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La nostalgie des eighties, la réalité virtuelle, son remake de West Side Story et Indiana Jones 5 : le roi Spielberg fait le point.

La semaine dernière, à Londres, Steven Spielberg avait convié la presse européenne au lancement de Ready Player One, film-somme orgasmique qui, entre autres miracles, arrive dans les salles deux mois tout rond après Pentagon Papers, son ode au journalisme seventies et à la presse papier. Comment tourner deux films aussi imposants et différents en même temps ? Quel effet cela fait-il au génie adoré de l’entertainment de se confronter avec Ready Player One aux fétiches d’une pop culture qu’il a lui-même façonnée ? Et quels fantasmes de cinéma lui reste-t-il à réaliser ? Le septuagénaire stakhanoviste répond.

La nostalgie des 80’s
“Le livre d’Ernest Cline est nourri de références à la pop culture des années 80. C’était un peu comme si je me faisais des clins d’œil à moi-même. M’emparer de la DeLorean de Retour vers le futur – un film dont j’étais le producteur exécutif – et la faire revenir à la vie, c’était un moment incroyable, puissamment nostalgique. Comme si je quittais mon propre corps ! Convoquer tous ces fétiches de l’époque m’a fait réaliser à quel point les eighties avaient été riches d’un point de vue culturel.  Mais ces références m’ont surtout servi d’excuse pour être nostalgique jusque dans ma mise en scène. Je me suis dit : « Et si j’essayais d’insuffler à ce film la même énergie que celle qui parcourait Jurassic Park, Les Aventuriers de l’Arche perdue ou E.T. ? » J’ai voulu faire un film qui procure au public la même excitation que ceux que je faisais dans les années 80.”

Voyager dans le temps
“Si j’avais une DeLorean pour remonter le temps ? Je n’irais nulle part, je ne bougerais pas d’ici ! Je suis très heureux dans ma vie aujourd’hui. Je ne fantasme jamais à l’idée de voyager dans le passé. Ma DeLorean, c’était la réalisation de Ready Player One, qui m’a offert la possibilité de rendre hommage à plein de films que j’aime. C’est ça, mon convecteur temporel ! Mais maintenant que le film est fini, je regarde devant moi. Je continue d’avancer.”

Autoportrait
“Je m’identifie beaucoup au personnage joué par Mark Rylance dans Ready Player One, James Halliday, le créateur de l’Oasis. De tous les personnages que j’ai mis en scène dans ma carrière, c’est celui qui est le plus proche de ma vie, de ma vérité, de qui je suis vraiment au fond de moi. Qui a été mon James Hallyday à moi, quand j’étais jeune ? Sans hésiter : Sid Sheinberg, le patron d’Universal, qui m’a mis le pied à l’étrier dans les années 70. J’avais 22 ans, j’ai quitté la fac grâce à lui pour devenir réalisateur de télévision. Il a créé un monde dans lequel j’ai été autorisé à jouer. Il m’a donné les clés d’un petit royaume… dont j’ai cherché ensuite à agrandir les contours.” 

La réalité virtuelle
“La VR et le cinéma sont deux medium très différents. Le storytelling traditionnel, tel qu’on le pratique au cinéma, ne peut pas exister dans un univers virtuel. Parce que la VR donne trop de liberté aux spectateurs, ils peuvent regarder où ils veulent, c’est trop compliqué pour les réalisateurs de diriger le regard du public et de raconter l’histoire qu’ils souhaitent raconter. Je pense que le cinéma “traditionnel”, les projections publiques, existeront toujours, même si la taille et la forme des écrans changeront sans doute. Le problème de la VR, c’est que tu ne peux pas donner rendez-vous à une fille ou un garçon au cinéma et mettre ensuite un casque qui te coupe du monde et t’immerge dans une réalité alternative… Ce n’est pas très pratique pour draguer ! Même problème pour les parents qui emmèneraient leurs enfants voir le nouveau Disney en VR. Ils vont retirer le casque à la fin de la projection et réaliser que leur progéniture a disparu ! Ça me paraît un peu dangereux.”

Notre critique de Ready Player One

Le règne des super-héros
“Personnellement, je ne crois pas aux super-héros. Je préfère les personnages qui s’en sortent grâce à leur intelligence et leur force physique naturelle plutôt que grâce à des pouvoirs surhumains. Indiana Jones plutôt que Superman. Mais je n’ai rien contre les films de super-héros ! C’est le genre dominant, comme l’a été le western pendant 70 ans. Et comme le western d’ailleurs, les films de super-héros finiront par s’essouffler, ils laisseront la place à une autre mode – j’ignore laquelle… Mais la domination actuelle du genre est une bonne chose. Ce sont de bons divertissements, ils stimulent notre imagination, ils nous font rêver, nous donnent le sentiment qu’on est plus grands et plus forts qu’on ne l’est en réalité. L’Amérique a-t-elle besoin de super-héros ? On a eu un vrai super héros en Amérique, il s’appelait Barack Obama ! Mais il n’est plus là désormais.”

Ses fantasmes de cinéma
“Il y a des numéros musicaux dans nombre de mes films, mais il me reste encore à faire une vraie comédie musicale. J’adore l’idée que la danse puisse raconter une histoire, que les chorégraphies écrivent un récit visuel, sans aucun dialogue. Regardez la longue scène de danse entre Leslie Caron et Gene Kelly dans Un Américain à Paris ! C’est une forme artistique que j’aimerais vraiment explorer. Et puis… pourquoi pas un western ? J’ai deux projets en développement. C’est un genre qui ne passionne plus les foules mais, parfois, un réalisateur parvient à en proposer un qui sort du lot, comme Clint Eastwood avec Impitoyable. Le jour où je tournerais mon premier western, je le ferai sans attendre un grand succès commercial en retour.”

Tourner deux films en même temps
“Ma carrière est bipolaire. Mais c’est une bonne chose. Ça me permet de garder quelque chose de précieux et que les réalisateurs perdent facilement, à savoir : l’objectivité sur mon propre travail. Quand on est trop immergé dans un film, on n’arrive plus à le regarder de l’extérieur, on perd toute perspective. Or, il faut toujours essayer de garder une forme de fraîcheur, pour mieux anticiper les réactions des spectateurs. Quand je travaille en parallèle sur deux projets aussi différents que Pentagon Papers et Ready Player One, un drame historique et une fantaisie futuriste, les deux se nourrissent l’un l’autre. Le matin, je dirige Meryl Streep et Tom Hanks et, à la pause déjeuner, je visionne et je valide les effets numériques de Ready Player One. Mais ce n’est jamais au détriment d’un des deux films. La seule fois où ça a été douloureux, c’est quand j’ai travaillé en parallèle sur Jurassic Park et La Liste de Schindler. Je revenais de Cracovie, en Pologne, où j’avais tourné un film sur l’Holocauste et je me retrouvais à peaufiner des scènes avec des dinosaures en train d’attaquer des jeeps ! Je n’ai pas apprécié du tout, ça m’a même mis en colère. J’étais furieux contre Jurassic Park ! Mais c’est la seule fois où j’ai été mécontent d’enchaîner deux films très dissemblables.”

Tourner West Side Story et Indiana Jones 5 en même temps ?!?
“Non, je ne vais pas pouvoir les tourner en même temps, ces deux-là ! (Rires) Il faudra les faire l’un après l’autre. Sinon, je vais m’emmêler les pinceaux, et Indiana Jones va se lancer dans un numéro de danse. Et ça, je ne suis pas sûr que ça amuse beaucoup Harrison Ford…”