William Friedkin : "Sorcerer est l'incarnation de ma peur existentielle"

William Friedkin :

Ambitieux, captivant et visionnaire, Sorcerer est le film le plus personnel de William Friedkin. Cette fable hallucinée raconte la mission suicidaire de quatre exilés qui acceptent une grosse somme d'argent pour transporter des camions chargés d'explosifs à travers la jungle, afin d'éteindre un puit de pétrole. Après un tournage catastrophique, des critiques boudeuses et une sortie éclipsée, entre autre, par le triomphe de Star Wars, en 1977, Sorcerer ressort en salle à travers le monde et bientôt dans une belle édition Blu-Ray en France (une édition est déjà disponible aux Etats-Unis). L'occasion, pour le réalisateur de l'Exorciste et de French Connection de raconter la périlleuse odyssée de ce qu'il considère aujourd'hui comme son chef-d'oeuvre. 

Après un échec au box-office et plus de 30 ans passé dans les limbes, Sorcerer ressort en salle et bientôt en Blu-Ray en France sous les éloges de la critique, que ressentez-vous ?Une sorte de rédemption. Sans vouloir me comparer à lui j'ai une pensée pour Vincent van Gogh qui a peint des milliers de tableaux et n'en a pas vendu un seul de son vivant. Même son propre frère, dont c'était le métier, n'a pas réussi à lui trouver un seul acquéreur et voilà qu'aujourd'hui, seuls les milliardaires ont les moyens d'en acheter un. Il est fascinant de voir comment la sensibilité du public peut radicalement changer en si peu de temps, et comment nous pouvons passer du dégoût à l'acceptation. Cette sortie dans les cinémas du monde entier, c'est une nouvelle vie qui s'offre à Sorcerer et même à moi. J'ai eu la chance que Vincent Van Gogh n'a jamais eue de son vivant.

 

Qu'est ce qui rend Sorcerer si particulier dans votre filmographie ?Malgré son échec commercial, je considère Sorcerer comme mon film le plus personnel. C'est même le plus important à mes yeux. Il évoque plus intimement que tous mes autres films ma vision de la vie : un mélange constant d'espoir et de désespoir. Sorcerer est une fable qui parle de l'homme, de la mort, de l'amour mais aussi de l'espoir et de la solidarité. Peut-être même de l'amitié. Tout comme mon ami Sylvester Stallone, je suis terrifié par la mort et l'idée qu'un jour, un sinistre personnage frappe à ma porte pour me reprendre tout ce qui m'est cher : les personnes que j'aime, ma carrière, mes souvenirs et mes biens. Sorcerer est le reflet de cette peur existentielle : ses quatre personnages ont conscience qu'ils peuvent tout perdre d'un instant à l'autre.

 

 

>>> Sorcerer, la story

 

Sorcerer est un remake du Salaire de la Peur d'Henry George Clouzot, comment vous est venue l'envie de le réaliser ?C'est un projet que j'avais très à cœur puisque je suis un immense admirateur de ce chef d'oeuvre d'Henri-Georges Clouzot (sorti en 1953) qui était déjà l'adaptation d'un grand classique de Georges Arnaud (paru en 1950). A l'époque, Le Salaire de la Peur était un film culte aux yeux des cinéphiles américains qui ne pouvaient le voir que dans des cinémas d'arts et essais des grandes villes. Je pensais aussi que, comme tous les chefs-d'œuvres, notamment ceux de Shakespeare (qui traversent les âges) cette histoire pouvait être racontée plusieurs fois tant que quelqu'un en proposait une relecture et une vision nouvelle. Et puis, le Salaire de la Peur illustre la difficulté que les hommes ont à vivre ensemble et à coopérer pour survivre, même s'ils sont au bord de l'explosion. C'est diablement efficace. 

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L'ambiance du tournage était particulièrement tendue, on raconte que vous étiez considéré comme une sorte de réalisateur ensorcelé...Un réalisateur ensorcelé ?! Moi ?! un réalisateur ensorcelé !? (Ndlr : il prend une voix terrible) Qui a dit ça ? Donnez-moi leurs noms !  

