014), par exemple. Qu’est-ce que j’ai aimé ce film ! C’est frais, léger, c’est beau. Surtout Chris Pratt. (Rire.)C’est marrant que tu me parles des Gardiens... As-tu remarqué qu’il y a dans le film un motif commun avec Mommy ? Pardon ?La compil offerte au héros par le parent défunt qui rythme la bande-son... Incroyable ! J’ai adoré quand le héros ouvre le volume 2 de la compil à la fin des Gardiens... À ce moment-là, j’avais déjà acheté mon ticket pour la suite. Rien que pour écouter la deuxième compil.C’est le moment de parler musique. Moi aussi je vais un peu voir tes films pour savoir quelles chansons tu as utilisées... (Rire.) Tu sais, pour Mommy, c’est vraiment la musique qui a tout déclenché. J’avais le sujet en tête depuis au moins cinq ans mais je n’arrivais pas à me lancer dans l’écriture. Et puis un jour, un ami m’a fait écouter le morceau Experience, de Ludivico Einaudi, et là, j’ai tout de suite senti un truc, les fantasmes d’une personne qui écouterait ça et imaginerait un futur auquel elle n’aurait jamais accès. J’ai commencé Mommy en écrivant cette scène et j’ai ensuite écrit le scénario autour.Quand tu as fait Tom à la ferme, c’était une souffrance de ne pas mettre de pop songs ? Oui, ça a été dur, mais c’était essentiel par rapport au sujet. Il faut parfois savoir changer de mode opératoire. Mais c’est à travers a musique que j’ai visualisé tous mes rêves, toute ma vie. En ce moment, je suis très amoureux d’un garçon et j’ai déjà la bande originale de notre histoire. Je connais les chansons sur lesquelles j’imagine qu’on s’embrasse, les chansons sur lesquelles j’imagine qu’on arrive ensemble à une soirée... Tous le scénarios les plus superficiels et les plus idiots ont chez moi une trame sonore. D’ailleurs, je ne comprends pas qu’avec le progrès on ne puisse pas encore écouter en direct la bande-son de nos vies. On marcherait dans la rue, et hop !, on entendrait la bonne chanson pour ce moment-là.Du coup, dans Tom à la ferme, refuser d’être cinéaste-DJ, c’est pour prouver ta polyvalence ? En quelque sorte. Ce que j’admire le plus chez les réalisateurs, c’est précisément leur polyvalence. Le génie de Paul Thomas Anderson ne se résume pas à l’extravagance de ses films, il repose surtout sur sa diversité parce qu’il est bon dans tout. C’est ça le vrai génie : pouvoir faire deux films aussi éloignés et géniaux que There Will Be Blood et Punch-Drunk Love, même si, à côté de ça, je doute de plein de trucs chez lui – sa direction d’acteurs, notamment. Parfois je ne le comprends pas dans ce domaine. Son père était doubleur et je le soupçonne d’avoir très envie d’être comédien lui aussi. Je ressens un peu trop ça dans sa manière de diriger ses acteurs...Et comment vis-tu le fait que tes deux films les plus aimés, Laurence anyways et Mommy, soient ceux dans lesquels tu ne fais justement pas l’acteur ? Est-ce qu’à un moment, tu te dis que les gens ont un problème avec ta tronche ?Oui. (Silence.)Comment tu résous ça ?C’est dur ta question. Écoute, euh... C’est ma passion dans la vie, le jeu. Je sais que je suis acteur et les comédiens avec qui je travaille le savent aussi. La seule raison pour laquelle les gens ne le réalisent pas c’est que je n’ai jamais eu le courage de me donner de beaux rôles, des rôles comme ceux que j’ai pu écrire pour Suzanne Clément, par exemple. J’aurais rêvé d’incarner le personnage du fils dans Mommy, mais j’étais trop vieux, bien sûr. Les gens pensent que quand je me filme dans Tom à la ferme, c’est parce que je m’aime trop. Je joue le rôle principal du film, bon sang, qu’est-ce que je dois faire ? M’enfermer dans un placard pendant tout le film ? Donc oui, il y a un vrai traumatisme autour de ça.Pourquoi ne choisis-tu pas tout simplement d’assumer ton narcissisme ?Mais ce n’est pas du narcissisme ! Quand tu joues le rôle principal, c’est normal qu’on te voit plus que les autres à l’écran. Anne Dorval a combien de gros plans dans Mommy ? Elle en a une chiée, non ? C’est normal puisque le film s’appelle Mommy et c’est elle la mommy. Ca me fait de la peine qu’on entretienne l’idée