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Le réalisateur de Phantom Thread revient sur sa collaboration avec le génial acteur anglais.

Phantom Thread, le nouveau film de Paul Thomas Anderson, vient de sortir dans les salles françaises, et c’est une splendeur. Portrait d’un couturier obsessionnel et tyrannique dans le Londres des années 50, cette deuxième collaboration du réalisateur américain avec Daniel Day-Lewis, dix ans tout rond après There Will Be Blood, pourrait également bien être la dernière, l’acteur ayant annoncé vouloir arrêter le cinéma. Il avait certes déjà fait le coup à la fin des années 90, avant que Martin Scorsese ne lui propose d’être le boucher sanguinaire de Gangs of New York… Mais cette fois-ci, selon P.T. Anderson, c’est du sérieux.

On raconte que vous avez travaillé très étroitement avec Daniel Day-Lewis pendant l’écriture de Phantom Thread, presque co-écrit le film avec lui… Ça vous était déjà arrivé de travailler ainsi avec un acteur ?
Non, à part avec Philip Seymour Hoffman sur The Master. La différence étant que pour The Master, j’avais énormément de matière à condenser, tandis que cette fois-ci, le point de départ était très ténu.

C’était quoi exactement, ce point de départ ?
Il n’était à l’origine même pas question de parler du milieu de la mode, juste de l’histoire d’un homme et d’une femme. Lui est égocentrique, il ne parvient à faire preuve de tendresse que quand il est malade ou fatigué. Elle va alors chercher un moyen de l’affaiblir… J’avais l’image de leur rencontre dans un restaurant, c’est tout. J’en ai parlé à Daniel, parce qu’on cherchait à tout prix à travailler de nouveau ensemble depuis There will be blood. On a commencé à réfléchir à qui pouvait bien être cet homme. Un artiste, peut-être ? Mais alors dans quel domaine ? Et pourquoi pas un couturier, tiens ? On s’est peu à peu passionné pour la figure de Cristobal Balenciaga. On aimait aussi beaucoup cette histoire de Beatrix Potter, Le Tailleur de Gloucester, sur un tailleur qui doit préparer un manteau pour le maire de la ville, et est aidé dans la nuit par des souris, qui lui sont reconnaissantes parce qu’il les a protégées du chat. 

Notre critique de Phantom Thread

A quel moment avez-vous su que vous teniez la matière pour un film ?
Tout s’est mis en place petit à petit. Daniel et moi avancions en parallèle. Moi sur mon script et lui sur ses recherches. Ce qui était plutôt malin car ça nous a fait gagner un temps précieux. Je savais qu’il aurait besoin d’au moins un an pour réfléchir au rôle et apprendre la couture. Je n’avais d’ailleurs pas la certitude qu’il me dirait oui à l’arrivée ! Il aurait tout aussi bien pu conclure qu’il n’était finalement pas intéressé. Mais il était heureux d’explorer ce monde… C’est lui qui a trouvé le nom du personnage, Reynolds Woodcock ! Quand on travaille ainsi, il y a toujours un moment où les choses deviennent concrètes, tridimensionnelles. Où il n’est plus seulement question de sources documentaires et de bribes de scénario. Ce moment, c’est quand Daniel a commencé un stage auprès des couturiers du New York City Ballet. Je suis allé lui rendre visite et c’est là que j’ai compris que ça allait le faire. Il avait l’air tellement heureux, il s’éclatait. Et il était doué !

Entre vos deux films avec Daniel Day-Lewis, vous avez fait deux films avec Joaquin Phoenix. Ils ont des points communs ?
Sur le plateau, Daniel arrive chaque matin déjà “dans” le personnage. Il se comporte comme se comporterait l’homme qu’il incarne. Joaquin fait la même chose, et honnêtement, je trouve que c’est une bonne manière de concevoir son travail. Les voir totalement investi dès la première heure du jour, c’est galvanisant. Les gens se méprennent souvent sur ce processus. Ils imaginent que c’est un truc bizarre, ou une façon de se prendre au sérieux. Que c’est douloureux, cafardeux. Alors que pas du tout. On se marre beaucoup. 

Cinq films à voir avant Phantom Thread

Pas toujours, manifestement… Après le tournage du film, Day-Lewis a eu ces mots très forts dans le magazine W, pour expliquer son envie d’arrêter le cinéma : “Avant de tourner Phantom Thread, je ne savais pas que j’allais arrêter. Paul et moi avons beaucoup ri en préparant le film. Puis nous avons cessé de rire et été submergés par un grand sentiment de tristesse. Ça nous a pris par surprise : nous n’avions pas compris ce à quoi nous avions donné naissance. C’était dur à vivre. Et ça l’est toujours.” A quoi fait-il référence exactement ?
Hum. Sans doute à la scène des asperges…

Cette scène de ménage géniale au milieu du film…
Oui. On avait écrit cette séquence en imaginant qu’elle serait très drôle. Il y avait quelque chose d’absurde et de grotesque là-dedans qui nous faisait vraiment rigoler. Mais ça a été un enfer à tourner. Ça ne sonnait plus du tout comme prévu. Tant mieux après tout, les tournages sont faits pour ça ! Mais je voyais bien que Daniel souffrait, il me le disait entre les prises. « Ce n’est pas comme on imaginait que ça serait, n’est-ce pas ? » Je ne sais pas, c’est peut-être à ce moment-là que la tristesse s’est emparée de lui…

Et sa retraite ? Vous y croyez ? Vous l’aviez vu venir ?
Bien sûr que je le crois ! Il faut prendre ces choses au sérieux. Très franchement, non, je ne m’y attendais pas. Même si je sais qu’il en souvent parlé. Ça le démange depuis vingt ans. Là tout de suite, je préfère ne pas y penser, je me mets la tête dans le sable. Beaucoup de gens se disent qu’il finira par revenir. Mais si j’étais vous, je ne me ferais pas trop d’illusions.