21st Century Fox

Rencontre avec le réalisateur britannique, qui signe l’un des grands films américains du moment.

Auteur de théâtre prolifique et acclamé, le britannique Martin McDonagh avait réalisé deux films jusqu’à présent, l’excellent Bons Baisers de Bruges (avec Colin Farrell en tueur à gage dépressif) et le boursouflé 7 Psychopathes (une farce sur Hollywood blindée de stars). Avec 3 Billboards, les panneaux de la vengeance, il décoche un petit chef-d’œuvre, une fable caustique irrésistible sur l’obsession US pour la loi du talion, portée par des acteurs en état de grâce (le trio Frances McDormand – Sam Rockwell – Woody Harrelson). Applaudi à la Mostra de Venise (où il a remporté le prix du scénario), 3 Billboards est l’un des favoris de la course aux Oscars depuis sa razzia aux derniers Golden Globes (meilleur film dramatique, meilleure actrice dans un film dramatique pour Frances McDormand, meilleur second rôle pour Sam Rockwell, meilleur scénario). Et c’est mérité.

Quand vous tournez 3 Billboards, vous vous sentez comme un réalisateur américain ou comme un Européen venu faire un film en Amérique ?
Oh, je détesterais que le film soit considéré comme le point de vue d’un Européen sur l’Amérique – dans le sens où je ne veux pas être une espèce de commentateur touristique condescendant ! Je voulais vraiment respecter la vérité du pays, la vérité des lieux. J’ai beaucoup voyagé à travers les Etats-Unis, en bus et en train, je me suis arrêté dans des endroits inhabituels comme Boulder, Colorado, ou Santa Fe… Je voulais “absorber” ces lieux, les gens que je rencontrais, être une éponge, pour me faire une idée réelle du pays. Depuis l’élection de Trump, c’est trop facile de balayer d’un revers de la main les habitants de l’Amérique profonde en disant que ce sont des idiots. C’est pourtant le même pays qui a élu Obama ! Tout le monde n’est pas devenu raciste en l’espace de quatre ans. On peut faire une analyse un peu plus poussée que “les électeurs de Trump sont des crétins”. Pareil pour le Brexit.

Ce point de vue sur l’Amérique, vous l’appliquez à la manière dont vous caractérisez vos personnages. Ils sont insaisissables, on n’arrête pas de changer d’avis sur eux. La gentille mère de famille avec laquelle on compatit est peut-être un peu facho sur les bords, le flic raciste aura peut-être droit à une seconde chance…
Oui, l’idée, c’est de voir l’humanité en chacun d’eux. Etre complètement avec Mildred (Frances McDormand), puis complètement avec le personnage de Woody (Harrelson), ne pas traiter uniquement le personnage de Sam (Rockwell) comme un bouffon raciste… J’écris comme ça. J’essaye de ne jamais proposer le truc évident, attendu. A chaque nouvelle page, il peut se passer n’importe quoi, un personnage peut entrer dans la pièce avec un flingue ou une girafe.

Vous n’avez jamais de plan d’ensemble avant de vous mettre à écrire ?
Non, je ne structure pas, je ne sais jamais ce qui va se passer dans la scène suivante, ni même dans celle que je suis en train d’écrire. A l’origine, je n’avais rien d’autre que l’idée des billboards et de cette femme, Mildred, qui part en guerre contre les flics de la ville. Je n’ai su que très tard comment tout ça allait finir. Si tu arrives à te surprendre toi-même en écrivant, il y a des chances que le public soit surpris.

Notre critique de 3 Billboards, les panneaux de la vengeance

3 Billboards est très différent de 7 Psychopathes, votre précédent film. Et beaucoup plus proche du premier, Bons Baisers de Bruges
La vérité, c’est que je ne suis pas très satisfait de 7 Psychopathes. C’est entièrement de ma faute. Les acteurs sont supers, mais il y a quelque chose de trop “petit malin” dedans, trop méta. Je racontais cette histoire sur des cinglés de Hollywood, mais qu’est-ce que j’y connais, moi, à Hollywood ? Pour le coup, c’était vraiment un film de touriste, d’outsider. Dans Bons Baisers de Bruges, on était vraiment du côté de Colin (Farrell), on avait le temps de ressentir de l’empathie pour lui. Dans 7 Psychopathes, on plane au-dessus de la mêlée, les personnages sont de simples marionnettes.

A quel moment vous êtes vous rendu compte que vous n’étiez pas fan de 7 Psychopathes ?
Peut-être un an ou deux après l’avoir fini. Je n’aime pas trop les critiques, j’essaye de ne pas les laisser affecter mon travail, mais quand TOUTES les critiques disent que ton film est raté, soit tu te mets sur la défensive, soit tu décides de te remettre en question… Avant de me lancer dans 3 Billboards, j’ai donc revu mes deux premiers films, et c’est là que j’ai compris que je voulais être le cinéaste de Bruges, pas celui de Psychopathes. C’est pour ça que 3 Billboards est comme une oeuvre jumelle de Bruges, moins masculine et absurde, plus féminine et triste, mais avec la même tendresse. Voilà le genre de films auxquels je veux être identifié.

En embauchant Frances McDormand et le compositeur Carter Burwell, en situant l’intrigue dans un bled du Missouri, vous vous doutiez que tout le monde allait comparer votre film à ceux des Coen, non ?
Oui, mais ça ne me dérangeait pas plus que ça, parce que je sais que ce sont des comparaisons superficielles. J’adore les Coen, mais je trouve qu’on va ailleurs avec ce film, vers quelque chose de plus triste, douloureux.

Frances McDormand dit qu’elle s’est inspirée de John Wayne pour le rôle…
Oui, elle avait cette idée en tête. Ce qui me posait un léger problème, étant donné qu’à mes yeux, John Wayne est un connard fasciste. Désolé, hein ! Je sais que c’est une immense star, une icône, mais à l’origine je voyais plus Mildred comme un personnage à la Brando ou Montgomery Clift. Plus sensible. Mais du coup j’étais coincé : impossible d’aller contre le désir de Frances ! Je la regardais marcher, bouger, et je voyais bien qu’elle pensait à John Wayne… Ce qui fait quand même sens, après tout, puisque Mildred est le genre de femme qui pourrait très bien être une fan de John Wayne.

Vous avez l’habitude de montrer des films à vos acteurs avant le tournage ?
Non. J’avais essayé à l’époque de Bruges, je leur avais montré Performance de Nicolas Roeg, parce que c’est un bon portrait de gangsters londoniens et que je me disais que l’énergie du film pourrait les inspirer. Mais Brendan Gleeson s’était endormi devant… Du coup j’ai laissé tomber !

A propos de Nicolas Roeg, vous citez justement Ne vous retournez pas dans 3 Billboards. Un autre film sur la mort d’un enfant…
Oui. Les cinéphiles feront le lien, mais si tu n’as pas la référence, c’est pas grave, ça marche quand même. C’est un film très important pour moi, l’un de mes préférés, je le citais déjà dans Bons Baisers de Bruges. Quand j’écris une scène où des personnages regardent la télé, je me dis que c’est aussi bien s’ils regardent un truc cool.

3 Billboards - les panneaux de la vengeance, actuellement en salles.

 

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