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En 2014, la star aujourd’hui centenaire commentait sa propre filmo pour le Huffington Post.

« En quelque 70 ans de carrière, j’ai tourné environ 90 films. (…) Je les ai presque tous oubliés, tout comme le public. Il y en a tout de même quelques uns dont je suis particulièrement fier, et je vais vous en parler »…

Voici le top de Douglas par Kirk himself, commenté dans un fabuleux mélange de considérations artistiques et d’anecdotes personnelles.
(Traduit de l’anglais. Lire le texte original sur le Huffington Post)

Kirk Douglas a 100 ans

L’Emprise du crime (Lewis Milestone, 1946)

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Commençons par mon premier film, L’Emprise du crime, un film noir fait chez Paramount. Je n’ai jamais voulu être autre chose qu’un acteur de théâtre à New York, mais c’était un choix de carrière précaire pour un père de famille. Je jouais une pièce, The Wind is Ninety – ne me demandez pas ce que ce titre signifie – quand j’ai reçu la visite d’un important producteur hollywoodien, Hal Wallis. C’est mon amie Lauren Bacall qui lui avait dit de venir me voir à New York parce que j’avais reçu de bonnes critiques. Il m’a proposé un job. Je ne pouvais pas refuser un film avec Barbara Stanwyck et Van Heflin. Sans parler du cachet, bien plus conséquent qu’à Broadway. J’ai appris mon rôle dans le train qui traversait tout le pays pour pouvoir être à la hauteur face aux stars du film. Je me souviens avoir parfaitement dit mes répliques pendant les répétitions et m’être impressionné moi-même, jusqu’à ce que je me rende compte que tout le monde me regardait de travers. J’avais appris le rôle de Van Heflin, et non celui du mari faible et alcoolique de Martha Ivers. J’étais mortifié ! Mais il n’a pas fallu longtemps avant que je m’humilie de nouveau. Le réalisateur m’a demandé d’allumer une cigarette. Je ne fumais pas mais me suis exécuté. Ça m’a donné la nausée et j’ai couru dans ma loge pour vomir. A la fin du tournage, je suis retourné à New York où j’ai connu d’autres échecs. Je suis donc devenu un acteur de cinéma par nécessité et j’ai vite enchaîné les rôles à Hollywood – ainsi que les paquets de cigarettes. 

Le Champion (Mark Robson, Ben Damon, 1949)

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Le Champion a été un tournant décisif dans ma carrière. On m’avait proposé un grand film en Technicolor chez MGM, The Great Sinner, avec Ava Gardner, Gregory Peck et Lionel Barrymore. J’ai refusé pour jouer Midge Kelly, un boxeur pas très sympathique dans un petit film indépendant monté par de jeunes inconnus – le producteur Stanley Kramer, le scénariste Carl Foreman et le réalisateur Mark Robson. Mon agent n’était pas content du tout. J’étais en forme, mais je n’avais jamais fait de boxe. Comme je ne voulais pas de doublure, je me suis entraîné dur avec Mushy Callahan, un ancien champion. Vous savez, c’est difficile de faire croire à un coup de poing à l’écran. Dans une scène, mon adversaire devait me balancer un uppercut et m’envoyer dans les cordes, mais il m’a mis K.O. pour de bon. Ca c’est du réalisme ! Le Champion m’a valu une nomination à l’Oscar du meilleur acteur et fait de moi une star. Et The Great Sinner ? Un flop.

Le Gouffre aux chimères (Billy Wilder, 1951)

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Sans surprise, j’ai joué de nouveau le sale type opportuniste dans le film de Billy Wilder sur un journaliste tombé en disgrâce qui tente de se réinventer une grande carrière dans la petite ville d’Albuquerque. Quand un tunnel s’effondre non loin de la ville, il y voit une occasion en or, celle de faire un reportage exclusif sur l’homme coincé dans les décombres qu’il tente de convaincre de retarder les secours pour pouvoir faire les gros titres. Je jouais face à Jan Sterling, qui interprétait la femme de la victime. Je devais l’étouffer dans une scène et, avant de la tourner, je lui ai dit de me dire si j’y allais trop fort. Quand elle a commencé à devenir bleue, je l’ai relâchée. Quand elle s’est remise, je lui ai demandé pourquoi elle ne m’avait pas arrêté ! « Je ne pouvais pas » m’a-t-elle répondu, « tu étais en train de m’étouffer ». Le Gouffre aux chimères n’avait pas très bien marché à l’époque mais est devenu culte par la suite. J’ai adoré travaillé avec Billy qui est devenu un très bon ami.

