Vladimir Cosma raconte cinquante ans de carrière

Vladimir Cosma

A l'occasion de la sortie d'un double CD live, rencontre avec le grand compositeur des Aventures de Rabbi Jacob et du Grand blond avec une chaussure noire.

Difficile de retranscrire avec précision le bonheur d'une heure de conversation avec le grand Vladimir Cosma : à 77 ans, le compositeur des musiques de classiques comme Les Aventures de Rabbi Jacob, Le Grand blond avec une chaussure noire ou encore La Boum possède une mémoire d'une précision hallucinante. A l'occasion de ses cinquante ans de carrière, toujours en activité, il publie un double CD (chez Larghetto Music/Socadisc) avec ses plus grandes musiques exécutées par l'Orchestre national de Roumanie, qu'il dirige pour l'occasion. Si vous voulez savoir les secrets des BO de Rabbi Jacob ou de L'Aile ou la cuisse, c'est ici et maintenant.

Les Demoiselles de Rochefort (Jacques Demy, 1967)
J'ai été l'assistant de Michel Legrand dans les années 60, quand je suis arrivé de Roumanie, et j'ai travaillé sur Les Demoiselles de Rochefort... Mais Legrand ne m'a pas appris la musique de film. Pour moi la musique de film n'est pas un genre particulier. Pas besoin d'apprentissage ni d'initiation. Vous êtes compositeur, c'est tout. On travaille par rapport aux formes de notre temps. Si le cinéma nous demande de travailler, alors on devient compositeur de musique de film. J'ai grandi dans un régime communiste, et on composait pour le pouvoir... On travaille toujours pour un pouvoir un place. Les compositeurs ne travaillent jamais pour eux-mêmes, à moins de faire des choses très intimistes.

Alexandre le bienheureux (Yves Robert, 1968)
C'est la première bande originale que je revendique. J'avais travaillé pour la télévision, pour la série Les Aventures de Tom Sawyer, des téléfilms variés... Rien de marquant. Mais Alexandre le bienheureux marque ma rencontre avec Yves Robert : j'ai fait la musique de tous ses films ensuite. Michel Legrand avait fait la musique de Monnaie de singe, le précédent film de Robert, et il était parti en Amérique. Michel Legrand ne pouvait plus travailler sur Alexandre, je devais partir avec lui mais j'ai insisté et finalement j'ai composé la musique seul. Sur cette musique, au lieu de décliner le même thème avec un instrument et un tempo différent suivant la scène, j'ai préféré changer d'instrument . Un peu comme la musique d'Anton Karas pour Le Troisième homme de Carol Reed, avec cette cithare lancinante qui illustre toutes les scènes... Je voulais aussi me démarquer de Legrand, avec qui j'utilisais de grands orchestres. Là, j'ai réduit au maximum, en privilégiant l'ocarina basse.

Le Grand blond avec une chaussure noire (Yves Robert, 1972)
Ici, la flûte de pan est l'instrument soliste, pour tous les personnages. Un seul instrument qui donne la couleur. Je crois que c'est cela, ce que je cherche à faire principalement en musique de film. Dans Un éléphant, ça trompe énormément, c'est le piano accompagné de bruits de vagues, de cris d'oiseau qui donne la couleur... Ce n'est pas une obligation. C'est une idée. Le problème avec ce concept c'est qu'il ne faut pas lasser. Un thème, une couleur. Ca peut être répétitif.

