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Le réalisateur de Festen et de La Communauté parle du Dogme, de Blur et de Metallica.

La Communauté sort aujourd'hui en salles françaises : le nouveau film de Thomas Vinterberg, " joli drame nostalgique qui questionne les idéaux libertaires", retourne dans le Copenhague des années 70 où une famille décide de se lancer dans la vie en communauté. On a rencontré le cinéaste de Festen et de La Chasse pour parler de communauté, mais aussi d'alcool, du Dogme, de Blur, Metallica. Et de sous-marins.

Notre critique de La Communauté

La Communauté, c'est un titre qui résume bien votre filmo, ou votre film-type, disons...
Je suis d'accord. Grandir dans une communauté a orienté -mieux que ça, dicté mes choix de vie. A l'époque, ma famille brisait les règles de la société en en créant une autre qui défiait la normalité. Ils faisaient ça pour se marrer, au départ. Pour le frisson. Comme pour avoir la sensation de sauter du bord d'une falaise, mais de faire ça en groupe. C'est un truc qui rassemble les gens. C'est un peu la même chose quand je faisais le Dogme, et c’est le même genre de sensation quand tu fais partie d'une équipe de tournage. Mais c'est vrai que je reviens toujours aux mêmes cadres, Festen, La Chasse avec la lutte de l'individu contre la communauté... Le thème revient.

Vous dites que votre communauté, la vraie, faisait ça pour le fun. Mais il n'y avait pas quelque chose de plus profond ?
Si, bien sûr. Ils avaient des idées politiques. Mais quand j'en parlais avec le philosophe de la maison -c'était le mâle alpha et le fondateur du groupe- il me disait qu’ils faisaient ça parce que ça les rendait sexy (rires). Leurs idées politiques, leurs débats, je les ai virés du film.

Pourquoi ?
Déjà, je voulais trouver la pureté des habitants de la maison en tant qu'être humains et dès que tu lances un débat politique tu réalises que les gens en profitent pour se masquer, pour ne montrer que ce qui les arrange. Ca fait partie de la façade de cette époque. De la poudre aux yeux. Et puis, qu'est-ce que c'était chiant ! (rires) Gamin, je trouvais déjà ça rasoir... Je crois qu'on a tourné deux scènes comme ça et je les ai coupées.

Vous avez préféré vous concentrer sur une histoire d'amour...
Je crois que j'aborde plusieurs thèmes, mais au fond, La Communauté parle de la fragilité des choses. Les gens tombent amoureux, puis ne sont plus amoureux, c'est absurde. Ca me rend nostalgique. C'est peut-être pour ça que j'ai épousé une ancienne séminariste, pour pouvoir lui poser plein de questions sur mon grand drame : celui de l'impermanence des choses. Pourquoi les choses disparaissent, se transforment. C'est aussi le grand drame du film...

Je n'ai pas trouvé La Communauté si nostalgique que ça.
Ca dépend, si pour vous la nostalgie est un terme négatif. Si tu restes coincé dans le passé, alors là, oui, ok, c'est nostalgique. J'ai essayé d'éviter la nostalgie négative.

Avec le recul, quel regard portez-vous sur le Dogme ? (NDLR : un mouvement de cinéma lancé par Vinterberg et Lars Von Trier, qui forçait les cinéastes à respecter dix règles très strictes -caméra à l'épaule, pas d'accessoires ni de traitement optique sur l'image, etc- et qui fut lancé en 1998 avec deux films-manifestes, Festen et Les Idiots)
Ah ah, c'est marrant ! Je disais à ma femme que j'allais en France faire des interviews, elle m'a dit "ah, tu vas encore devoir parler du Dogme..." Vous êtes coincés dans le passé, vous, les Français. Les Américains, ça fait dix ans qu'ils ont oublié ça (rires). Je crois que c'est terminé, pour de bon, enterré. C'était un risque, un défi lancé aux conventions du filmmaking. Ca s'est lancé en une nuit, à Cannes, en 1998, et puis d'un coup boum, c'est devenu une convention de plus. Une mode. Voilà. C'est arrivé, c'était important pour le cinéma et c'est mort de son propre succès. On voulait que ce soit le moteur de quelque chose et c'est devenu une recette de plus. En faisant Festen, j'avais déjà épuisé tout ce que je pouvais faire avec cette recette, à mon avis. Il m'a fallu du temps pour me redéfinir en tant que réalisateur. J'avais cartonné avec Festen, et maintenant quoi ?

