DR

Une fable tragi-comique qui confirme les espoirs placés en Martin McDonagh après Bons Baisers de Bruges. 

On s’est torturé avant d’écrire le « chapeau » de cet article, là, juste au-dessus, se demandant si le réalisateur Martin McDonagh était la meilleure porte d’entrée dans une critique dithyrambique de Three Billboards Outside Ebbing, Missouri (« Trois Panneaux Publicitaires à la sortie d’Ebbing, Missouri », superbe titre). On aurait tout aussi bien pu dire : « Frances McDormand trouve son plus beau rôle depuis Fargo » – car c’est vrai. Ou bien : « Sam Rockwell dans la performance de sa vie » – vrai aussi. Ou encore : « Woody Harrelson va vous faire pleurer toutes les larmes de votre corps grâce à une scène, une seule, à classer immédiatement parmi les plus belles de toute sa filmo » (juré !). Mais, à bien y réfléchir, il n’y a rien de vraiment étonnant à ce que des acteurs comme Frances McDormand, Sam Rockwell et Woody Harrelson livrent des performances magistrales, quand ils sont bien dirigés et en possession d’un matériau aussi riche que celui-ci. Non, ce qui est surprenant en revanche, c’est que Martin McDonagh signe un film aussi puissant, inattendu, incroyablement bien pensé, écrit et exécuté. A vrai dire, comme on n’a pas lu ni vu ses pièces (McDonagh est d’abord un homme de théâtre), on ne savait pas vraiment quel cinéaste il était. Il n’avait signé que deux films jusqu’ici, le très chouette Bons Baisers de Bruges et le pas chouette du tout 7 Psychopathes. Une brillante comédie noire d’un côté, une blague méta et pirandellienne épuisante de l’autre. Deux films qui n’avaient rien à voir l’un avec l’autre. Ça ne nous aidait pas beaucoup. 

Renseignements pris, Martin McDonagh lui-même n’est pas très fan de 7 Psychopathes. Et préfère, comme nous, sa veine Bruges. « J’essaye de ne pas être influencé par les critiques, expliquait-il hier en interview. Mais quand TOUS les critiques disent du mal de ton film, c’est peut-être qu’il y a quelque chose qui cloche. J’ai revu 7 Psychopathes un an après sa sortie, et effectivement ça ne marche pas, c’est trop smartass, petit malin. Je voulais faire une comédie sur Hollywood, mais qu’est-ce que j’y connais, en fait, à Hollywood ? »

On ne sait pas ce que McDonagh connaît à Hollywood mais il a l’air de bien connaître la small-town America. Celle d’Ebbing, Missouri a de loin un petit parfum coenien : Frances McDormand en tête d’affiche, Carter Burwell à la B.O., une atmosphère de comédie lentement grignotée par les ténèbres… Mais ce film est unique. Et son argument, génial : une femme (McDormand), dévastée par une tragédie (le viol et l’assassinat de sa fille adolescente), loue trois panneaux publicitaires à l’abandon, près du patelin où elle habite, pour y placarder en lettres géantes un message accusant les forces de l’ordre de ne pas avoir fait leur boulot – l’assassin court toujours. Elle accuse nommément le chef de la police, Willoughby (Woody Harrelson). A partir de là, McDonagh construit une fable philosophique, morale, politique, décrivant les réactions des habitants d’Ebbing, les conséquences de ce geste fou, l’engrenage à la fois vertueux et dévastateur qu’il déclenche au sein de la communauté. L’écriture est d’une sophistication insensée, le film n’arrêtant pas d’emprunter des détours, des virages, des chemins de traverse, arrimé à l’idée-force selon laquelle il nous sera impossible de nous faire un avis définitif sur les personnages avant la fin du film. Et peut-être même, tiens, qu’on continuera de se poser des questions longtemps après la projection. Cette femme, Mildred, la mère courage qui se bat pour que justice soit faite, ne serait-elle pas aussi un peu facho sur les bords ? Et ces flics que tout le monde accuse d’être cons, racistes, fainéants, qu’ont-ils vraiment dans le ventre ? Three Billboards questionne le regard que les personnages posent les uns sur les autres, et aussi celui qu’on pose sur eux, nous obligeant à changer d’avis sur leur compte à chaque scène (et parfois même plusieurs fois à l’intérieur de la même scène). Les meilleurs éléments de Bons Baisers de Bruges sont là, portés à un degré de perfection supérieur : l’humour à froid, l’empathie pour les losers, ces dialogues légèrement sur-écrits mais malaxés et recrachés avec un plaisir manifeste par leurs interprètes… Grand film, vraiment. Et grand cinéaste, apparemment. 

A lire aussi sur Première