Le traître de Marco Bellocchio
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Le Traître de Marco Bellocchio raconte le destin d’un des premiers repentis de la mafia sicilienne, Tommaso Buscetta. Il est campé avec classe et tension par Pierfrancesco Favino. Entretien.

Place des Vosges à Paris. Le pavillon de la Reine. L’hôtel est si coquet que c’est devenu un lieu de rendez-vous privilégié des équipes de film en promo. Pierfrancesco Favino reçoit dans le salon d’une suite plongée dans une relative pénombre. Le comédien italien de 50 ans- déjà vu dans Romanzo CriminaleAnges et démons, A.C.A.B) ne dégage pas immédiatement une aura particulière. Il est du genre discret. C’est le type même de profil qui se révèle une fois dans la lumière des phares d’une caméra. Robert de Niro est un peu comme ça. Favino lui ressemble d’ailleurs un peu dans cette façon très nerveuse d’envisager chaque rôle. Dans Le traître de Marco Bellcocchio en compétition lors du dernier Festival de Cannes, Favino est Tommaso Buscetta, l’un des premiers mafieux à s’être confié à un juge pour dénoncer la petite cuisine intérieure de la mafia. Ces révélations ont abouti au Maxi-Procès de Palerme entre février 1986 et décembre 1987 impliquant 437 accusés dont les principaux parrains de la Cosa Nostra. Au centre des débats, le roublard Tommaso Buscetta derrière ses imposantes lunettes noires, est seul contre tous. Un rôle qu’il assume jusqu’au bout, lui donnant à la fois l’allure du chevalier blanc et de l’homme perdu. Au milieu de cet océan de contradictions, Pierfrancesco Favino, magistral, compose un personnage mystérieux. 

Avant ce Traître, vous aviez déjà tourné avec Marco Bellocchio dans Le prince de Hombourg en 1997 ?

Pierfrancesco Favino (dans un français parfait): Il y a déjà plus de vingt ans ! J’avais fait un essai pour le rôle principal. Sans succès. J’ai tout de même hérité d’un petit rôle. J’étais très mauvais dans le film. Marco a d’ailleurs coupé pas mal de mes scènes. Je sortais de mon école de théâtre et n’arrivais pas à trouver le ton juste devant une caméra de cinéma et ce d’autant plus que Le Prince de Hombourg s’inspirait d’une pièce de théâtre [d’Heinrich von Kleist] Je me souviens qu’entre les prises, le plateau restait baigné d’une lumière chaude et crépusculaire, les comédiens gardaient leurs costumes d’époque. C’était troublant. J’en ai aussi profité pour observer Marco [Bellocchio] à l’œuvre. Il a une façon très particulière de travailler.

C’est-à-dire ?

P.F : Avec Marco tout se joue sur le plateau, jamais avant. Il est comme un peintre. Il prend sa décision une fois devant son modèle dans une sorte de transe créatrice. En Italie, nous avons perdu cette façon de faire, sûrement à cause de la pression des producteurs. La génération à laquelle appartient Marco [le cinéaste a 79 ans. Son premier long-métrage Les poings dans les poches date de 1965] pensait le cinéma comme ça. Il me disait souvent sur le plateau du Traitre : « J’aimerais pouvoir refaire ce que j’ai déjà tourné afin d’améliorer, de corriger… On ne prend pas toujours la bonne décision sur l’instant ! » Cette manière de faire parait impensable avec les systèmes de production d’aujourd’hui. Les producteurs du Traitre lui ont toutefois donné cette liberté. C’est exceptionnel.

Comment vous êtes-vous retrouvé à incarner Tommaso Buscetta ?

P.F : Quand j’ai su que Marco voulait raconter sa vie, j’ai tout fait pour obtenir le rôle. J’ai donc frappé à sa porte pour le convaincre : « Ton personnage c’est moi, je veux le faire ! » Il m’a dit : « Tu as bien fait de venir me voir, je t’avais oublié… » Il m’a donc fait passer plusieurs essais. Il n’avait pas le droit à l’erreur. Sur un projet comme celui-là, se tromper d’acteur, c’est se tromper de film. 

Comment avez-vous réussi à le convaincre ?

P.F : En m’écartant au maximum du cliché qui entoure généralement le mafieux, un type forcément grandiloquent, hâbleur et surtout glamour. Je me suis beaucoup renseigné sur Tommaso Buscetta, il n’avait rien du criminel classique. C’était une personnalité unique. Malin, intelligent, manipulateur... On a fait des essais sur quelques scènes. C’était très stimulent. J’étais heureux, car je ressentais profondément que j’arriverai à me hisser à la hauteur du rôle. Il a fallu que j’attende six mois entre la fin des essais et la réponse positive de Marco.Le Traître se détourne de tous les clichés du film sur la mafia.