Les Ensorcelés (Vincente Minnelli, 1952)

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J’ai eu de la chance que Clark Gable refuse le rôle puisqu’il m’a valu ma deuxième nomination aux Oscars. Je jouais avec la belle Lana Turner sous la direction de Vincente Minnelli pour la MGM. Un jour j’ai eu une conversation avec Francis X. Bushman, qui tenait un petit rôle. Bushman avait été une grande star du muet et des premiers films parlants mais avait un peu disparu. J’ai su pourquoi. Au faîte de sa gloire, il avait eu le malheur d’offenser le tout puissant Louis B. Mayer en le faisant attendre quelques minutes. Pour se venger, ce dernier l’a banni de la MGM et a terni sa réputation dans toute l’industrie. C’était la première fois qu’il jouait depuis 25 ans. L’histoire de Bushman m’a été très utile pour cerner le personnage égoïste et sans scrupule que j’incarnais dans le film – encore un antihéros. J’étais bon dans ses rôles.

Un acte d’amour (Anatole Litvak, 1953)

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Je ne sais pas si c’est objectivement un bon film, mais c’en est un pour moi car c’est là que j’ai rencontré ma femme, Anne Buydens, avec qui je suis marié depuis 60 ans. J’ai écrit sur notre étrange histoire d’amour dans Life Could Be Verse. Anne avait été engagé pour s’occuper des relations publiques sur le film et nous sommes devenus amis. Evidemment, j’en voulais plus (elle était belle et incroyablement drôle), mais elle ne voulait pas être juste la nouvelle conquête d’une star de cinéma. Un soir je l’ai emmenée à un gala de charité au Cirque d’hiver à Paris où se produisaient des stars du cinéma français. Les médias français m’appelaient « L’adorable brute », et on m’a demandé de participer au spectacle. Juste après un numéro d’éléphants, je suis arrivé sur scène en smoking affublé d’un balai et d’une pelle pour nettoyer. Anne a beaucoup ri et j’ai su que je l’avais conquise.

20000 Lieues sous les mers (Richard Fleisher, 1954)

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C’était le premier film « live » de Walt Disney. On tournait six jours sur sept, Anne et moi sommes donc allés à Las Vegas à la fin de la semaine pour nous marier et sommes rentrés à L.A. le lendemain. Dans le film, je chantais et jouais du banjo. J’ai même enregistré la chanson « Gotta Whale of a Tale » qui est devenue un hit, battant le dernier album de Sinatra pendant quelques semaines – je me suis beaucoup amusé à lui rappeler au fil des années. J’ai souvent chanté cette chanson avec mes enfants par la suite. Au cours d’une séquence de Une si belle famille où Michael, Cameron et moi sommes en train de pêcher, Michael a suggéré qu’on la fredonne, ça m’a beaucoup plu.

La Rivière de nos amours (André de Toth, 1956)

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C’est le premier film que nous avons fait avec ma société de production, Bryna (nommé d’après ma mère), un western tourné dans l’Oregon dans lequel j’ai offert un rôle à mon ex femme Diana. Anne était enceinte de notre premier fils, Peter, mais elle avait accepté de garder mes deux grands, Michael et Joel, le temps du tournage. Depuis ce jour, nous appelons Diana « notre première femme » et sommes restés bons amis. Le film a bien marché et la société Bryna était lancée.

La vie passionnée de Vincent van Gogh (Vincente Minnelli, 1956)

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Je voulais faire le film avec Bryna mais c’est la MGM qui détenait les droits. Je voulais quand même jouer Van Gogh, surtout que John Houseman et Vincente Minnelli, mon équipe des Ensorcelés, étaient aux commandes du projet. J’ai adoré retourner en France et nous avons tourné dans tous les lieux où Van Gogh avait vécu et peint. Mais ce fut également horrible, parce que je me suis trop investi dans le rôle de cet homme torturé et j’ai eu du mal à m’en sortir. Avec le maquillage la ressemblance était frappante, et il est mort à l’âge que j’avais à l’époque. Il m’arrivait de porter ma main à mon oreille pour vérifier qu’elle était encore bien là. Après la sortie, Marc Chagall m’a contacté pour que je joue sa vie. Je l’admirais beaucoup mais je ne voulais plus jamais incarner un artiste. Ça n’avait pas plu à mon ami John Wayne que je joue Vincent, selon lui, nous nous devions d’incarner des hommes forts. Je lui ai répondu que je continuerai de jouer les rôles qui m’intéressent. J’ai eu du mal à ressortir du rôle de Van Gogh. Je pense d’ailleurs que John (je ne l’ai jamais appelé « Duke ») n’est jamais sorti du rôle de John Wayne qu’il s’était bien fabriqué.

Les sentiers de la gloire (Stanley Kubrick, 1957)

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J’avais vu un film intéressant, L’Ultime Razzia, d’un certain Stanley Kubrick. Je l’ai contacté pour savoir s’il avait un autre projet en route, et il m’a donné Les sentiers de la gloire. J’ai adoré même si j’ai su tout de suite que ce ne serait jamais un succès commercial. Nous avons obtenu les financements par United Artists et sommes partis tourner en Allemagne près de Munich. Quand je suis arrivé, Stanley avait complètement récrit le script. C’était affreux. Il voulait le rendre plus commercial. Dans la mesure où c’est ma société qui produisait, j’ai insisté pour qu’il garde la version que j’aimais. J’avais raison. Le film n’a pas gagné d’argent mais a été un succès critique. J’ai trouvé Stanley incroyablement talentueux mais extrêmement difficile. Et quand il a eu un plus gros budget et un plus gros salaire pour Spartacus, il est devenu deux fois plus difficile. Mais quel talent !

