Split
Universal

Enterré trop vite, le réalisateur contre-attaque.

A la sortie de Split, début 2017, nous avions rencontré son créateur, M. Night Shyamalan. Flashback, en attendant sa diffusion, dimanche soir sur TF1.

Split est le second film de M. Night Shyamalan produit chez Blumhouse (après The Visit).  Et, une fois de plus, le sorcier Shyamalan ne facilite pas le travail du journaliste venu creuser la question. Comment discuter d’une œuvre-tiroir truffée de mystères et de révélations, en perpétuelle métamorphose, dont le pouvoir de subversion ne se révèle pleinement que dans ses cinq - explosives - dernières minutes ? Lorsqu’on lui soumet ce dilemme, il se contente de rire avec cette énergie adolescente et ce visage poupin qu’on lui connaît depuis Sixième Sens, en 1999 (pour le coup, il n’a pas changé). Profitons-en pour informer nos lecteurs les plus phobiques que cet article, contrairement aux apparences, ne dévoile rien de l’intrigue ou de la nature de Split au-delà de ses quinze premières minutes (il y a plus de risques à visionner la bande-annonce).

Vous pouvez poursuivre votre lecture en toute sécurité… Même conçu à l’économie, même confiné dans un bric-à-brac de couloirs souterrains, le dernier Shyamalan est une vaste construction mentale, un labyrinthe échevelé. Un pastiche hitchcockien ? « Parfait, valide-t-il. Cela me convient. » Le film s’ouvre sur le kidnapping de trois jeunes filles sur un parking de supermarché. L’homme s’appelle Kevin. Il porte des lunettes et une banale veste de postier. Il est timide, anxieux. Le profil du tueur en série. Enfermées dans une pièce au sous-sol, les filles attendent leur sort. Mais lorsque Kevin réapparaît, il porte un pull angora rouge et dit s’appeler Patricia. Il y a aussi Hedwig, Barry, Peter… Les vingt-trois personnalités qui cohabitent à l’intérieur de Kevin ont chacune conscience de l’existence des autres. Et une vingt-quatrième est sur le point d’émerger… Split capitalise sur notre maîtrise des codes du thriller pour s’autoriser des bifurcations et garder constamment un temps d’avance sur le spectateur. D’ordinaire très attaché à la notion de point de vue, Shyamalan a ici complètement « splitté ». Il n’y a pas un point de vue mais trois : la jeune Casey, le Dr Fletcher (Betty Buckley, dans un rôle à la Barbara Bel Geddes de Sueurs froides), et Kevin, qui contient lui-même vingt-trois personnages (James McAvoy au turbin). « Le script était très, très épais, confirme le réalisateur. Un gros travail de background et de mythologie à établir… Mais l’écriture n’était pas difficile : j’étais inspiré. Le tournage, en revanche, fut épouvantable. Budget serré, temps limité. Chaque jour on devait filmer une scène forte, paroxystique. James devait accomplir quelque chose d’extraordinaire CHAQUE PUTAIN DE JOUR ! Je ne sais pas comment on s’en est sorti. C’est de loin le film le plus difficile que j’ai eu à diriger. »  

 
M. Night Shyamalan dévoile la fin alternative de Split

En le voyant, vous aurez peine à croire que Split n’a coûté que six millions de dollars (budget standard d’un film Blumhouse). Il a l’envergure et l’autorité d’un thriller de studio, et en cela évoque irrésistiblement le Shayamalan des débuts. Sur l’étagère, il ne dépareillera pas aux côtés d’Incassable. Une démarche consciente de la part du cinéaste : « Split marque un retour au formalisme de ces années-là. Il dialogue ouvertement avec les thrillers de ma première période, si je peux les appeler ainsi. » Pour la scène de kidnapping, M. Night Shyamalan va même jusqu’à reproduire à la caméra le mouvement de va-et-vient latéral qui trahissait la gêne de Bruce Willis dans la scène d’ouverture d’Incassable.

