Dirty Dancing
ESC Distribution

Eh non, Bébé ne dit pas "Tu n'as pas besoin de courir le monde après ton destin comme un cheval sauvage" en VO.

Dirty Dancing est en couverture du n°8 de Première Classics, le mook qui raconte "la petite histoire des grands films". Sur pas moins de 20 pages, on y raconte en détails comment la bluette fauchée est devenue un blockbuster surprise, puis un film culte. L’article revient notamment sur l’incroyable version française du film, qui prouve comme peu d'autres que "traduire, c’est trahir". Extrait :

Dirty Dancing a beau être aussi culte aux Etats-Unis qu’en France, ce n’est pas tout à fait selon les mêmes termes. Si vous croisez un ami américain fan du film, ne vous avisez pas d’essayer de lui traduire le légendaire conseil de Bébé à Johnny Castle, « Tu n'as pas besoin de courir le monde après ton destin comme un cheval sauvage. » Euh… « Stop running after your destiny like a wild horse » ? Il n’y comprendrait rien, et ce serait bien normal : dans la version originale du film, Bébé se contente d’un simple « It doesn’t have to be that way » (« Ça n’a pas à se passer comme ça »). Et elle le dit avec la voix de Jennifer Grey, beaucoup plus mature et affirmée, moins « bébé », que celle de sa doubleuse Virginie Ledieu.

 

Incroyable mais vrai : la quasi-totalité des répliques anthologiques du film sont en réalité de pures inventions des traducteurs français, rendues plus mémorables encore par les intonations des comédiens, qui "exagèrent" les intentions originelles. Quand le père de Bébé, M. Houseman, revient dans la nuit après avoir porté assistance à Penny et découvre le visage maquillé de sa fille, l’acteur Jerry Orbach, à l’origine, ordonne d’un ton las : « Je ne veux plus que tu fréquentes ces gens. Et enlève ce truc de ton visage avant que ta mère te voie. » (« I don’t want you to have anything to do with these people again. And take that stuff off your face before your mother sees you. »). En VF, c’est plus brutal : « Je ne veux plus te voir traîner avec cette bande de margoulins. Et enlève ce maquillage ignoble de ta figure, tu as l’air d’une pute. »

 

C’étaient les années 80, une autre époque, quand les Français s’amusaient à détourner et à « pimper » un matériau étranger jugé bas de gamme. Un temps où on réinventait les dialogues de Nicky Larson avant sa diffusion au Club Dorothée et où les VF des séries américaines comme Magnum ou Starsky et Hutch devenaient des terrains de jeux pour doubleurs déchaînés, tordant le texte originel à leur humeur. Une pratique impossible aujourd’hui mais qui était alors monnaie courante. L’auteur de la VF de Dirty Dancing, Henry-Paul Steimen, a revendiqué sa liberté d’invention : « J’ai choisi d’introduire un peu de second degré afin de ne pas tomber dans la bluette insipide. Une adaptation de film, ce n’est pas une traduction littérale. C’est du spectacle. »

Un précepte qui ne s’appliquait bien évidemment pas aux films de Scorsese ou de Fellini… Mais dans le cas d’un produit de consommation courante comme Dirty Dancing, ça passait… En jouant aujourd’hui au petit jeu des différences, difficile de ne pas constater que la VF dénature sérieusement le propos initial, faisant passer l’héroïne pour plus sotte qu’elle ne l’est en réalité. Quand Bébé rougit après avoir dit à Johnny « Je l’ai aidé à porter les pastèques », elle répète la phrase pour elle-même (« I carried a watermelon ? ») comme pour se reprocher d’avoir eu une réflexion aussi tarte. En français, ça donne : « C’est pas un crime de porter des pastèques », ce qui n’a aucun sens (mais est plus rigolo). Le féminisme du film, lui, se perd complètement en chemin, le vrai prénom de Bébé, Frances (« Comme la première femme à être entrée au gouvernement », explique-t-elle, en référence à la ministre de Roosevelt, Frances C. Perkins) devenant Frédérique – « ça peut aussi être le nom d’un mec ! », s’enthousiasme le personnage, sans qu’on sache très bien pourquoi. 

Faut-il pour autant s’offusquer ? Paradoxalement, cette VF fantaisiste, bien qu’elle nanardise le film à outrance, a contribué à son culte durable sous nos latitudes. Parce qu’ils l’ont très souvent découvert en version française, les fans de Dirty Dancing refusent de toute façon de le voir en VO. Et l’essentiel est sauf : « Nobody puts Baby in a corner » était une réplique tellement puissante que même les petits malins de la VF n’ont pas trouvé mieux.

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