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Autofiction, comédie timbrée, farce acide sur le cinéma : on vous explique le projet le plus ofniesque de ce début d’année.

Guillaume Canet en slip ou Marion Cotillard endormie bouche ouverte : tout le monde a vu passer sur les réseaux la bataille que se livre le couple de stars par photos-dossiers interposées. C’est le #rocknrollchallenge, soit une campagne promo un peu cool de Rock’n Roll, le nouveau film de et avec Guillaume Canet. Quel rapport ? Dans cette comédie, Canet se met en scène en Guillaume Canet, acteur marié à l’actrice césarisée Marion Cotillard qui veut se prouver qu’il est encore un peu rock. Et qu’est-ce que ça donne ?

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Guillaume Canet Vs Marion Cotillard : le roman-photos

Une vraie comédie

Venu d’un cinéma d’auteur pas franchement hilarant (La Fidélité de Zulawski) et passé par le blockbuster calibré, Guillaume Canet cinéaste s’est progressivement institué fan de Scorsese et Sautet, héritier d’une cinéphilie chic et sérieuse ; un réalisateur qui filme ses fantasmes de cinéma français et américain des années 1970 (Ne Le dis à personne/Blood Ties) mais observe aussi les choses de la vie pour mieux regarder les hommes tomber (Les Petits Mouchoirs). Pourtant il suffit de remonter à Mon Idole pour sentir chez lui l’envie de tout foutre en l’air, de dynamiter son milieu, son statut, le cinoche populaire, dans un grand BOUM co(s)mique qui mélangerait vrai délire et farce morale. Ca n’a pas toujours marché (Le Grand Débarquement laissait sceptique), mais c’était là depuis le début. Et Rock’n’Roll est d’abord une pure comédie qui carbure au gag transgressif, à l’énergie rock ; un film truffé de blagues vraiment marrantes. En vrac : un pétage de plomb anthologique de deux producteurs cintrés (Attal et Frère – avec un génial Yvan Attal en pseudo frangin du producteur historique de Canet, Alain Attal) ; une séquence où Johnny joue la rock star old school ; toutes les apparitions de Marion Cotillard en method actor française… Canet jubile et manie l’humour qui tâche, tendance Z (on pète au lit, on se vomit dessus, on se casse la gueule dans la rue), mais sait aussi, pour rehausser le scénario, sortir quelques scènes vachardes ou effectuer des sorties de route poétiques. Comme promis, l’ensemble est un vrai délire (à des années lumières de sa filmo « chic »), mais pas que…

Une autofiction

C’est un genre compliqué à manier, dont Rock’n’Roll parvient à éviter la plupart des écueils. Dans son film, Guillaume Canet joue Guillaume Canet qui fait des rêves softporn et dort avec un sweat Ne le dis à personne. Marion Cotillard joue Marion Cotillard césarisée ; le couple se balade dans ses propres fringues, en soirée, en train de faire la vaisselle ou de se préparer une bouillote. On imagine d’abord une sorte de journal intime, doublée d'une balade touristique people – ah le monde merveilleux et impitoyable des stars, comme si vous y étiez – parce que c’est « Leur histoire » comme titrait récemment Paris-Match. Mais le principe du film, c’est que la mise en abyme n’est là que pour être mise en crise. Reprenant les ficelles de Grosse Fatigue ou de la série Platane, ces (bonnes) fictions d’égo cinéma ou série, le film raconte comment le réalisateur des Petits Mouchoirs, icône des grands-mères et gendre idéal, traverse sa crise existentielle et veut se prouver qu’il est encore un peu rock, un peu sauvage. Canet n’est pas tout à fait lui puisqu’il interprète le rôle de Guillaume ET un avatar qui craquerait sous le poids de la pression, un beau numéro d’acteur qui flirte avec le masochisme ; et le film n’est pas tout à fait l’autobiographie d’un acteur-star s’extirpant puisque la fiction, voire la folie cartoonesque, s’invite dans la danse.

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Une farce vacharde

La folie. C’est ce qui caractérise le mieux Rock’n Roll. Canet ose tout. Vraiment. Se met en scène dans des moments hilarants, parfois gênants (l’overdose) et cette part autobiographique lui permet de poser en filigrane son inquiétude identitaire : existe-t-on seulement par la place qu'on occupe ? Cette crise amène des tentatives d’explications (crise de la quarantaine, désir de réjuvénation artistique) et pose surtout une bonne question : qu'est-ce qu'une vedette de cinéma ? Une poupée russe emboîtée dans ses multiples rôles ? Une personne qui se dissout dans son personnage public ? Sous cet angle, le film est ambitieux, parfois même suicidaire, mais constamment rivé à son projet déliro © qui lui permet de bâtir au fond une fable grinçante sur la célébrité et la folie égotiste d’une génération connectée.

Un film à twist

Jouer son image et sur son image, se jouer soi-même et de soi-même. C’est sympa, mais il faut bien que ça mène quelque part. Mais lorsqu'on va voir ailleurs, le danger c’est de n'y rencontrer que soi-même. C’est le paradoxe du comédien selon Diderot : « s'il est lui quand il joue, comment cessera-t-il d'être lui ? ». Canet résout ça avec une dernière partie complètement dingue. On n’en dira rien pour garder le suspens et la surprise. Mais la conclusion du film, le voyage final de Canet loin du spectacle conformé et artificiel qui n’exprime qu’ennui et lividité, devient un geste aussi dingue que politique et radical. Ouais. Rien que ça.

Rock’n Roll sort en salles le 15 février prochain. Bande-annonce :