Ce personnage reste très mystérieux. Comment l’avez-vous appréhendé ?

P.F : Difficile de répondre. L’acteur que je suis vous dira que j’étais 100% avec lui. Prenez ses larmes à la fin. Elles sont vraies. Je ressens une forme de tristesse au moment de la prise. Une fois dans la peau d’un simple spectateur, j’ai des doutes sur l’honnêteté du personnage. Je me retrouve alors confronté à un mur. Buscettta a passé son existence à masquer son identité, à changer d’apparences... Il est difficile à suivre. Il est intéressant de noter que son père était un fabriquant de miroirs. Tommaso Buscetta a donc grandi avec tous ces miroirs autour de lui. Lui qui va ensuite passer sa vie à changer son visage. Il y a sûrement quelque chose qui se joue à ce moment-là, dans cette enfance peuplée de reflets.  L’homme a pourtant toujours revendiqué des valeurs, une ligne de conduite précise… Il a même réussi à tout renverser lors du Maxi-Procès de Palerme en affirmant : « Je ne suis pas un repenti, c’est vous les parrains, qui avaient trompé tout le monde, c’est vous qui m’avait trahi ! »  Il faut tout de même être culotté pour affirmer une chose pareille. Je suis certain qu’il finit par le croire lui-même. Buscetta était quelqu’un de très vaniteux qui a réussi à tromper son monde, à commencer par les journalistes et les avocats.

En quoi est-il intéressant de raconter cette histoire, précisément aujourd’hui ?

P.F : Cette histoire est finalement assez peu connue. Tout ce qui entoure les Maxi-Procès jusqu’à l’assassinat du juge Falcone l’est peut-être, mais les histoires qui mènent à ce chaos, pas vraiment. Or, aujourd’hui encore, l’Italie n’en a pas fini avec les procès mafieux. Les gens ont besoin d’être informés. Est-ce que ces procès apportent des réponses et présentent la vérité ? Je ne le crois pas. Il reste par exemple des zones d’ombres autour de la mort du juge Falcone. Or sa mort est un point marquant dans l’histoire de la criminalité en Italie. Elle marque la fin d’une époque et le début d’une autre. C’est ce que montre le film. Quand Buscetta se moque des vieux parrains mafieux, il affirme qu’ils sont les représentants d’un monde qui n’existe plus. Les codes ont changé.   Il faut toujours parler de la mafia, elle existe encore, elle a juste changée. La mafia est aujourd’hui dans la finance, dans l’art. On ne la voit plus. C’est plus insidieux. Or au cinéma, on reste toujours accroché à l’image de la mafia italo-américaine, avec ses parrains à l’ancienne.

Votre personnage que vous avez incarné dans Romanzo Criminale de Michele Placido (2005) répondait toutefois au cliché du criminel…

P.F : Il était en effet, très « cool », très glamour. Le spectateur a besoin de s’identifier à des anti-héros comme celui-là ? C’est une façon de s’échapper. Le cinéma a ce pouvoir-là. Il ne faut pas le nier. Toutefois, lorsque vous vous attaquez à la réalité, vous êtes obligés de quitter ces rivages chimériques. On ne pouvait pas traiter l’histoire de Tommaso Buscetta de cette manière-là, cela aurait été malsain et malhonnête. Le juge Falcone est un héros en Italie. On ne peut pas salir sa mémoire.

La séquence de la mort du juge Falcone est impressionnante avec la caméra embarquée dans la voiture…

P.F : C’était important de laisser la caméra à cette place car il y a une partie de nous spectateur, qui meurt avec lui, quelque chose se brise. Après ça, plus rien ne sera comme avant. La vie sociale et politique italienne a été bouleversée à jamais. Bon, ça reste mon interprétation car Marco est le genre de cinéastes qui refuse d’intellectualiser les choses.

L’image de la mafia s’est parfois confondue avec l’image de l’Italie toute entière…

P.F : Bien-sûr ! Nous serions donc un peuple violent, corrompu… Or Le Traitre montre le vrai visage de ces criminels et donc déjouent la vision du spectateur. Prenez ces mafieux derrière les barreaux qui s’accrochent encore à leurs vieilles traditions… Certains se sont même fait refaire le visage pour paraitre plus élégants et se retrouvent confrontés à leurs propres désillusions, à leurs propres mensonges.