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La révélation de Frantz brille dans ce fascinant film dystopique de Christian Petzold où des réfugiés fuyant les forces d’occupation fascistes convergent vers Marseille en espérant embarquer pour les Etats- Unis. Elle y incarne une de ces réfugiées à la recherche de l’homme qu’elle aime.

Comment vous êtes- vous retrouvée à l’affiche de Transit ?

Paula Beer : Christian Petzold a travaillé avec François Ozon sur les dialogues allemands de Frantz et il m’a donc découvert à cette occasion, avant même la sortie du film. Pour Transit, il a simplement demandé à me rencontrer. Christian n’étant pas un grand fan d’auditions, on a surtout discuté pour apprendre à se connaître, sans jamais vraiment évoquer le film. Au point d’ailleurs que la directrice de casting nous a rappelé à l’ordre pour nous demander si nous n’avions pas envie de parler du projet en lui- même ! (rires) Ce qu’on a alors fait ! Puis, dès la fin de la discussion, il m’a annoncé qu’il me choisissait. J’avais beau avoir constaté que Christian savait précisément ce qu’il voulait, je suis restée sans voix…

Transit est adapté du roman éponyme d’Anna Seghers dont l’action se situe pendant la seconde guerre mondiale. Christian Petzold a pris, lui, le parti de la raconter de nos jours. Est-ce qu’on n’est pas perdue quand on lit pour la première fois ce scénario ?

Je me suis forcément demandée où il voulait en venir et surtout comment tout cela allait rendre à l’écran. Je n’avais pas lu le livre d’Anne Seghers. Et une fois le scénario terminé, j’ai évidemment eu envie de m’y plonger pour voir les points communs et les différences avec ce que proposait Christian. Puis, très vite, j’ai compris que la Marie du livre était très différente de celle du film.

Qui est cette jeune femme pour vous ?

C’est une question que je me suis beaucoup posée. Comme c’est quelqu’un qui ne cesse d’apparaître puis de disparaître, on se demande ce qu’elle cherche exactement. Elle est bercée entre l’espoir et l’abattement. Entre un homme qu’elle a peut- être perdu à jamais et une histoire d’amour impossible. C’est compliqué à jouer mais aussi et surtout excitant d’essayer d’imaginer d’où elle venait et ce qui lui était arrivé avant le début de cette histoire. Et j’ai alors compris que Marie passait son temps à penser au passé et à espérer se retrouver au plus vite dans le futur sans vraiment vivre le présent et réaliser ce qui s’y déroule. Elle est comme perdue dans le temps. C’est toujours fascinant de voir comment un personnage s’empare de vous

Vous vous êtes servie de faits contenus dans le roman pour la composer ?

Non, j’ai assez vite refermé le livre par peur d’être entraînée dans une mauvaise voie, d’avoir en tête trop d’images qui allaient m’éloigner de la Marie que j’allais jouer. Et, à mes yeux, le film est réussi précisément parce qu’il évite ce côté copier- coller du livre mais offre quelque chose de nouveau dans une atmosphère identique.

Quoi précisément selon vous ?

Cela permet d’exprimer le côté intemporel de ce drame des réfugiés. De rappeler subtilement que l’histoire n’est qu’un éternel recommencement. Qu’il n’y a pas de compétition entre les victimes de cette tragédie. Le cinéma de Christian a ce génie d’en dire beaucoup sans en avoir l’air.

Transit est votre deuxième grand rôle au cinéma après Frantz. Qu’est ce que ce film a changé dans votre parcours ?

François (Ozon) est connu dans tant de pays que Frantz a vraiment voyagé tout autour du monde. Cela a donc forcément ouvert les opportunités pour moi. Mais j’ai eu surtout la chance qu’on me confie des rôles aux antipodes comme la Marie de Transit ou cette banquière de Bad banks, cette série sur l’envers du décor des hautes sphères de la finance internationale (NDLR : dont la première saison a été diffusée en mars sur Arte)

Vous avez depuis retravaillé en France avec Le chant du loup, le premier long métrage d’Antonin Baudry, plongée au cœur du milieu des sous- marins nucléaires, avec Omar Sy, Mathieu Kassovitz, Reda Kateb et François Civil. Qu’est ce qui fait selon vous la singularité des plateaux de cinéma français ?

La pause déjeuner ! (rires) On n’a jamais de vin à la cantine en Allemagne… Ni d’aussi bons fromages. Ma concentration, aussi, est différente. Car en français, je dois être en permanence concentrée sur ce qui se dit autour de moi pour savoir ce qui est important ou pas. Mais à part ça, je ne vois pas d’immenses différences. Sauf peut- être le côté débrouillard des Français où mes réalisateurs sont toujours arrivés à faire ce qu’ils voulaient de la manière dont ils le voulaient surtout si le papier, cela semblait impossible !

Vous connaissiez Marseille avant d’y tourner Transit ?

Oui car pile un an avant, et évidemment sans savoir que j’y tournerai, j’y ai passé un mois… pour prendre des cours de français dans une école. Ca faisait rire d’ailleurs tous les Parisiens que je rencontrais et qui ne comprenaient pas pourquoi j’allais là- bas apprendre le français ! (rires) J’ai adoré cette ville et la mixité de sa population. Et connaître ses rues et la géographie de ses quartiers m’a évidemment aidé pour Transit. D’autant plus que Christian a filmé pas mal de scènes à la manière d’un documentariste. Et on peut d’ailleurs surprendre sur certains plans des regards caméra de passants qui se rendent soudain compte qu’ils sont filmés. Mais comme tout paraît étrange dans Transit, on ne le remarque même pas ! (rires)

 

Transit, réalisé par Christian Petzold, avec Paula BeerFranz RogowskiGodehard Giese et Lilien Batman, en salles le 25 avril 2018