Scandale
Lionsgate

Le nouveau Jay Roach encapsule l’ère #MeToo en revenant sur les affaires de harcèlement sexuel dont a été accusé le patron de Fox News.

C’est une affaire largement méconnue de notre côté de l’Atlantique, mais qui a remué en profondeur les États-Unis. En juillet 2016, en pleine campagne présidentielle américaine, la toute-puissante et très conservatrice chaîne d’information en continu Fox News explose de l’intérieur : son PDG et fondateur, Roger Ailes (interprété par John Lithgow), est accusé de harcèlement sexuel et de licenciement abusif par la présentatrice Gretchen Carlson (Nicole Kidman). Si le vieux bonhomme, placé au sommet par le milliardaire Rupert Murdoch, nie en bloc, d’autres présentatrices très connues du public brisent également la loi du silence... Scandale retrace cette histoire dans le détail par le prisme de la journaliste star Megyn Kelly (Charlize Theron), connue du public américain notamment pour ses joutes verbales musclées avec le futur président (suite à un débat enflammé, Donald Trump dira avec la classe qui le définit qu’il « y avait du sang qui sortait de ses yeux, du sang qui sortait de sa... enfin vous voyez »).

L’angle politique, Scandale ne l’évacuera d’ailleurs jamais totalement, voulant prouver que Trump, Ailes et les autres font partie d’un système machiste plus vaste que le sous-sol sans fenêtres de la rédaction de Fox News. Car l’enjeu n’est ici rien de moins que d’en montrer les rouages, de capter l’époque et l’individualité des victimes, sans pour autant jouer les chevaliers blancs. D’abord légèrement embarrassés par le poids qui pèse sur leurs épaules, Jay Roach (Austin Powers, Dalton Trumbo) et le scénariste Charles Randolph déjouent les attentes en abordant le sujet de manière ludique dans les premières minutes : regardant le spectateur dans les yeux et s’adressant directement à lui, Megyn Kelly nous fait faire le tour du propriétaire avec un air faussement décontracté. Une mécanique empruntée à The Big Short : Le Casse du siècle (dont Randolph était coscénariste), finalement vite abandonnée pour laisser place à des portraits de femmes complexes.

Jeu dangereux

Si Nicole Kidman est comme souvent impeccable, une nomination à l’Oscar semble évidente pour Charlize Theron qui trouve là son meilleur rôle depuis des années. Méconnaissable et d’une justesse dingue dans l’ambiguïté de son personnage, elle joue une carriériste partagée entre l’envie de témoigner et la peur de ne plus être à l’antenne. Faut-il parler, au risque d’avoir subi ces abus « pour rien » ? Faut-il continuer à jouer le jeu ? Porter des T-shirts « Team Roger », comme certaines collaboratrices aveuglées de Fox News ? C’est dans cette zone grise, entre envie de pouvoir et sentiment de culpabilité, que Scandale affûte son propos universel sur les agressions sexuelles au travail.

La loi du silence

Roger Ailes s’était assuré de piéger ses victimes en accélérant leurs carrières, leur demandant – évidemment – au passage de garder le silence. Dans une scène, il reçoit Kayla Pospisil (Margot Robbie, formidable, qui incarne une aspirante présentatrice totalement fictionnelle) dans son bureau bien à l’abri des regards, officiellement pour lui prodiguer des conseils de carrière. D’abord bon enfant, la conversation dérape rapidement. Ailes lui demande de tourner sur elle-même pour voir si son corps passerait bien à l’écran, avant de lui ordonner de remonter sa jupe. « Encore un peu. Un peu plus. Un peu plus... » L’intégralité des ambitions de Scandale se résument ici, dans ce regard pervers d’une intensité effrayante de John Lithgow, et le visage de Margot Robbie, salie, sous le choc, retenant ses larmes. C’est aussi déchirant que filmé élégamment, sans pathos. Kayla Pospisil devient toutes les victimes à la fois et il est évident à cet instant qu’on est face au premier grand film de l’ère #MeToo. Il se faisait attendre depuis quelques années.

Scandale, en salles le 22 janvier 2020.