Les Films du Losange

Dans La Douleur, en jeune Marguerite Duras guettée par la folie, Mélanie Thierry est exceptionnelle. Rencontre.

Adapté du journal éponyme de Marguerite Duras, relatif à l’angoisse vécue en 1944 par la romancière suite à l’arrestation de son mari par la Gestapo, La Douleur est l’occasion pour Mélanie Thierry de retrouver Emmanuel Finkiel, qui l’avait dirigée dans Je ne suis pas un salaud. De tous les plans, l’actrice, vibrante et déterminée, est magnifiquement mise en valeur par la caméra caressante de Finkiel. Et tient son plus beau rôle depuis Ombline (2012, Stéphane Cazes).

La Duras que vous incarnez n’est pas la plus iconique, celle du col roulé et des grosses lunettes…
(coupant) Je n’ai pas vraiment l’âge.

Du coup, était-ce plus facile de vous l’approprier ?
D'une certaine façon, oui, puisque Duras n’existait pas à l’époque en question, elle n’avait pas encore son nom d’écrivain. Lorsqu’elle a écrit ses cahiers intimes, elle n’était qu’une jeune romancière sans maison d’édition, pas vraiment prise au sérieux par l’intelligentsia parisienne. Elle faisait partie de ces femmes dont les hommes étaient au front ou prisonniers et qui attendaient.

Comment l'avez-vous "créé" avec Finkiel ?
Rapidement. Emmanuel est trop agité pour parler dans le vide ! (rires) On l’a envisagée comme deux personnages en un : d’un côté, la Marguerite tourmentée, dans le temps présent, avec une folie qui la gagne doucement, un peu à l’image d’Adèle H ; de l’autre, le double de Duras avec cette pensée très littéraire qui se déploie en voix off. Il fallait le côté juvénile et frais et le côté plus introspectif, plus mature.

Comment travaillez-vous en général ?
J’ai besoin de soutien. Quand je me sens abandonnée, je suis vite échouée. Je me fais tout le temps accompagner par les metteurs en scène et des gens de confiance. Il se trouve que le film a été très compliqué à monter, le tournage a notamment été arrêté pendant trois semaines. On ne savait pas si on reprendrait et si le résultat de tout ça consisterait en quelques rushes rangés dans un placard. C’était douloureux.

Marrant que vous employiez le terme “douloureux”.
Il y avait un parallèle qui nourrissait le personnage. Inconsciemment, tous ces événements m’ont amené à être dans une lutte, dans la foi, et jamais dans le renoncement. On était en outre une équipe réduite de dix personnes, tous hyper responsabilisés. Cela a favorisé une intimité et une confiance incroyables.

Le personnage est dans la douleur permanente, la séduction malgré elle et l’action ponctuelle -avec la résistance. C’est un rôle très dense, sans doute votre plus marquant, avec ceux que vous avez tenus dans Ombline et La princesse de Montpensier. Où le situeriez-vous dans votre Panthéon personnel ?
Je dirais que ce rôle incarne tout le cinéma que j’aime même si je n’ai pas envie de minimiser les autres que j’ai aimé faire. J’ai l’impression d’être réellement à ma place. Si je ne pouvais travailler qu’avec Finkiel, je le ferais sans hésiter. Il a une façon bien particulière de diriger, de tenir un plateau, d’envisager le cinéma, d’en parler, c’est galvanisant.

Des rôles féminins comme ça ne courent pas les rues.
Il faut être patiente et se dire que c’est une chance d’avoir eu un grand rôle, ou deux. On peut passer une vie d’actrice à remplir des fonctions mais à ressentir une certaine frustration. Je suis tout de même assez chanceuse depuis mes débuts.

Il y a eu des décrochages surprenants dans votre carrière : après Quasimodo del Paris, vous enchaînez deux films en Italie ; après Pardonnez-moi, vous devenez une actrice de films d’action (Chrysalis, Babylon AD, Largo Winch) ; après Ombline et Pour une femme, vous faites Zero Theorem
On ne donnait pas cher de ma peau après Quasimodo del Paris, que j’adore. Sans Timsit, je ne serais jamais sans doute devenue comédienne. Après, il a fallu s’accrocher, s’améliorer. J’ai connu une belle marge de progression ! (rires) Je n’avais pas soif de cinéma, de grands textes, je faisais ce qu’on me demandait, je n’avais aucune culture cinématographique. J’étais profondément timide et complexée.

Souffrez-vous toujours d’un problème de légitimité ?
On en souffre tout le temps. Ses complexes, on les traîne toute sa vie, on les gère.

Il y a eu ce moment où l’on a cru que vous alliez vous transformer en héroïne badass…
Ca m’amusait et j’avais l’âge pour ça. On fait aussi certains films pour exister, gagner du terrain, ça fait partie du métier. Mais je ne regrette rien. J’ai trouvé ça formidable de faire Babylon AD même si, à l’arrivée, le film a été un fiasco et s’est fait démonter par son metteur en scène. C’était personnellement une expérience géniale qui m’a permis de rencontrer une coach d’anglais géniale, devenue l’une de mes meilleures amies, sans qui je ne ferais rien.

Etes-vous restée en contact avec Mathieu Kassovitz ?
Je l’ai vu il y a peu. C’est un type en colère, un nerveux qui part au quart de tour que j’aime beaucoup ! Quand il a sa caméra sur l’épaule, il peut faire surgir de beaux moments de cinéma.

Le César du meilleur espoir obtenu en 2010 pour Le dernier pour la route vous a-t-il libéré ou a-t-il été lourd à porter ?
J’étais follement heureuse. Je ne pensais pas que ça puisse m’arriver. Ca m’a réjoui pour mes parents.

Qu’est-ce qui fait courir Mélanie Thierry ?
J’ai envie de faire des films qui marchent, qui aillent jusqu’aux gens. Ca ne me manque pas mais j’aimerais bien.