Spike Lee
Abaca

Rencontré à Cannes, le réalisateur débriefe son thriller 70’s BlacKkKlansman.

Première : Spike Lee, vous avez récemment tourné une série pour Netflix, She’s Gotta Have It, d’après votre film Nola Darling n’en fait qu’à sa tête… Que pensez-vous de la polémique entre Netflix et le Festival de Cannes ?
Spike Lee :
Ouh là, c’est une embrouille entre Thierry (Frémaux, délégué général du Festival de Cannes) et Ted (Sarandos, patron des contenus de Netflix), ça, j’ai rien à voir là-dedans. Tu veux que j’aie des ennuis, c’est ça ? (Il hurle) « YOU WON’T GET ME ! YOU CAN’T PIN IT ON ME, COPPER ! »

Ça vient d’où, ça ?
James Cagney, Les Anges aux figures sales. Avec Kevin Willmott, le co-scénariste de BlacKkKlansman, on passe nos journées à citer des films de gangsters des années 30-40. Rue sans issue, L’enfer est à lui… « TOP OF THE WORLD, MA ! »

C’est la passion pour les vieux films Warner qui vous a réuni ?
La cinéphilie en général. On est tous les deux profs de cinéma, tu sais. J’enseigne depuis des années à la New York University.

Quels films montrez-vous à vos étudiants ?
Oh, ça change tout le temps. Ce semestre, on a regardé Pixote, la loi du plus faible de Hector Babenco, Orfeu Negro de Marcel Camus, Luke la main froide… Un film par semaine. Et on discute.

Juste avant le Festival, Thierry Frémaux a dit aussi : « les séries c’est de l’industrie et le cinéma de la poésie »…
(il se penche vers notre téléphone, qui enregistre la conversation) « Mon bien-aimé Thierry, merci de m’avoir invité au Festival mais sache qu’il y a de la poésie dans les séries. Je le dis avec respect et amour ». Je mets les formes, tu vois ! Je ne suis qu’amour. Peace and Love !

Il y aura une saison 2 de She’s Gotta Have It ?
J’y travaille en ce moment, oui.

Cette année, on célèbre les 50 ans de 2001, l’Odyssée de l’espace
Kubrick est immense, que dire de plus ? Docteur Folamour, Orange Mécanique, Full Metal JacketSpartacus ! J’ai l’affiche à la maison, dédicacée par Kirk Douglas. Il a signé celle des Sentiers de la Gloire aussi.

Puisqu’on parle hommage, vous avez vu qu’ils ont présenté Driving Miss Daisy (Miss Daisy et son chauffeur) dans la section Cannes Classics ? Vous ne portez pas ce film dans votre cœur…
Quoi ? Ils montrent Driving Miss Daisy ? Je veux voir le jury qui a pris cette décision !

C’est une nouvelle version… Euh, je veux dire, une nouvelle copie…
Tu m’as fait peur ! Une nouvelle version, t’imagines ? Faudrait qu’il balance Miss Daisy de la voiture dans celle-là. Ou qu’il mette le moteur en marche et fonce droit vers la falaise. Ce film-là, je veux bien le voir : Driving Miss Daisy off the cliff !

Un autre film que vous détestez, c’est Autant en emporte le vent. Vous en avez placé un extrait en ouverture de BlacKkKlansman
Oui, parce que c’est une incroyable démonstration du pouvoir des images. Autant en emporte le vent est l’un des responsables de la persistance de la mentalité raciste en Amérique. Il a totalement romantisé le Sud et l’esclavage. Pire, il a fait perdurer deux idées nocives : l’une selon laquelle les Confédérés n’avaient pas vraiment perdu la guerre, l’autre qui dit que l’esclavage n’avait en fait rien à voir avec la Guerre de Sécession.

Quelle est la place du film aujourd’hui en Amérique ? C’est un classique qui continue de passer à la télé, que les gens regardent en famille à Noël ?
Je ne sais pas mais en tout cas il est toujours dans plein de listes des meilleurs films de tous les temps ! Celle de l’American Film Institute et pleins d’autres… Va faire un tour sur Google, tu verras, c’est hallucinant.

Notre critique de BlacKkKlansman

J’ai été surpris par le ton très relax de BlacKkKlansman. Comment avez-vous décidé de raconter cette histoire comme une comédie ?
Arrête, c’est pas une comédie ! Il y a de l’humour, OK, mais personne ne glisse sur des peaux de banane. L’idée, c’était au contraire de raconter cette affaire de façon réaliste et crédible, pour mieux souligner l’absurdité du racisme, l’absurdité de la haine.

On ne rigole plus du tout à la fin, avec ces images des rassemblements racistes de Charlottesville. Vous avez décidé de modifier le montage au dernier moment, c’est ça ?
Oui. J’ai demandé à Susan Bro l’autorisation de montrer les images de cette voiture en train de foncer sur sa fille, Heather. D’une certaine façon, ce sont ces groupuscules terroristes, David Duke (porte-parole suprémaciste et ancien représentant du Ku Klux Klan dans les années 70) et le Président des Etats-Unis qui ont écrit la fin de BlacKkKlansman.

J’étais curieux de savoir ce que vous pensez du Detroit de Kathryn Bigelow…
Question suivante.

Vous ne voulez pas du tout développer ?
Question suivante.

BlacKkKlansman est un thriller avec des flics infiltrés, mais c’est aussi un film sur l’histoire de la place des Noirs dans le cinéma américain, de Naissance d’une nation à Shaft en passant par le cameo iconique de Harry Belafonte…
J’ai oublié de citer Harry Belafonte à la conférence de presse après la projection cannoise, je m’en veux tellement ! Cet homme est une légende. Pas seulement en tant qu’artiste, mais aussi en tant qu’activiste. Il a marché aux côtés de Martin Luther King à l’époque, il se bat toujours aujourd’hui. Il voulait venir à Cannes, mais ses médecins l’ont dissuadé de faire le voyage.

Dans les dernières minutes de BlacKkKlansman, il y a ce plan super cool sur les héros, flingues à la main, on a presque envie de les retrouver dans une suite…
(il se rapproche à nouveau du téléphone) « Il n’y aura jamais de suite à BlacKkKlansman ». Où est-ce que t’as été chercher ça ? Cette idée ne m’a jamais traversé l’esprit. Donc s’ils font ça un jour… ils auront affaire à ma batte de base-ball. Et toi aussi, tiens, vu que c’est ton idée ! Je vais devoir enlever le nom de Wim Wenders de ma batte (Spike Lee en voulait tellement au réalisateur allemand de ne pas lui avoir donné la Palme d’or pour Do the right thing qu’il avait gravé son nom sur une batte de base-ball) et mettre le tien à la place ! (Rires) Précise bien que je plaisante dans ton article, hein !

BLACKkKLANSMAN, de Spike Lee, avec John David Washington, Adam Driver, Laura Harrier… En salles le 22 août.

A lire aussi sur Première