Les Aventures de Rabbi Jacob (Gérard Oury, 1973)
Il n'y a pas du tout, du tout, cette volonté d'avoir une seule couleur musicale... L'ouverture voulait montrer musicalement la diversité culturelle de New York, avec toutes ces ethnies qui se mélangent, Juifs, Noirs... Je ne voulais pas me limiter à un instrument ou une seule couleur. Pas non plus de gimmick musical. La scène d'ouverture donne une couleur juive mais pas trop, c'est une ébauche, un fond. Les choeurs, le rock sont aussi importants. Et puis on arrive à la musique de la scène de la danse, qui est à 100% juive. Enfin, quand je dis juif... Je viens de Roumanie et la musique juive est beaucoup plus inspirée par le foklore roumain que par le foklore juif -qui n'existe pas, en fin de compte, les Juifs d'Europe centrale n'ont pas la même musique que ceux d'Algérie. Juifs et tsiganes n'ont pas de folklore propre. La musique de Rabbi Jacob est donc très roumaine, en fait, très klezmer. C'est ce que Bela Bartok appelait "le folklore imaginaire". Vous composez du folklore. Bref, c'est Gérard Oury qui m'a engagé, mais comme c'était Louis de Funès la vraie vedette, Gérard m'a dit : « c'est très bien, mais Louis devra aussi les accepter, tu devras les lui jouer. » Il était en train de tourner le film, je suis donc allé aux studios de Boulogne-Billancourt. On a amené un piano sur le plateau et j'ai dû jouer devant lui... Je ne suis pas pianiste, je suis violoniste de formation. Et j'ai dû jouer les thèmes à de Funès qui était pianiste lui-même. Heureusement, il a beaucoup aimé. La scène de danse était la première chose à faire. Dès que j'ai été engagé, on a travaillé un mois dessus. Il venait deux fois par semaine chez moi avec un chorégraphe pour apprendre les pas sur ma musique. J'ai été très, très proche de lui à ce moment. Il était un élève. Il apprenait une technique. Il ne faisait rien de drôle, il était très sérieux. Je ne voyais pas comment le résultat pouvait être drôle. Il n'a jamais dévoilé toutes les mimiques de visage qu'il allait faire. Je l'ai découvert au moment du tournage. Ouray a fait sept prises en tout. Chacune était différente, extraordinaire.

L'Aile ou la cuisse (Claude Zidi, 1976)
C'est aussi une musique de mélange, de styles, de rythmes et d'instruments. Il y a du baroque, des choeurs, du clavecin, du disco, du rock... Après Rabbi Jacob, de Funès m'avait écrit une lettre très gentille et là j'avais toute sa confiance. J'étais présent pendant que le chef Raymond Oliver apprenait à de Funès les gestes de la cuisine, mais aussi pendant le tournage du restaurant japonais, ou encore avec Coluche pendant les scènes de cirque.

Diva (Jean-Jacques Beineix, 1981)
Beineix était l'assistant de Claude Zidi sur La Course à l'échalote ou La moutarde me monte au nez. Il me demandait sans cesse si je voudrais bien composer la musique de son premier film quand il passera réalisateur. J'avais dit « oui, bien sûr », tout en pensant qu'il ne fera jamais de film. Tous les premiers assistants réalisateurs vous basinnent avec leur futur film... Et quelques années plus tard, il tourne un très joli court-métrage, Le Chien de Monsieur Michel, dont j'ai fait la musique. Diva a été très compliqué à monter, tous les grands metteurs en scène de l'époque et toutes les vedettes y ont été associés -Molinaro, Dewaere, Piccoli, Gainsbourg, Jessye Norman... Ils se sont tous désistés, un par un. Ca n'avançait pas. On m'a proposé Conan le Barbare ou Risky Business, mais ça n'a pas abouti parce que je ne prends pas l'avion. Je n'acceptais que quand la production voulait bien venir en France. Je ne voulais pas m'exiler une nouvelle fois. Et un jour, en plein mois d'août, coup de fil de la production : il fallait enregistrer tout de suite. J'ai dû partir à Londres, parce qu'à Paris en août, impossible de trouver un orchestre !

La Boum (Claude Pinoteau, 1980)
J'ai utilisé beaucoup de synthétiseurs, d'accord, mais aussi un quatuor à cordes, un orchestre symphonique, un trio rock guitare électrique-batterie-basse... J'ai été un des premiers en France à utiliser des synthétiseurs quand ils sont sortis, bien avant La Boum : dans Rabbi Jacob, le thème principal du film est joué par deux trompettes qui sont doublées par des synthés en même temps, et la musique de l'usine de chewing-gum est aussi élecronique. Je ne les utilise pas pour remplacer des instruments acoustiques, mais pour leur couleur propre, pour donner une attaque particulière. Dans Le Jouet (Francis Veber, 1976) je voulais des bruits mécaniques, robotiques.

Comme des garçons (Julien Hallard, 2018)
C'est le premier film de Julien Hallard, qui raconte l'histoire d'une équipe de foot féminine à Reims dans les années 70. Le film sort l'an prochain J'ai fait beaucoup de premiers films. Comme Diva de Beineix, Le Jouet de Francis Veber, Les Zozos de Pascal Thomas... C'est toujours très enrichissant parce que ce sont des films où les metteurs en scène racontent leurs vies, et sont beaucoup plus près de leurs propres expériences. Ils ont parfois du mal à retrouver cela dans les films d'après.


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