Justina Mintz / A24 / New Line Cinema

James Franco s’offre le meilleur rôle de sa carrière en incarnant Tommy Wiseau, réalisateur du nanar culte The Room.

Avant toute chose, revenons un instant aux origines : en 2003, Tommy Wiseau sort The Room, nanar involontaire dont il est à la fois le réalisateur, le producteur, le scénariste et l’acteur principal. L’histoire, qui dévie la plupart du temps sans prévenir, suit le personnage de Johnny, dont la fiancée Lisa le trompe avec son meilleur ami Mark (Greg Sestero). Un film semi-autobiographique doté de moyens luxueux (on parle d’un budget de six millions de dollars, financé par le cinéaste) et sorti à l’époque dans une seule salle, à laquelle Wiseau a donné de l’argent pour rester à l’affiche deux semaines, afin d’être éligible aux Oscars. Devenu avec le temps un objet culte, le « Citizen Kane des mauvais films » est encore régulièrement projeté en séances de minuit un peu partout dans le monde. Des coulisses folles du tournage et de sa rencontre avec le drôle d’oiseau Wiseau dans un cours de théâtre, Greg Sestero a tiré un livre, The Disaster Artist, aujourd'hui adapté au cinéma par James Franco.

Machine à broyer
Cheveux longs noir corbeau, accent indéfinissable des pays de l’Est à couper au couteau, rire forcé, ego surdimensionné, oeil droit fatigué : Franco a absorbé l’essence même de Tommy Wiseau pour en devenir le double parfait. Sa performance, assez prodigieuse, propulse le récit d’une course à la réussite et d’une amitié étrange avec Sestero (Dave Franco, sourire ravageur mais en sous-régime). Les deux aspirants comédiens, obsédés par le mythe de James Dean, emménagent à Los Angeles pour courir les castings et tenter de percer dans cette grande machine à broyer. Après plusieurs mois à se faire refouler de tout ce que Hollywood compte d’agences, Tommy prend les choses en main et décide d’écrire son propre film, offrant à Greg le second rôle principal.

Frankenstein du cinéma
Alors que tout dans The Disaster Artist poussait à la confusion entre la vie de Wiseau et Sestero, leurs doubles de fiction et le film dans le film, James Franco réalisateur peine à utiliser cette matière méta au-delà du simple clin d’oeil. La faute à une intrigue peut-être trop touffue (ce qui n’empêche pas les moments de creux), entièrement articulée autour de la figure toute-puissante de Wiseau. Finalement plus intéressé par le personnage que par le folklore autour de The Room, Franco dresse le portrait d’un homme qui cultive ses origines mystérieuses (personne ne sait vraiment où il est né, ni d’où vient sa fortune), un self made man persuadé d’être un artiste au talent si hors-norme qu’il doit s’émanciper du carcan hollywoodien. Wiseau est envisagé sous l’angle du monstre attachant, une créature de Frankenstein du cinéma, vampirisé par ce personnage qu’il a lui-même inventé. Tyran de poche sur le tournage, totalement dépassé par les événements, il n’est pas plus réalisateur qu’acteur. Cela donne souvent des choses hilarantes : incapable de se souvenir de ses propres lignes de dialogue dans sa première scène, il s’y reprend à soixante-dix fois pour lâcher trois phrases devenues légendaires chez les amateurs de cinéma Z (« I did not hit her. I did naaat - Oh hi, Mark »). Mais une fois le personnage installé, on se moque finalement assez peu de Wiseau dans The Disaster Artist. Car le film prend à mi-parcours la forme d’un La La Land chez les losers, une ode aux rêveurs du cinéma, même bancal, même mauvais. C’est dans cette vision romantique du perdant jusqu’au-boutiste que le film touche du doigt son vrai sujet, trop longtemps planqué sous un masque rigolard. À l’inverse de Tommy Wiseau, qui lorsqu’il prend conscience que The Room n’est pas le drame qu’il espérait, le transforme rétrospectivement en comédie. The Disaster Artist parvient à être les deux à la fois.

Prochainement au Cinéma