Mad Max : du mythe inconscient au messianisme en cuir noir

Mad Max : du mythe inconscient au messianisme en cuir noir

Mad Max. Jésus habillé en cuir. La comparaison peut prêter à sourir, mais la saga créée par George Miller a toujours flirté, parfois inconsciemment, parfois consciemment, et peut-être trop consciemment, avec le parcours du héros messianique, ceci dès le premier film. "Que vous croyez en dieu ou pas", expliquait dans les années 80 Terry Hayes, co-scénariste de Mad Max 2 et Mad Max 3 et auteur de la novelisation du premier, "il y a une analogie entre Jésus, un mec ordinaire, un charpentier, qui peut-être n'est pas vraiment le fils de dieu, mais finit par mettre sa vie en jeu pour que le changement arrive. C'est un véritable parcours initiatique, un personnage ordinaire, qui se retrouve dans des situations extraordinaires. Et Max, qui commence comme un homme simple, avant qu'il parte errer dans les terres dévastées, et finisse par accomplir des choses extraordinaires". "L'histoire de Max ne pourrait par être aussi héroïque, si l'on avait pas commencé par le présenter comme une personne ordinaire. Ce serait juste un récit de super-héros de plus. Nous avons tous en nous le potentiel de devenir extraordinaires. Et c'est cette histoire que la saga raconte, sous différentes permutations, d'un film à l'autre. C'est pourquoi le personnage à touché les gens et a survécu au temps, parce qu'elle leur parle d'une manière que les films de ne font pas toujours".

Mad Max Fury Road : un film hybride qui réinvente le cinéma (critique)

Un mythe par accident

Réalisé entre fin 1977 et début 1978, Mad Max met en scène un futur régressif en train de sombrer dans les ténèbres de la sauvagerie et du primitivisme. Sur les autoroutes désertes d'Australie, une guerre sans merci oppose motards hors-la-loi et policiers, Interceptors, qui tentent de triompher de la vermine au volant de voitures aux moteurs surgonflés. Dans ce monde en pleine décadence, les notions du bien et du mal, de justice, sont des mots vides de sens, des valeurs illusoires qui ne masquent que provisoirement leur confusion et leur écroulement. Ainsi le premier personnage aperçu dans le film, habillé de cuir noir et visant au fusil à lunette un couple en train de copuler, ne se révèle pas être un criminel, mais un flic en train de prendre du bon temps ! Au fur et à mesure du récit, les bons, les méchants, le manichéisme disparaissent, pris au piège de l'instinct qui l'emporte inexorablement sur la raison et l'intellect. C'est ce même instinct qui va pousser un ex-flic, dont la famille a été massacrée, à assouvir son désir de vengeance de la manière la plus extrême et brutale, jusqu'a ce qu'il devienne lui-même semblable à ceux qu'il traque. La dernière scène, où il met en place un piège mortel dépassant en sadisme tout ce que les "méchants" auraient pu imaginer, sonne le glas pour Max Rockatansky, qui s'enfuit au volant d'une voiture sur une autoroute en ligne droite, perdu et oublié dans un monde ou flics et bikers ont fini par se rejoindre dans une même folie dévastatrice, véritable frénésie de vitesse, de violence et de meurtre.

Première pierre de la saga, élément fondateur, construction d'un mythe. Mad Max touche tous les points de départ du parcours initiatique du héros, sans cependant les faire aboutir. C'est que George Miller, débutant, ne maitrise pas encore totalement la construction de son récit, et n'a pas conscience qu'il construit une mythologie, même si elle va se révéler l'une des plus grandes du cinéma du 20e siècle. Le réalisateur est alors surtout occupé à réussir son premier film, et à survivre à l'expérience cinématographique. Il tourne avec quasiment des moyens de court-métrage, dans un désordre indescriptible, avec des caméras acquises d'occasion, celles ayant servi à Sam Peckinpah pour La Horde Sauvage. Le film est monté par George Miller et son producteur Byron Kennedy sur une période de 9 mois, le duo n'ayant pas les moyens de payer la location d'une véritable salle de montage. Miller monte les images dans la cuisine sur une planche de fortune installée sur des tréteaux, tandis que Kennedy monte le son dans la pièce principale sur l'unique table de l'appartement… 

L'histoire simple et directe, le dialogue gardé au minimum, la force visuelle du cinémascope et les cascades époustouflantes sont transcendées par la sophistication de la bande sonore et la partition musicale de Brian May. La formule magique de Miller et Kennedy pour raconter ce premier épisode (qui n'en est alors pas un) est simple : le film est monté en muet. Si l'histoire est claire juste avec les images, il ne reste plus qu'à rajouter la bande son qui sera retravaillée à l'extrême. Les dialogues sont, eux, négligés, et considérés comme une "nuisance" ! Peut-être en raison de ces prouesses techniques, Mad Max s'inscrit, à l'insu de Kennedy et Miller, dans la plus pure tradition mythologique, croisement improbable entre les films de samouraï et les westerns. Considérée par la presse comme d'"extrême droite" à sa sortie, Mad Max se comprend surtout comme une fable nihiliste angoissante sur la détérioration sociale et la perte de l'humanité. Un récit déjà quasi biblique, en somme.

George Miller : "J'ai fait Mad Max pour retrouver l'essence du cinéma"

Le guerrier de la route

Après le succès de Mad Max en 1979, George Miller et Byron Kennedy décident de se rendre à Los Angeles, où ils passeront le plus gros de l'année 1980, afin de se perfectionner dans l'art du scénario et de la réalisation. C'est là qu'ils vont rencontrer et sympathiser avec Steven Spielberg et George Lucas. Ce dernier leur offre le livre qui a inspiré Star Wars, "Le héros aux mille et un visages" de Joseph Campbell, fantastique analyse des mythologies de l'aube des temps à nos jours. Kennedy et Miller découvrent ainsi à rebours qu'ils ont inconsciemment inscrit Mad Max dans cette tradition, et que le livre explore les grandes lignes de la "suite" du cycle de l'héroïsme, qui va devenir le sequel Mad Max 2, connu aux Etats-Unis sous le titre de Road Warrior.

