PORTRAIT – Mirabelle Rousseau, chef de file du T.O.C.

PORTRAIT – Mirabelle Rousseau, chef de file du T.O.C.

Quinze ans déjà que la compagnie existe, cachant derrière ces trois lettres un concentré de personnalités fortes, dramaturge, metteure en scène, comédiens, scénographes et techniciens. Une équipe qui fonctionne en collectif et envisage non seulement la création mais la représentation elle-même comme un processus, un work in progress réfractaire à toute fixation formelle. Le plateau y devient donc laboratoire permanent de leurs expérimentations scéniques à partir de textes souvent non-théâtraux, d’avant-garde ou théoriques, inachevés voire fragmentaires, puisant dans un répertoire littéraire sans frontière, peu connu ou carrément méconnu, dénichant des perles, des œuvres surprenantes et insoupçonnées. Au T.O.C, on pratique le théâtre de façon Obsessionnelle et Compulsive et l’on passe ses nerfs, ses humeurs, ses envies, ses désirs enfouis, sur une matière textuelle dense, éclectique, exigeante, qui propulse la compagnie à chaque création vers de nouveaux horizons, une nouvelle façon d’aborder le plateau, le rapport au public. Dans ce théâtre-là, le texte est la base, le socle de tout l’échafaudage scénique, le déclencheur inhérent à chaque dispositif scénographique. Il donne la direction. Il donne le ton, la tonalité, le "La" du spectacle à venir. Il est préexistant et prépondérant. Il s’impose sans imposer pour autant son origine, son pedigree, sa valeur écrasante. Pas de respect outrancier et paralysant. Ici, on s’empare du verbe à pleines mains, sans prendre de gants. Avec une sacrée intelligence et une espièglerie souvent latente.A la tête de ces obsessionnels de la scène, défricheurs compulsifs de voix plus ou moins proches ou lointaines, iconoclastes en leur temps et de tous temps, une frêle demoiselle de tempérament : Mirabelle Rousseau. Prénom de fruit, délicat, sucré et estival, accolé d’un nom de famille familier, drainant dans son sillon celui d’un écrivain philosophe des Lumières. Discrète, peu encline à se mettre en avant, Mirabelle Rousseau n’en est pas moins celle sans qui le collectif ne serait pas ce qu’il est, la meneuse de troupe de ces toqués de théâtre, la pourvoyeuse en idées, la metteure en scène attitrée du collectif. Passée par une maîtrise en Arts du Spectacle, agrémentée du fameux DESS de mise en scène de Nanterre, la jeune femme a assisté de nombreux metteurs en scène tout en menant sa recherche personnelle de son côté, entourée de son armée. Depuis ses débuts, elle axe son travail sur la dramaturgie et ses propositions, formes courtes en solo ou performances chorales, brillent d’acuité, de pertinence, de radicalité, toutes empruntes d’une cohérence aigüe dans le rapport instauré entre le fond et la forme. Chaque création nous immerge dans la moelle épinière de l’écriture qu’elle aborde, qu’elle affronte, qu'elle "traduit" à la scène. Autant dire que pour se faire, l'équipe entourant Mirabelle Rousseau, de Muriel Malguy à la dramaturgie à Esther Silber à la régie générale, en passant par ses interprètes tous terrains, Etienne Parc, Estelle Lesage, Emilie Paillard, Mathias Girbig, Grégoire Tachnakian, Nicolas Cartier… est rompue aux pratiques de haute voltige chacun dans son domaine. Réactivité, adaptabilité, chacun s’empare de sa tâche avec panache.Il y a peu, la compagnie se produisait à la Générale, un des rares lieux alternatifs de la capitale, suite à une résidence de création entre les murs de cet espace atypique. Elle y présentait sur une semaine (du 13 au 16 mai) trois chantiers en cours, trois "petits formats", portés par un ou deux comédiens, ne dépassant pas 1 heure. Des propositions concentrées dans l’espace et le temps, aux scénographies à la fois légères et complexes, trouvant leur origine dans des textes non théâtraux. Exit les pièces en bonnes et dues formes, les dialogues définis et délimités. Mirabelle Rousseau explore en parallèle trois écritures sans rapport les unes avec les autres au premier abord : celle d’Antonin Artaud, de Raymond Roussel et de Jean-Patrick Manchette. La juxtaposition des trois langues, en trois dispositifs distincts, souligne d’autant plus le travail unique qui est fait à partir de chaque texte. Et si leurs auteurs sont connus et reconnus, ce n’est pas dans leurs œuvres les plus célèbres que Mirabelle Rousseau puise sa matière. Au contraire, elle s’aventure dans les recoins obscurs de leurs corpus, afin d’en dégager les mécanismes mêmes de l’écriture. Ainsi, elle porte au plateau trois pépites :-          L’Arve et l’Aume, un texte d’Antonin Artaud, transposition littéraire d’un chapitre d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, sorte de palimpseste ayant pour sujet même la langue et son pouvoir de nomination, donc de création. Le verbe est au centre de l’écriture elle-même et l’armoire qui sert de support de jeu à la comédienne (Emilie Paillard), toute en chausse-trappes et cachettes secrètes, entre en résonance directe avec les inventions verbales et autres mots-valises d’Artaud. L’espace de jeu se concentre sur la scène miniature d’un tapis. Les lampes de chevet (à l’envers et à l’endroit) et les coussins de velours sur lesquels prennent place les spectateurs accentuent l’intimité chaleureuse et ludique de la proposition.-          Marie Immaculée, un scénario érotique et libertaire signé Jean Patrick Manchette, maître du polar social. Adapté à la scène dans une proximité toute sulfureuse, cette forme réjouissante menée tambour battant par Etienne Parc et Estelle Lesage installe le duo de comédien dans un lit, berceau d’une succession de décors en accord avec les péripéties sexuelles et politiques de ce récit plein de mordant et d’humour.-          Comment j’ai écrit certains de mes livres de Raymond Roussel ou la révélation posthume de son procédé d’écriture. Une œuvre testament dans laquelle l’auteur des fameux Locus Solus et Impressions d’Afrique explique et décrypte sa "méthode", son usage personnel des accouplements de mots et des combinaisons phoniques. C’est donc autour du cercueil de Roussel que sont conviés les spectateurs, invités à un dernier recueillement devant la dépouille mortuaire de l’écrivain. Le comédien Laurent Charpentier endosse la verve obsessionnelle et le génie fou de Roussel avec le brio qu’on lui avait déjà vu du côté de la poésie de Tarkos tandis que Mirabelle Rousseau campe elle-même une maîtresse de cérémonie austère et hospitalière.Ainsi, chaque proposition est une miniature qui relève de l’orfèvrerie fine. Précision de la direction d’acteur, interprétation riche, inventive, soutenue, scénographies en forme d’écrins sur mesure de l’écriture, choix judicieux de textes passionnants, hors de toute mode et de toute unité de style. Il n’y a pas de limites aux explorations littéraires du T.O.C et Mirabelle Rousseau s’empare de chaque texte avec un sens aiguisé et de la langue et du théâtre. Car n’est pas chose aisée de parvenir à extraire la théâtralité inhérente à chacune de ces œuvres. Et le pari est largement relevé. En résultent trois propositions ciselées et jubilatoires, renouvelant chacune notre perception, notre écoute et... notre envie de lire.Par Marie Plantin

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