Spartacus (Stanley Kubrick, 1960)

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« Je suis Spartacus » est la réplique la plus connue du film et elle est souvent parodiée. C’est même devenu le titre de mon livre de 2012 sur le tournage du film. Eh bien figurez-vous que Stanley Kubrick détestait cette scène. Il ne voulait pas la tourner mais j’ai insisté. Après tout, j’étais la star et le producteur du film, c’est moi qui signais son chèque. Notre scénariste était Dalton Trumbo, il écrivait sous le pseudo de Sam Jackson parce qu’il était sur la liste noire de Hollywood. Une époque honteuse, d’autant que nous étions tous des hypocrites qui embauchions les talents blacklistés à des salaires plus bas. Je voulais que Dalton écrive Seuls sont les indomptés mais lui ai demandé d’écrire d’abord Spartacus car il fallait que je montre un scénario de toute urgence au casting britannique dont je rêvais (Laurence Olivier, Peter Ustinov et Charles Laughton) avant que Yul Brynner ne leur présente un projet concurrent, The Gladiators. Spartacus fut un film exigeant, pour lequel j’ai été crucifié non seulement à l’écran mais dans les journaux, pour avoir adapté le livre d’un communiste (Howard Fast) et crédité Dalton Trumbo au générique. Mais le public fut au rendez-vous, y compris notre nouveau président John F. Kennedy qui en avait fait l’éloge.

Seuls sont les indomptés (David Miller, 1962)

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C’est mon film préféré. J’aime ce qu’il raconte, que la société brise les individualistes.  J’y joue un cowboy des temps modernes qui vit toujours selon les lois du Vieil Ouest. Le scénario de Dalton Trumbo était parfait – une seule version, sans modification. Mon personnage se retrouve dans une bagarre dans un bar avec un manchot vicieux, qui était la doublure de Burt Lancaster et avait perdu un bras pendant la guerre. Le tournage dans les environs d’Albuquerque a été dur – l’altitude, la neige, le brouillard, la pluie glaciale en plein mois de mai ! Je ne m’entendais pas très bien avec le réalisateur, qui ne se préoccupait absolument pas de la sécurité. Quand nous avons tourné sur une falaise étroite au bord d’un ravin, il m’a demandé de marcher à côté de mon cheval mais à l’extérieur. Je voulais me mettre à l’intérieur parce que le cheval se protègerait instinctivement. Il ne voulait rien entendre mais j’avais été témoin de trop d’accidents pour accepter. Mon meilleur partenaire sur ce film fut mon cheval, Whisky. Au moins lui ne pouvait pas me répondre.

Sept jours en mai (John Frankenheimer, 1964)

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On m’avait prévenu que ce film était risqué parce qu’il parlait d’une tentative de coup d’Etat militaire. Mais j’ai croisé le président Kennedy lors d’un dîner à Washington, qui avait adoré le livre et m’a expliqué pendant 20 minutes pourquoi ça ferait un grand film. J’avais le choix entre deux rôles : le méchant derrière le coup d’Etat, ou le gentil qui alerte le président. J’ai envoyé le scénario à mon ami « Boit » Lancaster en lui demandant quel rôle il voulait et je prendrais l’autre. Ça m’a plu de jouer un gentil pour une fois. On devait tourner une scène où je pénétrais dans le Pentagone et on ne pouvait pas se contenter d’un décor. C’est un plan volé, tourné avec des caméras cachées dans un van garé en face du bâtiment. Je portais mon uniforme de colonel de la Marine. Les gardes m’ont salué. Je les ai salués à mon tour et suis rentré, j’ai attendu un peu puis suis ressorti. La première du film a eu lieu le soir où je terminais la pièce Vol au-dessus d’un nid de coucou – ma dernière tentative de devenir une grande star de Broadway.

Bonus : Vol au-dessus d’un nid de coucou (Milos Forman, 1975)

Ce qui m’amène à Vol au-dessus d’un nid de coucou, un film que je n’ai pas réussi à produire ni à jouer malgré tous mes efforts. Mon fils Michael voulait s’essayer à la production alors je lui ai donné les droits sans être sûr qu’il y parviendrait mieux que moi. Finalement, ce fut un grand succès qui remporta cinq Oscars. J’étais extrêmement fier de Michael, même s’il n’avait pas voulu que j’interprète McMurphy. « Tu es trop vieux » m’a-t-il dit. C’était en 1975, quelque 40 ans en arrière ! Mais je lui ai pardonné. Jack Nicholson était génial.