Réalisé en 1981 et se déroulant trois ans après Mad Max, Mad Max 2 met en scène un monde anarchique définitivement revenu à l'état barbare. Dès la première séquence, décalquant à l'identique la séquence d'ouverture du premier film, à la différence que Max s'est désormais substitué à l'anarchique "Nightrider", Miller amène son récit bien au delà du film original en montrant que la vermine règne désormais en maitre - un slogan sur une bâche posée sur le camion l'exprime carrément, pour ceux qui n'auraient pas compris "The vermin have inherited the earth". La seule "raison" humaine est désormais celle régissant la survie individuelle au milieu d'un déchainement de violence indescriptible. Un semblant d'ordre social va cependant renaitre autour de la quête de l'essence, devenue aussi indispensable que celle du feu au début de notre ère. A la fois futuriste et médiéval (un autre des secrets de la "formule" Mad Max Post-Apocalypse de George Miller), cet univers va être transformé par l'arrivée de son (anti) héros messianique et solitaire (son seul ami est un chien, avec qui il partage des boites de conserves d'aliments canins).

Alors qu'une lutte sans merci se déroule entre deux factions rivales, les cow-boys habillés de blancs dans leur fort d'un côté et les Indiens en cuir SM aux moeurs déviantes de l'autre, Max, qui a définitivement pris les oripeaux des seconds (voyez la méfiance avec laquelle il est accueilli par la tribu quand il vient livrer le corps du survivant au début du film), est amené malgré lui à prendre parti, d'abord par intérêt, et ensuite par choix, après avoir vu son véhicule détruit. Plus qu'un simple film d'action, Mad Max est l'histoire de sa rédemption. Max redécouvre son humanité et sa compassion et, à la fin du film, un sourire éclaire pour la première fois son visage, lorsqu'il s'aperçoit que son "héroïsme" a contribué à sauver une citerne remplie de sable.

Produit sur un budget beaucoup plus confortable et enrichi des costumes à influence punk de Norma Moriceau (qui a travaillé sur le film des Sex Pistols The Great Rock'n'roll Swindle), Mad Max 2 épouse de manière beaucoup plus consciente (et moins nihiliste) que le premier film le parcours du héros du monomythe de Joseph Campbell, remportant un succès international qui installe définitivement George Miller comme un des plus grand réalisateurs des années 80.

La sortie de route 

A partir de 1983, Kennedy et Miller commencent à travailler sur une suite. Malheureusement la tragédie frappe : en effectuant des repérages dans le désert, Byron Kennedy perd le contrôle de son hélicoptère et s'écrase. C'est un coup très dur pour George Miller, qui après un moment d'abattement, décide de se lancer dans une période d'activité intense. Avec l'aide de Terry Hayes, co-scénariste de Mad Max 2, il rédige Mad Max : Au delà du dôme du tonnerre. Le scénario sent fort le réchauffé, regroupant les actes principaux des deux premiers films et du monomythe de Campbell (déchéance du héros / errance / renaissance) en une seule histoire. Cette fois, au lieu d'un seul enfant, c'est à une véritable tribu, qui l'attendait comme le Messie, à laquelle Max va avoir affaire, dans un récit se déroulant 15 ans après Mad Max 2. Pour qui en douterait, Max commence l'histoire avec les cheveux tombants jusqu'à la ceinture. Terry Hayes est également co-producteur, et en l'absence forcée de Byron Kennedy, il semble, comme le rapportent de nombreuses personnes ayant participé au tournage, avoir pris le contrôle du projet, l'emmenant dans une direction totalement différente des deux premiers. Presque un reboot, PG-13 qui plus est (Mad Max 1 et 2, tout comme Fury Road, sont classés R). Pour simplifier le travail de George Miller, un co-réalisateur, George Olgivie, est engagé. Si le film déçoit à sa sortie (sa portée messianique prend toute la place, au détriment de l'action), l'extraordinaire sens de la mise en scène de George Miller rend la première moitié du film et la direction artistique visuellement époustouflantes. Mais Brian May à laissé la place à Maurice Jarre que l'on aura connu plus inspiré, et quand on sait que l'artiste engagé pour dessiner l'affiche du film est mort quelques heures après l'avoir terminée, on est en droit de s'interroger sur cette oeuvre bicéphale, accouchée dans la douleur.

Même sans les effets spéciaux, Mad Max Fury Road est très impressionnant

La résurrection ?

30 ans après Mad Max : Au delà du dôme du tonnerre, qu'est ce que Miller a repris de Joseph Campbell ? Dans Fury Road, c'est à un véritable kaléidoscope d'images inspirées de la trilogie, mais détournées de leur utilisation initiale, que Miller semble se livrer. Max commence, comme dans Mad Max 3, avec les cheveux longs. Crucifié à l'avant d'une voiture pendant le premier tiers du film, il se pose à nouveau comme celui par qui le changement arrive, même s'il partage désormais son parcours initiatique avec le personnage joué par Charlize Théron. Comme dans les deux précédents films de la saga, il est celui par qui la destruction d'un ordre établi arrive, et le commencement d'un ordre nouveau. Pas si éloigné de Jésus-Christ, finalement. Mais avec un cuir noir.

David Fakrikian

Mad Max Fury Road de George Miller avec Tom Hardy, Charlize Theron, Nicholas Hoult est dans les salles.

 


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