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L’acteur-réalisateur fait son grand retour derrière la caméra avec un film de guerre illuminé, présenté à Venise.

Tranché en deux. Comme l'une des visions violentes dont la filmo de Mel Gibson est remplie, son dernier film est coupé en deux parties nettes comme par un coup de machette. D'abord, l'histoire d'un jeune homme engagé dans l'armée en 1942 mais qui refuse de porter les armes à cause de sa religion -il est adventiste. Ensuite, son plongeon dans l'enfer de la bataille d'Okinawa. D'abord le mélo militaire. Ensuite le film de guerre. D'abord les lumières de l'Amérique puis les ténèbres de la bataille. La coupure, brutale, illustre à merveille le propos d'un film foncièrement religieux : la confrontation entre l'idée et la réalité, entre le désir d'illumination et la violence que le monde nous envoie dans la gueule. Pour son retour à la réalisation, huit ans après le splendide Apocalypto, Gibson n'aurait pas pu trouver un sujet aussi gibsonien que celui de Tu ne tueras point : c'est une histoire vraie, celle de Desmond Doss, guerrier sans armes, infirmier plongé dans une boucherie qui livrera sa bataille spirituelle en soignant les blessés sans porter ne serait-ce qu'un couteau.

Désuet ? Non, courageux

La première partie, donc, est un film de procès militaire où Desmond refuse de toucher un fusil pendant l'entraînement et doit affronter à la fois sa hiérarchie - qui veut l'emprisonner pour refus d'obéir aux ordres- et ses camarades qui le traitent de lâche. Desmond tient bon, jusqu'au bout, malgré les coups et les humiliations. Chaque scène de cette première partie porte un sens ou une morale, comme autant de paraboles. Rien de gratuit ou de facile. Dans les lumières d'une Amérique fantasmée (les extérieurs, superbes, sont en réalité ceux des Southern Highlands d'Australie, là où Gibson a passé son enfance), Gibson utilise des moyens de cinéma évidents, classiques, parfois splendides, constamment émouvants aux larmes - certains diront : désuets - pour les asséner. Desmond, enfant élevé dans un foyer violent (son père, vétéran alcoolique de 14-18, bat sa femme), manque de tuer son frère d'un coup de brique. Un acte de violence fondateur mis visuellement en parallèle avec le meurtre d'Abel par Caïn qui va faire l'effet d'un coup de machette chez les spectateurs, séparant ceux qui ne verront dans le film qu'une bondieuserie tire-larmes. Gibson, à l'image de Desmond, suit son chemin coûte que coûte et assume ce risque, aidé par un Andrew Garfield bouleversant d'innocence, tourmenté non par ses doutes mais par ses convictions que le monde lui refuse. "Vous espérez que le monde va se plier à vos idées ?" lui demande-t-on avant de l'envoyer pour la bataille. Sans doute pas, mais ça ne paraît pas idiot d'espérer rafistoler un peu le monde alors que tant de personnes essaient de le détruire, rétorque Desmond. Désuet, diront certains. Courageux, en fait. En français, Hacksaw Ridge s'appelle donc Tu ne tueras point. On passe d'un titre de lieu dans la tradition des films de guerre (la "falaise du hachoir" étant le lieu-dit de la bataille d'Okinawa) à un titre tiré du décalogue - cité tel quel dans le film - qui braque le projecteur sur la religion prêchée. Ce n'est pas mensonger, mais ça change la perspective. Même si le film paraît dialoguer sans cesse avec l'image publique de Mad Mel (violence, alcool et rédemption, ça nous rappelle que Blood Father est en salles), ce serait avoir bien courte vue que de la réduire à ça : Tu ne tueras point va bien au-delà.

Car au-delà c'est la guerre. La grande boucherie. Un mouvement de caméra nous entraîne au-dessus de la falaise, nous dévoilant un paysage d'apocalypse. L'image devient sombre. Et là Gibson nous entraîne dans une bataille ahurissante de violence. On s'y attendait mais pas à ce point. On ne peut pas qualifier la deuxième partie du film de morceau de bravoure tant le réalisateur -bien épaulé par le réal deuxième équipe Mic Rodgers, fidèle de la team Gibson depuis Braveheart - ne nous épargne rien de l'horreur absolue du carnage : corps déchiquetés, mutilés à l'extrême, dévorés par les vers et les rats, utilisés comme boucliers par les combattants rendus fous par le déluge de plomb et de feu. Au milieu de ce massacre hallucinant parfaitement mis en scène (le découpage suit un grand mouvement, sans cesse contrarié, de gauche à droite), Desmond reste fidèle à ses convictions et essaie de sauver plutôt que de détruire. Est-ce que ça va marcher ? Est-ce qu'il trouvera Dieu au milieu des flots de sang ? On ne vous le dira pas, mais on pourra vous dire la moralité du film. Que l'illumination est violence. A ce niveau-là Tu ne tueras point est parfaitement dans la continuité des films de Gibson auteur, notamment de La Passion du Christ, mais sans la haine pure - de soi et des autres - qui rendait insupportable le plus gros carton de son auteur. Qui vient ici de signer un très, très grand film.

Présenté hors compétition à la Mostra de Venise, Tu ne tueras point sortira le 9 novembre en France. Bande-annonce :