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L'actrice et réalisatrice est en couverture de Première.

Quand on sort d’un succès comme Polisse, est-ce qu’on fait dix fois plus attention pour le film d’après ? Avec ou sans succès, j’aurais fait gaffe. Sur Mon roi, j’étais beaucoup plus exigeante sur les décors, la lumière, le cadre, etc., alors que sur mes précédents films, je laissais les techniciens faire. C’était d’ailleurs tendu avec certains techniciens car je savais très bien ce que je voulais et je ne voulais rien lâcher. Pareil pour les acteurs, j’ai fait passer des essais pour tous les rôles.  

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Pour Polisse, vous cherchiez un sujet qui vous fasse peur. C’était également le cas ici ? En fait, Mon roi aurait dû être mon premier film mais, à l’époque, je ne me sentais pas assez forte. Le sujet avait trop d’envergure pour le peu d’expérience que j’avais. J’avais du mal avec la partie où les deux personnages se rencontrent et tombent amoureux. C’est dur de montrer des gens heureux sans que ce soit niais. Ça, ça me faisait peur. Je crois que je n’aurais pas pu faire le film sans la rencontre avec mon coscénariste Étienne Comar (Des hommes et des dieux).

C’est une histoire d’amour qui se délite mais c’est aussi le portrait d’un grand pervers narcissique... Je voulais qu’on aime les deux personnages. Dans la vie, on n’est pas un enfoiré pour tout le monde, on est toujours le gentil ou le méchant de quelqu’un. Je voulais parler du fait qu’on ne choisit pas les gens qu’on aime. Il arrive de tomber amoureux de gens qui nous rendent malheureux : on ne peut pas vivre avec, on ne peut pas vivre sans. Vincent a beaucoup défendu son personnage. Au début, il trouvait que Georgio était trop méchant. Je n’arrêtais pas de lui répéter que mon but n’était pas de faire le portrait d’un salaud.

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À l’époque de Polisse, vous disiez qu’il fallait toujours vous rappeler la réalité des choses : écrire un scénario, décrocher l’avance sur recettes, la chaîne, les régions... Est-ce que vous avez davantage le sens des réalités aujourd’hui ? Oui parce que le film coûte plus cher. Mais je n’ai toujours pas eu l’avance ! Quand j’étais « auteur », j’étais trop bricolo pour être  considérée comme telle et, d’un coup, avec le succès de Polisse, c’est comme si j’avais basculé du côté commercial. Quand j’ai passé mon oral pour le CNC et que j’ai confirmé que j’avais Vincent Cassel dans mon film, j’ai senti qu’ils allaient préférer donner les sous à un documentaire sur un koala.

Vous étiez le sujet central de votre premier film, Pardonnez-moi (2006), celui de l’un des sketchs du Bal des actrices (2009) puis le témoin de Polisse, et là, vous ne jouez plus du tout dans le film. J’avais envie de me concentrer à 100 % sur ce que je voyais. Je ne regrette pas d’avoir joué dans Polisse. Je pense que mon personnage ancrait le film dans une fiction, sinon ça aurait juste été une chronique. À l’époque, deux ou trois journalistes ont écrit : « Maïwenn est une bonne réalisatrice, il faudrait qu’elle arrête de jouer dans ses films. » Je ne leur donne pas raison mais je voulais essayer de voir ce que ça fait au moins une fois. C’est génial d’arriver le matin en jogging sans me préoccuper de ma gueule. Mais le prochain, je pense que je rejouerai dedans.

Vous avez écrit le film pour Emmanuelle Bercot ? Oui, j’avais très envie de faire un film avec Emmanuelle, mais elle a pas mal hésité. Dès Polisse, elle s’est mise à me hanter. À un moment, j’ai pensé faire le film en anglais avec Jennifer Connelly. Je l’adore, j’ai vu tous ses films. Elle avait dit oui, mais il y avait alors dans le script beaucoup plus d’histoires de procès, de scènes où on voyait la carrière d’avocate de Tony démarrer... La loi américaine est foutue de telle façon que ça ne marchait plus si je tournais le film à New York. Il a donc fallu convaincre Emmanuelle. Elle me disait : « Pourquoi moi ? Mais je suis pas belle, je suis pas si, pas ça. » Plus elle disait ça et plus je la voulais parce que c’est justement l’histoire d’une fille qui ne comprend pas pourquoi elle est choisie par un séducteur qui pourrait avoir n’importe quelle nana. Emmanuelle, c’est quelqu’un qui rigole très fort, son rire est très communicatif, j’adore ça. Elle pleure aussi très facilement, elle est très émotive. Sur le plateau, elle avait un cahier Clairefontaine grand comme ça noirci de notes. Elle connaissait le scénario par cœur, mieux que la scripte. Elle s’est foutue une pression énorme, mais elle n’était jamais aussi bluffante que lorsqu’on tournait une scène qui n’était pas prévue et qu’elle n’avait rien préparé.