Justement, j'avais adoré le clip que vous avez tourné pour Blur l'année suivant Festen pour "No Distance Left to Run"...
C'était l'époque où MTV était un endroit passionnant, bourré d'artistes et d'idées... Les mecs de Blur  m'ont appelé : "voilà notre chanson, fais-nous un truc nouveau". C'était tout. Alors je les ai rencontrés, et j'ai trouvé que leur chanson était une toute petite mélodie pop, fragile, vulnérable... J'ai réfléchi et je me suis demandé à quel moment on était les plus vulnérables. Réponse ? Dans notre sommeil. Je leur ai donc demandé si je pouvais les filmer pendant qu'ils dormaient. En particulier, le batteur (NDLR : Dave Rowntree) était super nerveux. On a dû utiliser pas mal de médocs pour le faire dormir (rires). Et on a fait le noir complet dans la chambre où on tournait avec des caméras nocturnes -ils pouvaient nous entendre, mais surtout pas nous voir. Une bonne expérience.

Et vous avez fait un autre clip pour Metallica, une sorte de film de guerre : "The Day That Never Comes".
Ahah, c'était complètement différent. Je ne suis pas sûr d'être content du résultat.

Pourquoi ?
C'est plus classique, plus mainstream...

Ce n'est pas un défaut d'être mainstream.
Ah, je ne sais pas... L'intrigue est OK, mais... On m'a filé le job via mon agent, par une agence de publicité. J'ai dû quand même postuler, on était cinq réalisateurs sur le coup. Et j'avais un copain dans le groupe, mais je n'ai pas utilisé son piston. Je voulais avoir les mêmes chances que les autres. Mais c'était super à faire. Ils sont fantastiques. Incroyablement professionnels. Je devais faire un plan général du groupe pendant toute la durée de la chanson, un plan de six ou huit minutes où on leur projetait de la terre au visage. Et ils devaient jouer hyper vite. J'ai dû donner à James Hetfield plein de consignes différentes, il a tout respecté. Hallucinant de précision et d'énergie. J'avais peur qu'il soit énervé, mais non, il a essuyé la terre sur son visage et il m'a dit : "t'as vu, Thomas, on sait prendre la pose, pas vrai".

Après La Communauté, il paraît que vous allez faire un film sur la tragédie du Koursk (NDLR : un sous-marin russe mystérieusement coulé en 2000 avec 118 marins à son bord).
Ce n'est pas encore sûr à 100%. Mais ce n'est pas un film d'action, c'est un vrai drame. Très humain. Très politique, aussi. Ca parlera du moment où tu réalises que tu dois mourir : comment tu réagis ? Comme je t'ai dit, la vie n'est pas permanente. Ca me colle des insomnies, cette idée. Matthias Schoenaerts fait partie du projet et c'est une des raisons pour lesquels il m’attire. Travailler de nouveau avec lui après Loin de la foule déchaînée... Il a une vérité, une chaleur immense en lui. Une masculinité intéressante. Il m'a demandé à faire le film sur le Koursk. On verra bien, on en est au stade du financement. Pour m'inspirer, j'ai revu Le Bateau de Wolfgang Petersen, c'est terrifiant tellement c'est bien. J'ai aussi un projet danois, un vieux truc... J'ai recommencé à écrire dessus. Une célébration, un hommage à l'alcool. Un film qui explore notre relation à la biture, et le courage que ça nous donne.

Bande-annonce de La Communauté :