« C’est marrant que vous me parliez de ça, dit-il, étonné. C’est mon subconscient qui a dû s’exprimer… J’ai “storyboardé” cette séquence dans la voiture une dizaine de fois, je ne trouvais pas le bon découpage. Jusqu’à ce que je pense à ce glissement latéral droite-gauche, puis gauche-droite, tandis que l’esprit de Casey passe du rétroviseur (que fabrique le père dans le coffre ? Pourquoi ne sommes-nous pas encore partis ?) aux deux filles gloussant sur le siège arrière (elles sont énervantes !), puis retour au rétroviseur, où elle aperçoit le sac de provisions éventré par terre (mais que se passe-t-il ?) et entend la porte conducteur s’ouvrir. Elle se tourne et l’homme à côté d’elle n’est pas le père ! L’intention était de suivre le fil de sa pensée. Dans Incassable, David Dunn/Bruce Willis ressent la tension sexuelle qui émane de son échange avec sa voisine dans le train. Il n’est pas à l’aise avec la situation et le va-et-vient de la caméra illustre la gêne que lui inspire cette promiscuité. »

Split illustré : les personnalités de James McAvoy analysées par M. Night Shyamalan

Si la carrosserie est aussi belle et pimpante qu’aux premiers jours, sous le capot, le matériel est rongé par l’acide. Split est l’œuvre d’un auteur débridé qui n’a de comptes à rendre à personne, et n’a pas peur de déplaire. Monsieur M. Night Shyamalan vous invite à passer 90 mn dans un sous-sol blafard aux côtés de personnages assez peu sympathiques qui débattent de questions aussi réjouissantes que : la souffrance physique/psychologique est-elle le chemin vers une expansion transcendantale de l’esprit ? Le boulot du cinéate consiste à emballer tout ça dans une enveloppe de thriller du samedi soir, mais il est fort probable que Split ne fasse pas l’unanimité. Il y a une agressivité nouvelle dans le cinéma de Shyamalan. Une morgue féroce et revancharde. « Cette agressivité nouvelle vient, je pense, de mon immersion dans le cinéma européen, concède-t-il. Le cinéma américain ne m’inspire que très rarement. Quand cela arrive, avec David Cameron Mitchell et It Follows par exemple, je lui pique carrément son chef opérateur ! (Mike Gioulakis). Mais des films tels que Caché de Michael Haneke ou Attache-moi ! de Pedro Almodovar ont clairement déteint sur Split. J’aime cette idée de basculer dans la comédie au moment le moins opportun. » L’humour lynchien, le décrochage absurde, la farce bouffonne même, ont définitivement rejoint son arsenal de cinéma. « Je pense que c’est une démarche valable, analyse-t-il. Notamment au regard du jeune public d’aujourd’hui, sur-éduqué, self-conscious, abreuvé d’images et de récits en tous genres. C’est ma manière de connecter avec le cynisme ambiant. Comment puis-je traverser ce fossé culturel entre mes attentes et celles du public ? Je ne suis pas une personne cynique, mais je suis malicieux, farceur, retors, et ce sera mon point d’entrée dans l’époque. Ce film a pleinement conscience de son absurdité. » 

Inclassable
Comment un cinéaste évolue-t-il ? Par quel cheminement étrange se réveille-t-il un jour conscient d’avoir changé de voix ? Avec Shyamalan, tout s’est déroulé sous nos yeux, par la force des choses. Il a accusé le coup, renégocié sa place et son poids dans l’industrie, et retourné les ricanements du public en sa faveur (« Si le public éclate de rire - pour les bonnes raisons - alors il est susceptible de sursauter avec la même force. ») Sans rien renier de ses obsessions de gourou, il est devenu un cinéaste de l’extrême tension (petit budget vs grandes idées tordues ; cinéma commercial US vs austérité danoise), plus expérimental, plus penseur, plus jouisseur qu’avant, et donc un peu moins aimable. « Hannekien », oui, pas faux. Son film ne parle d’ailleurs que de métamorphoses douloureuses et de changements imposés. « Il existe une philosophie selon laquelle les tragédies et les souffrances dont nous sommes victimes sont les uniques vecteurs de changement dans nos vies. Les gens qui survivent à d’horribles calvaires nous sont probablement supérieurs. On cherche pourtant à les guérir en les modelant à notre image. Mais les personnages joués par James McAvoy ne sont pas d’accord avec ça. Et moi non plus. » Voilà. C’est désormais officiel. Shyamalan is back. 

Split : M. Night Shyamalan confirme son come-back [critique]