Et Cassel ? On connaît tous un Georgio. Une espèce d’Yves Montand moderne, charismatique, séducteur. Au fur et à mesure de l’écriture du scénario, je n’imaginais plus que lui. Je lui ai proposé le film au bon moment. Il venait de se séparer de sa femme et le sujet du couple l’intéressait. Il est terriblement instinctif. C’est un génie absolu. Mais il n’est pas facile à diriger. C’est quelqu’un de très pressé tout le temps. Quand il te demande : « Ça va ? », si t’as pas répondu en une phrase, sujet, verbe, complément, on sent que ça le saoule. Faut aller vite, droit au but. C’est pour ça que je mimais beaucoup ce que je voulais dans les scènes. Et il détestait ça. Mais parallèlement à ce côté oppressant, je le sentais très libre sur le plateau, prêt à tout donner pour le film. C’est grisant pour un réalisateur de voir que son acteur a totalement lâché prise. Qu’il fait confiance. Du coup, je me sentais aimée, et on ne dit jamais assez combien le metteur en scène a besoin de ça sur un tournage. J’avais toujours l’impression que quand il arrivait le matin, il n’avait pas lu le scénario. Il disait : « Bon, on fait quoi aujourd’hui ? – Ben c’est la scène où tu déménages ! – Ah bon ? – Ben oui, on en a parlé dans la scène d’avant ! » Il oubliait tout. Je le chambrais, je lui disais : « Ah oui, donc t’as Alzheimer en fait ! » Le truc avec Vincent, c’est qu’il a tellement travaillé dans sa vie, tellement pris de cours de théâtre avec des méthodes différentes qu’il n’a pas besoin de se mettre en condition. Il peut jouer devant une chaise vide et il est tout de suite génial. Pour les scènes d’émotion, il fallait un peu l’accompagner parce qu’il se marre tout le temps. Quand je lui décrivais ces scènes, il disait : « Ah ouais, film de meufs quoi ! » Il a tendance à casser les trucs pour savoir comment les aimer.

Dans Polisse, il y avait surtout des scènes de groupe ; là, on est beaucoup plus sur des scènes de couple. C’était plus facile ? Oui. C’est épuisant de travailler avec dix comédiens en permanence. Ils n’étaient pas concentrés, ils me faisaient sentir que j’étais rabat-joie quand je les ramenais à la réalité du tournage. Il y avait un brouhaha permanent, on avait beaucoup de mal à s’entendre tellement ça chahutait dans tous les sens, il y avait des clans... C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai voulu faire un film sur le couple : ça m’a cassée de faire un film de groupe. J’arrivais plus à trouver l’envie, l’ingratitude de certains comédiens qui m’étaient très proches m’a brisée en deux. Sur le tournage, j’ai craqué. J’ai fait une crise, je suis tombée, spasmophilie, épilepsie, les pompiers sont venus. J’ai terminé le film avec une minerve et chaque jour je disais à Bercot : « Je vais pas y arriver, c’est toi qui vas finir Polisse. » Je pensais ne plus trouver la force de refaire un film. C’est mon amie Marina Foïs qui m’a soutenue et m’a donné un coup de pied au derrière. Je lui en suis infiniment reconnaissante. 

Après l’accueil que Polisse a reçu à Cannes, est-ce que c’était encore plus important pour vous d’être sélectionnée avec Mon roi En fait, le film aurait dû être fini en octobre dernier et sortir fin 2014, début 2015. Je ne suis pas sûre qu’on aurait attendu pour le présenter au comité de sélection. Je me serais peut-être dit : « Ça a été formidable à Cannes pour Polisse, restons dans ce miracle-là. » Mais j’ai eu de gros problèmes de montage et j’ai changé de monteur. Avec Simon Jacquet, on a presque tout repris à zéro et le film a finalement été terminé en mars, donc pile dans les délais de Cannes. Mon producteur avait très peur que je vive mal un éventuel refus, mais on s’en serait voulu de ne pas tenter le coup. Si le film n’avait pas été retenu, oui, j’aurais été triste. Pas hargneuse mais triste. Quand on dit : « Ouais, y a pas que Cannes comme festival », faut être honnête. Après avoir vécu ce que j’ai vécu là-bas, j’aurais été malheureuse.

Pour Polisse, pendant Cannes, vous disiez que vous aviez oublié qu’il y avait un palmarès. Là, vous avez plus l’esprit de compétition ? Pour Polisse, au bout de quelques jours à Cannes, on me disait : « T’as vu, t’es dans les pronostics. – Mais quels pronos ? » Là, je dirais que j’ai l’esprit de comparaison. Je suis prête à prendre le risque que la réception du film se passe moins bien que Polisse. Si jamais il plaît moins, s’il n’a pas de prix, c’est pas grave. Je trouve que mon travail de mise en scène est plus mature, que j’ai progressé. Le palmarès, c’est formidable mais ça ne remplace pas l’autoanalyse. 
Interview Stéphanie Lamome

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