que je suis complaisant et narcissique. Je suis incapable de me concentrer sur les avis positifs et ça me rend malade qu’on puisse penser que je fais ce métier pour de mauvaises raisons. De toute façon, si je ne m’exprime pas en tant qu’acteur, je vais devenir envieux de mes comédiens, et ça c’est malsain.Comment es-tu perçu au Québec ? Icône générationelle ou gamin capricieux ?Je ne sais pas. J’ai l’impression qu’en général je ne laisse pas les gens indifférents. J’ai tendance a beaucoup l’ouvrir, ce qui n’est pas toujours bien perçu ici. Les francophones ont vécu des années dans une position d’infériorité par rapport aux anglophones. Nous sommes un peuple complexé. Ici, le prolétariat est majoritairement francophone alors que les bourgeois sont presque systématiquement anglophones. Ici, le désir de reconnaissance ou d’argent est un sentiment répréhensible parce que c’est une vertu non chrétienne, et notre héritage culturel nous oblige à détester les gens ambitieux. Quand les artistes québécois vont en France ou aux États-Unis, les gens d’ici se disent : « Ah, OK. Le Québec, c’est pas assez bien pour lui. » C’est pourtant normal d’avoir de l’ambition. Normal de préférer être retenu en Sélection officielle plutôt qu’à Un certain regard. Et puis on se moque un peu de moi à cause de mon vocabulaire. Les gens me trouvent précieux, ça les irrite, ils trouvent que c’est de l’étalage de connaissances. Qu’est-ce que je peux y changer ? Ce qui compte, c’est les films.Oui, mais il faut un peu t’aimer toi pour aimer tes films... C’est vrai, mais tu vois ce que je veux dire : mon boulot, c’est de faire des films, pas de savoir ce que les gens pensent de moi.Mommy raconte l’histoire d’un ado perdu qui refuse les codes de la société adulte. Est-ce pour toi une façon de dire que tu es devenu un adulte qui regarde des enfants ? Non. (Silence lourd.)OK. On change de sujet alors ?Ca me fait peur de parler de ça. Je ne sais pas comment je vais devenir un adulte dans cette vie où j’ai vécu à 25 ans des choses que les gens vivent à 50, voire jamais. Je mesure bien le privilège que j’ai, mais il y a des choses qui sont foutues pour moi, là. Je voulais reprendre mes études, mais j’ai compris que ça ne serait pas possible. Je m’apprête à passer l’automne dans un avion pour accompagner Mommy dans le monde alors qu’à Cannes, j’étais sûr que j’allais redevenir étudiant en septembre et que j’allais pouvoir aller boire des coups avec des amis tous les soirs.Tu as vraiment besoin de ça ?Ah oui, oui, oui. J’ai jamais eu ça, moi, j’ai des manques dont je vais devoir faire le deuil. Comment et quand devenir un adulte ? J’essaie de ne pas y penser. Enfin, j’y pense, mais quand je songe à la maladie, quand j’ai peur de ne pas pouvoir faire tout ce que j’ai envie de faire. En plus, c’est très à la mode de mourir à notre époque. Tu sais, je me perds complètement dans mon rapport au temps. Ca fait seulement cinq ans que J’ai tué ma mère a été montré à Cannes et moi j’ai l’impression que ça en fait trente.C’est de là que vient ton besoin de tourner si vite, ne pas sentir le passage du temps ? Ca vient surtout de notre époque...J’ai l’impression que le privilège de pouvoir tourner des films, je ne l’aurai pas toute ma vie. C’est idiot de penser que je serai encore réalisateur dans vingt ans. Moi, d’ici vingt ans, je m’imagine comme le personnage de Viggo Mortensen dans La Route : seul, avec l’apocalypse tout autour de moi. Regarde autour de nous. Tout est en train de péter, tout va très mal, et nous on dépense des millions pour faire des films. C’est un luxe irresponsable et ça va forcément très mal finir. En attendant que ça arrive, je voudrais bien pouvoir faire encore quelques films, construire ce qu’on appelle une œuvre. Et puis aimer aussi, et surtout être aimé en retour.Interview François GreletMommy de Xavier Dolan sort demain dans les salles         Lire aussi :Comment Dolan est devenu grandEt retrouver Xavier Dolan en couverture du dernier numéro de Première, actuellement dans les kiosques.

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