Oscars 2016 : Comment Spotlight a mis tout le monde d’accord

Spotlight, Thomas McCarthy

Le film de Tom McCarthy combine les deux tendances ciné favorites de l’Académie. 

29/02 12:15

C’est quoi un "film à Oscars" ? Une croûte académique ? Une machine rutilante blindée de stars bien shampouinées ? Un film distribué par Harvey Weinstein ? La définition n’est pas simple et a longtemps varié selon les époques – une cérémonie qui a sacré Shakespeare in Love aussi bien que No Country for old men n’a manifestement jamais eu de règles très strictes… Mais depuis le début de la décennie 2010, les choses ont changé. Les lauréats se partagent désormais entre deux catégories : les films historiques d’un côté (Le Discours d’un roi, 12 Years a Slave, Démineurs) et les films sur Hollywood de l’autre (The Artist, Argo, Birdman). Deux "genres", trois films de chaque côté de la barrière, tout est bien rangé. Au moins, ça, c’est clair.

Oscars 2016 : Le palmarès complet

L’autre truc très clair, c’est que les films sur le journalisme, normalement, ne gagnent pas d’Oscars. Du moins presque jamais. Citizen Kane a perdu face à Qu’elle était verte ma vallée (en 1942), Les Hommes du Président et Network face à Rocky (1977), Broadcast News face au Dernier Empereur (1988), Good night and Good Luck face à Crash (2005). Spotlight, récit minutieux de la longue enquête sur les crimes pédophiles des prêtres de Boston, est le premier du genre à être couronné depuis Le Mur invisible (Gregory Peck combattant l’antisémitisme devant la caméra d’Elia Kazan) en 1948. C’est un super film de journalistes – documenté, humaniste, tendu, "suspenseful" à souhait. C’est aussi un super film pour l’Académie – bien joué, démocrate, pas trop ramenard ni bruyant.

Mais si Spotlight a mis tous les votants d’accord, c’est surtout parce qu’il combine les deux tendances fétiches de l’Académie aujourd’hui. La grande Histoire et les coulisses de l’usine à rêves. Ce n’est pas un film sur Hollywood, certes, mais il en utilise les mêmes ressorts : description minutieuse d’une corporation qui alimente les fantasmes, dissection des rouages d’une grande machine médiatique, plongée dans les vicissitudes intimes de professionnels dont le job a un impact universel… C’est Argo dans les travées du Boston Globe. The Artist avec la presse papier dans le rôle du cinéma muet.

Et c’est aussi un film d’histoire. D’histoire immédiate. Une plongée dans un monde encore dans toutes les mémoires mais déjà totalement englouti. Soit les quelques années qui enserrent le 11 Septembre, qui sont aussi le moment de la grande bascule vers le nouveau siècle et l’info digitalisée. Spotlight chronique ce moment "si loin, si proche" avec la volonté manifeste d’en faire un geste mémoriel. C’est l’un des premiers films à faire ça (Truth, l’autre film de journalistes de la saison, avec Cate Blanchett et Robert Redford, s’y essaye d’ailleurs aussi, mais avec beaucoup moins de succès). Les journaux qui sortent des presses au petit matin, les news imprimées sur du papier, l’odeur de l’encre encore fraîche… Les derniers moments du film ont des airs de requiem. Un requiem en sourdine, sans emphase, à distance parfaite, critique et nostalgique à la fois. C’est grandiose et dérisoire, et ça fait courir sur l’échine un vrai frisson de cinéma. C’est un peu moins bandant que Mad Max : Fury Road. Mais c’est une très bonne définition de ce qu’on attend d’un film à Oscars. 

 

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