Universal Pictures

On attendait impatiemment l’adaptation du polar de Jo Nesbø par notre chouchou Tomas Alfredson, le génie de Morse et La Taupe. Le résultat est une cruelle déception. On a pris rendez-vous avec le cinéaste pour comprendre où ça a coincé.

PREMIÈRE : Jacques Rivette disait que chaque film est aussi un documentaire sur son propre tournage. Est-ce que ça s’applique au Bonhomme de neige ?

TOMAS ALFREDSON : Je crois. Quand j’ai accepté ce projet, j’ai tout de suite dit que je voulais tourner dans les décors nordiques. La neige produit une certaine lumière, le froid change les visages et la musculature des acteurs. En creux, Le Bonhomme de neige raconte les défis physiques que nous avons rencontrés sur le tournage.

Rivette voulait surtout dire qu’un film témoigne de ses conditions de production…

Hum... Je comprends. Faire un film sur un serial killer, rentrer dans sa tête, c’est emprunter un chemin très sombre et ça peut se révéler déprimant. Ce fut un film compliqué à faire. On a eu peu de temps...

J’adore vos films précédents et j’adore le roman éponyme de Nesbø. Mais je ressors frustré du Bonhomme de neige. Comment l’expliquez-vous ?

Je ne sais pas... Vous dites aimer La Taupe et Morse, mais j’avais déjà pris beaucoup de libertés avec les textes originaux. Quand on adapte, on réduit, on condense, on fait des compromis. Pour La Taupe, des spectateurs me disaient qu’ils ne comprenaient rien au film alors qu’on avait déjà réalisé une version Disney de John Le Carré ! Ici, j’avais besoin de donner plus de densité au tueur, plus de "normalité". Dans le livre, il a cette maladie avec ces trois tétons. Je l’ai enlevé : c’était trop étrange graphiquement. Ça le rendait... inhumain.

Je ne retrouve pas non plus votre signature dans la mise en scène. Votre rythmique habituelle n’est pas là et certains plans semblent avoir été coupés brutalement comme si le film avait été repensé au montage...

Je ne sais pas quoi vous dire. Le Bonhomme de neige est financé par un studio américain qui a prévu une grosse sortie. Par sa nature, le film devait avoir un certain tempo, peut-être différent de ce que j’ai fait jusqu’ici. Mais ça tient aussi au genre que j’explore pour la première fois. Il y avait clairement un désir de ne pas ralentir le film, d’être efficace, mais ça reste très cohérent, jusque dans son montage. 

Pourquoi Le Bonhomme de neige est un film raté

Il y a deux monteuses créditées, dont Thelma Schoonmaker, la collaboratrice de Martin Scorsese, qui devait réaliser le film au début.

Le montage a été compliqué. On a fait plusieurs versions qui n’étaient pas satisfaisantes et Thelma est arrivée à la fin pour nous aider à y voir plus clair.

Mais en l’état, le film vous convient ?

Évidemment. J’ai fini le film il y a une semaine. Je n’ai pas le recul nécessaire pour en parler. J’entends bien ce que vous me dites, mais revenez me poser ces questions dans un an.

Disons-le différemment alors : est-ce que travailler avec un gros studio fut une bonne expérience ?

Je dirais différente. J’avais l’habitude de tout contrôler. Là, on ne peut pas. Il y a beaucoup de gens impliqués dans toutes les décisions, à tous les niveaux. On perd forcément un peu de contrôle sur son oeuvre, d’autant plus que je découvrais ces méthodes. J’ai dû m’y habituer, mais je ne pense pas que le film en souffre.