Personne ne l'a dit ouvertement mais c'est ce qu'on ressent quand on lit les effrayants témoignages de vos collaborateurs…(Ndlr : il prend l'allure d'un "réalisateur ensorcelé") Je vais prendre ça comme un compliment ! (rires) Mais sachez qu'un tournage n'est pas quelque chose de très amusant. Et celui de Sorcerer était particulièrement difficile car tout ce que vous pouvez voir dans le film est vrai ! Il n'y a pas eu d'effets spéciaux, la jungle et le village qui servaient de décors constituaient des menaces réelles, au quotidien. Mon équipe et moi avions conscience du danger. Nous savions tous qu'on risquait, au mieux, d'être blessés, au pire, de mourir. J'ai perdu presque 30 kilos et la plupart d'entre nous avons attrapé des maladies comme la malaria. Le tournage de Sorcerer ne ressemble pas à l'un de ses films bourré d'effets spéciaux où des hommes en capes sauvent les grands problèmes du monde ! C'était un tournage à l'ancienne, intense et périlleux. 

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Comment vous avez travaillé ?Un film est comme un tricot dont chaque plan serait une maille. C'est pourquoi il a fallu que j'ai une vision très précise et globale de chacune des séquences de Sorcerer avant même de les tourner. Puis il a fallu imaginer le déroulement de chaque plan et aussi l'agencement des plans entre eux. Mais le plus difficile a été de communiquer ma vision à toute mon équipe, pour pouvoir lui donner corps. Le peintre travaille avec un pinceau, le musicien avec un instrument, le réalisateur, lui avec un crayon qui pèse 10 tonnes !

 

 

 

L'une des grandes qualités de Sorcerer est son extraordinaire pouvoir hypnotique, est ce que c'était une intention ou le résultat de son tournage si particulier ?Mise à part la séquence de fin, lunaire et surréaliste, ce ressenti vient principalement du fait que Sorcerer contient très peu de dialogues. C'est un choix que j'ai fait alors que j'assistais à une très curieuse projection de l'Exorciste dans un pays non anglophone. La copie n'était pas doublée ni sous-titrée si bien qu'un employé du cinéma coupait la projection, toutes les cinq minutes, pour expliquer ce qu'il se passait à l'écran. Un massacre ! C'est pour cette raison que je me suis juré de faire en sorte que tout soit explicable visuellement dans mon prochain film (rires).

Pourquoi avoir choisi Tangerine Dream pour composer la bande-sonore ?Alors que j'étais en Allemagne, un ami m'a parlé d'un mystérieux trio de musiciens qui s'apprêtaient à faire un concert dans une chapelle abandonnée en plein milieu de la Forêt Noire. Forcément, il m'a convaincu et nous sommes arrivés dans cet endroit incroyable, hors du temps où s'étaient massés plus de cent personnes dans l'obscurité la plus totale. Le concert de Tangerine Dream a duré plus de 4 heures. Il n'y avait pas de chant, juste des nappes de claviers et des envolées hypnotiques. C'était incroyable ! Je suis allé les rencontrer après leur concert en leur disant "je ne sais pas quel sera mon prochain film mais je voudrais que vous en composiez la musique". Plus tard, je leur ai montré le script de Sorcerer et ils m'ont envoyé des dizaines et des dizaines de K7. Sans avoir vu le film avant la fin du montage, ils ont su traduire toute son essence avec des impressions sonores. Malheureusement, je n'ai pu garder qu'une infime partie de leur travail au montage.

 

Quel est le message de Sorcerer et de la longue quête qu'il met en scène ?Comme je l'ai évoqué, Sorcerer est un grand appel au calme qui peut être lancé à l'échelle des nations et des communautés : si l'on ne coopère pas, on explose ! Au lieu de les laisser se hurler dessus, dans des débats ou à l'ONU il faudrait rassembler toutes ces personnes qui se haïssent : les chrétiens, les juifs les musulmans, les gays, les hétéros, les trans, l'orient et l'occident... Il faudrait les calmer en leur projetant un film de Jacques Tati. Tout le monde aime le cinéma et le langage d'un film muet est parfaitement universel. Mon premier film, The People vs. Paul Crump, était un documentaire sur un condamné à mort qui a permis de rouvrir son procès. Si bien que les juges ont fini par le gracier. J'ai eu la naïveté de croire que faire du cinéma pouvait sauver des vies... puis je suis arrivé à Hollywood et j'ai compris que tout ce que voulaient les producteurs, c'était gagner de l'argent…

Sorcerer ressortira le 15 juillet en France et figure dans notre hors-série 100 chefs-d'oeuvre que vous n'avez pas vu, en kiosque depuis le dix juillet.

Propos recueillis par Mathias Averty.

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