Samuel L. Jackson : "Chez Tarantino, on parle, on parle, et quand on a fini on se tire dessus"

Samuel L. Jackson

Rencontre avec le premier des Salopards de Quentin Tarantino. 

Les 8 Salopards marque votre sixième collaboration avec Quentin Tarantino. Comment ça marche, exactement ? Il vous prévient dès le départ qu’il écrit pour vous ? 
Non, lui seul est au courant. Je n’en entends parler qu’une fois le scénario achevé. Il ne m’appelle jamais pour me dire : « Hey, je suis en train d’écrire ce truc pour toi. » Je sais qu’il le fait avec certaines personnes, à qui il téléphone pour leur lire des passages du script, mais moi non.

Pourquoi ? Il a peur de vous?
Non, je pense qu’il veut être totalement sûr de lui avant de me faire lire. Il me montre en général la deuxième version du scénario, dans laquelle le personnage qu’il envisage de me confier est clairement défini.

Du coup, vous êtes toujours satisfait ?
Pas toujours, non. J’aurais préféré incarner Django, par exemple. Alors j’étais un peu déçu, même si Stephen (le majordome de Leonardo DiCaprio dans Django Unchained) était un rôle super à jouer.

Et différent de vos rôles habituels...
C’est vrai. Mais je n’ai jamais joué Django non plus. On me laisse rarement être le héros.

Shaft, tout de même...
Oui, vous avez raison. Et il faut reconnaître que Stephen était une ordure relativement complexe et ambiguë. En tant qu’acteur, j’ai plus à « mentir » lorsqu’il s’agit d’incarner un méchant et de rendre ses motivations crédibles que si j’étais ce type héroïque qui doit juste sauver la veuve et l’orphelin.

La critique des 8 Salopards

Avec ses personnages coincés dans une cabane en plein blizzard, Les 8 Salopards carbure une fois de plus beaucoup aux dialogues...
C’est un film de Quentin Tarantino, donc oui, ça jacasse pas mal : on parle, on parle, et quand on a fini, on se tire dessus. (Rire.)

Tim Roth, Michael Madsen, Kurt Russell, vous... Le casting ressemble à un Tarantino All-Star.
 
Il y a quelques habitués. Certains d’entre nous ont déjà été ensemble à l’écran, comme Tim et moi-même dans Pulp Fiction, mais je n’avais jamais tourné avec Mike (Madsen), par exemple. Il y a donc des combinaisons inédites. Et de nouvelles têtes, comme Jennifer Jason Leigh, même si on avait l’impression qu’elle avait toujours fait partie de la troupe.

Beaucoup de gens paieraient pour découvrir le genre d’ambiance qui régnait sur le plateau.
Et ils auraient raison : sur un film de Tarantino, l’envers du décor est presque plus intéressant que ce qui se passe
devant la caméra. Il y
aurait un second film à
faire à chaque fois, ne
serait-ce qu’en captant les
histoires que Quentin
 raconte entre les prises.
 Les appareils électroniques sont interdits sur le
plateau – pas de portables, 
d’iPad, d’ordinateurs,
 rien. Lorsque Quentin dit
« cut », en général, l’ingénieur du son balance un des morceaux qui sera sur la BO à fond la caisse et tout le monde commence à danser et à chanter. Puis, Quentin se met à rejouer une scène d’un film qui l’a inspiré pour la séquence que l’on est en train de tourner, en précisant évidemment qui l’a écrite, quand et comment dans les moindres détails. Chaque jour, on avait droit à notre cours privé d’histoire du cinéma.

... dans un décor transformé en frigo géant.

Oui. Pour rester dans l’ambiance des extérieurs dans le Colorado, le studio où on a tourné était réfrigéré, autour de zéro degré. On a bu beaucoup de thé pour survivre. J’ai travaillé dans des conditions plus agréables, mais je ne peux pas nier que le résultat y gagne en authenticité, ça colore indéniablement votre performance. Même si vous avez envie de tuer les membres de l’équipe qui sont bien au chaud dans leurs doudounes pendant que vous vous les gelez.

