Sorry to bother you
Annapurna Pictures

Le premier film de Boots Riley fait le grand écart entre cinéma social énervé
et satire mordante. Attention, produit hautement inflammable.

Il s’en est fallu de peu. Sorry to bother you (« Désolé de vous déranger ») a bien failli ne jamais débarquer dans les salles françaises et finir anonymement dans le catalogue Netflix. Précédée d’un bouche-à-oreille et de critiques dithyrambiques de l’autre côté de l’Atlantique, cette petite oeuvre indépendante et singulière, impossible à ranger dans une case (et donc à marketer) a mis sept mois à traverser l’Atlantique. C’est un film comme on en voit peu : plein comme un oeuf, tour à tour hargneux, hilarant, subversif, maladroit, expérimental... fou. Un joyeux bordel qui suinte la rage et l’urgence d’un cinéaste bien décidé à envoyer à l’écran tout ce qu’il a sur le coeur, de peur qu’on ne le laisse plus jamais réaliser autre chose. Boots Riley, rappeur d’Oakland de 47 ans hautement politisé, signe un premier long métrage à la légèreté feinte, la mue d’un working class hero gentiment déphasé en nouveau riche, persuadé que seuls l’argent et l’ascenseur social combleront son angoisse existentielle. Cassius Green (à prononcer « cash is green ») est un démarcheur téléphonique noir qui se découvre la capacité d’imiter une voix de Blanc bon chic bon genre, gagnant ainsi la confiance de ses clients. Alors que ses collègues se rebellent contre leurs lamentables conditions de travail et lancent une grève générale, Cassius devient un traître à la cause en gravissant les échelons de l’entreprise. Après avoir quitté le garage de son oncle où il squattait pour s’installer dans les beaux quartiers, il apprend rapidement que la direction cache un macabre secret qui va l’obliger à prendre la décision la plus importante de sa vie...

RÉVOLUTION !
Sorry to bother you planque sous un vernis de dinguerie pop une satire déglingo qui multiplie les effets de mise en scène sous l’influence de Charlie Kaufman et Michel Gondry : à chaque coup de fil à ses clients, le bureau de Cassius (le très bon Lakeith Stanfield, vu dans Get Out et la série Atlanta) « tombe » chez eux, pendant qu’ils prennent leur bain ou mangent leur petit-déjeuner. Le film regorge de gags absurdes et cartoonesques (la photo du père de Cassius le juge du regard ; l’ascenseur de l’immeuble ne démarre qu’après avoir tapé un code improbablement long), mais qui n’existent que pour faire passer la charge révolutionnaire sous-jacente. Une forme de cinéma social américain d’un genre nouveau, anticapitaliste et ultra énervé, qui n’hésite plus à appeler à casser du PDG pour libérer les ouvriers de leurs chaînes. Au milieu de cette volonté de défoncer le système à coups de bélier pour y retrouver du sens et un semblant d’équité, Riley pose en parallèle un regard acerbe sur la place des Afro-Américains aux États-Unis. Le réalisateur et scénariste envisage son pays comme une grande machine à blanchir, qui pousse les Noirs à s’uniformiser et à renier leur couleur de peau pour s’intégrer (la « voix de Blanc », obligatoire aux étages supérieurs de l’entreprise, en est le meilleur exemple).

FUREUR ET IRONIE
On reprochera certainement à Sorry to bother you de s’éparpiller et de parfois dire tout et son contraire, mais c’est justement cette friction entre ses messages qui nourrit son énergie dévorante et sa capacité à faire le grand écart entre les genres cinématographiques. Dans un troisième acte résolument barré et imprévisible, le film penche d’ailleurs dangereusement du côté de la farce, avant de retomber miraculeusement sur ses pattes. On en ressort avec une étrange sensation d’étourdissement mêlée d’excitation, mais intimement persuadé que la fureur et l’ironie de Boots Riley l’imposent comme une voix sur laquelle il faut désormais compter. Ce n’était vraiment pas la peine de s’excuser de nous déranger.

Sorry to bother you, en salles le 30 janvier 2019.

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