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Ridley Scott donne des dimensions mythologiques à son thriller 70s.

Tout l'argent du monde, c'est deux faits divers pour le prix d'un seul film. Le premier, c'est l'histoire (véridique) du kidnapping dans l'Italie de 1973 du petit-fils du milliardaire roi du pétrole John Paul Getty ; le second, c'est évidemment le remplacement de Kevin Spacey par Christopher Plummer dans la peau de Getty. Une affaire abondamment documentée, à cause de laquelle Ridley Scott a dû en urgence retourner les scènes où apparaît le milliardaire Getty. A l'arrivée ce remplacement dû à des nécessités économiques (ne pas sacrifier le film pour l'inscrire dans la course aux Oscars avant la fin de l'année) n'impacte en fin de compte absolument pas la vision du métrage (à l'exception d'une scène en Arabie saoudite, où Plummer a de toute évidence été incrusté numériquement dans l'image à la place de Spacey -c'est visible mais ça ne gêne pas) : Plummer livre une performance théâtrale aussi éblouissante qu'écrasante, vieux matou richissime et radin au bord de la chute, quelque part entre le roi Lear et Balthazar Picsou.

Tout l’argent du monde : Christopher Plummer et le miracle de Ridley Scott

Le rythme du film est celui d'un thriller, avec cliffhangers, rebondissements et moments comiques alimentés par la dynamique entre le kidnappeur (Romain Duris en mode gitan) et l'ex-agent de la CIA (Mark Wahlberg) ; mais par-dessus tout la maîtrise visuelle de Scott entraîne Tout l'argent du monde sur le terrain de la mythologie. Avec l'aide de son équipe habituelle (le grand designer Arthur Max, le directeur de la photographie Darius Wolski, la costumière Janty Yates), au son d'une partition aussi élégiaque qu'entraînante de Daniel Pemberton (compositeur de Cartel pour Scott, il a aussi signé l'une des meilleurs BO de l'année avec Le Roi Arthur – La Légende d'Excalibur), le film devient le bouleversant portrait en clair-obscur d'un maître du monde face à la vanité de sa condition. Une scène spectaculaire nous donne la clef : dans les ruines du forum romain, sous la neige, Getty explique à son petit-fils qu'il était dans une vie passée l'empereur Hadrien. Un grand moment qui fait écho au Patton (1970) de Franklin J. Schaffner, où le général joué par George C. Scott se disait persuadé d'être la réincarnation d'un soldat de Carthage face à Rome. Comment devenir un mythe ? Comment devenir au-delà de soi ? La mythologie, c'est au fond ce qui intéresse cet agnostique de Scott, une fois que l'on creuse au-delà de ses belles images : au hasard, Baty dans Blade Runner, le héros de Robin des bois qui doit se transformer en héros de fiction, Moïse dans Exodus : Gods and Kings qui parle avec Dieu dans sa tête, même Alien : Covenant et son androïde artistiquement génocidaire, et maintenant Getty qui traîne sa carcasse dans son palais rempli d'oeuvres d'art... Tous sont travaillés par la condition de leur mortalité (et donc par la question artistique : laisser une trace au-delà de la mort).

Tout l'argent du monde atteint ainsi les dimensions d'une fresque mythologique sur la puissance et la gloire, et sur la vanité des puissants de ce monde, qui raconte notre époque avec un cynisme désarmant. "Tout est déductible des impôts, si on fait attention", affirme au détour d'un dialogue l'affreux Getty. On appréciera la phrase, valable de tous temps où l'argent circule, et donne aux choses leur poids et leur valeur. 

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