Comment décririez-vous le personnage que vous incarnez dans Les 8 Salopards
Major Warren ? C’est un ancien esclave devenu soldat de l’Union lors de la guerre de Sécession, même si on ne sait pas réellement s’il s’est engagé pour défendre la liberté et la justice ou parce que ça lui offrait une bonne excuse pour tuer un max de Blancs... Bref, une fois la guerre terminée, il a été radié de l’armée. Il s’est reconverti en chasseur de primes, et sa propre tête a été mise à prix par les confédérés pour avoir décimé un nombre incalculable d’entre eux. Mais jusque-là, personne n’a été capable de récolter la prime.

5 films à avoir avant les 8 Salopards, par Quentin Tarantino

Après avoir joué dans plus de 150 films, été dévoré à l’écran par un dinosaure
 et un requin géant, interprété des rôles allant du junkie au Président des États-Unis, affronté des serpents dans un avion, le plaisir que vous prenez à exercer ce métier semble miraculeusement intact. Quel est le secret ?

C’est simple : j’adore faire des films. Le cinéma reste pour moi une industrie de divertissement. Je ne suis pas là à me prendre la tête en me demandant comment je vais faire pour décrocher un Oscar avant la fin de ma carrière. Quand je lis le script d’un film que j’aurais eu envie de voir lorsque j’étais gosse, ou que j’aurais envie de voir aujourd’hui, je ne vois pas ce qui me retiendrait de dire oui.

Vous êtes aussi un des rares acteurs 
à n’avoir jamais réalisé de long ou sorti un album...
Pourquoi vouloir réaliser alors que je peux glander dans ma loge entre les prises ? Je n’ai jamais ressenti ce désir, jamais éprouvé le besoin de contrôler les choses à ce point.

On peut malgré tout imaginer la frustration qu’un comédien doit ressentir en laissant sa performance entre les mains du monteur et du metteur en scène, non ?
Le cinéma appartient au réalisateur, ça ne changera jamais. Je n’ai pas ce problème de frustration, car j’ai acquis au fil des années une expérience qui me permet, lorsqu’un metteur en scène me dit après plusieurs prises : « Ok, Sam, maintenant essaie de le jouer de telle manière », de le contredire si je ne le sens pas. Je sais où je vais avec le personnage, je connais le point A, le point B, et comment me rendre de l’un à l’autre. D’ailleurs, les monteurs m’adorent et me le disent régulièrement : « Ton jeu est exactement le même d’une prise à l’autre. C’est génial ! »

D’où vous vient une telle assurance ?
Sans doute de ces longues années de théâtre avant qu’on me confie des rôles au cinéma. Chaque soir, vous récitez un texte de la première à la dernière page, vous devez avoir cette vision globale de la pièce. J’aborde le script d’un film de la même manière, avec la même application. Ce qui est d’autant plus indispensable lorsque vous tournez la scène 42 un jour et la scène 3 le lendemain, comme c’est presque toujours le cas. Je mets un point d’honneur à savoir en permanence où j’en suis, ça m’évite de poser des questions idiotes au metteur en scène qui, en retour, n’aura pas à improviser des réponses qu’il n’a pas.

Avec le recul, diriez-vous que votre éclosion tardive au cinéma, après vos 
40 ans, s’est avérée une bénédiction ? 
Sans doute. J’étais plus mûr, plus intelligent. Encore plus important : j’étais sobre. Je ne sais pas comment j’aurais géré ce que le succès met soudainement à votre disposition si je n’avais pas réglé mon problème d’addiction à l'alcool. Tout le monde évoque le rêve de devenir une star de cinéma, mais la vérité, c’est que personne ne sait réellement tout ce que cela implique, la décadence, les tentations, ces excès qui vous attendent de l’autre côté et auxquels rien ne vous a préparé. Ma chance, en étant plus âgé, a été de pouvoir accueillir les choses avec humilité. De simplement apprécier les nouvelles opportunités, les choix qui m’étaient offerts et de me pointer à l’heure sur les plateaux en connaissant mes répliques.

Les 8 Salopards sort en salles le 6 janvier

 

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