Les dix règles du film de journalistes

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Un bon film de journalistes, comme un bon film de sous-marin ou un bon film de base-ball, doit obéir à certaines règles. On les passe ici en revue, exemples à l’appui, pour vérifier que Spotlight, le dernier né du genre, a bien tout compris à la question.

1 / C’est mieux quand c’est inspiré d’une histoire vraie

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L’exemple qui tue : En 1976, Les Hommes du Président chronique en quasi-direct l’affaire du Watergate et va immédiatement se loger dans l’inconscient collectif. Tout y est tellement « vrai », tellement brûlant, qu’on se laisse parfois aller à penser que c’est Robert Redford et Dustin Hoffman en personne qui ont destitué Nixon. Depuis quatre décennies, un totem absolu, au pied duquel se prosternent tous les autres films du genre.

Comment ça se traduit dans Spotlight : Spotlight raconte la longue enquête du Boston Globe ayant révélé l’ampleur des crimes pédophiles commis au sein de l’Eglise Catholique, et qui valut le Prix Pulitzer à ses auteurs. De la même façon que Bob Woodward avait fini par sympathiser avec son alter-ego de fiction Robert Redford, les « vrais » journalistes du Globe ont eux aussi été associés à la promo du film.

2 / Le temps presse, il faut faire vite

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L’exemple qui tue : Dans La Dame du vendredi, la reporter Hildy Johnson (Rosalind Russell) et son chef Walter Burns (Cary Grant) n’ont que 24 heures pour prouver l’innocence d’un condamné à mort, obtenir sa grâce et l’annoncer en une du Morning Post. Signée Howard Hawks, c’est la meilleure version, parmi des dizaines d’autres, de la pièce culte The Front Page. Les dialogues staccato, le débit mitraillette des acteurs, le rythme fou de la comédie screwball : personne n’a jamais mieux traduit le merveilleux rush d’adrénaline que procurent les deadlines.

Comment ça se traduit dans Spotlight : Pas de date de rendu incompressible pour la team « investigation » du Boston Globe (qui lutte au contraire pour avoir les moyens financiers de prendre son temps et de peaufiner ses papiers) mais un formidable détail : le compte à rebours qui s’affiche sur l’ordi de Mark Ruffalo quand celui-ci commence à rédiger l’article qui va tout changer (« Votre deadline est dans 5 jours, 3 heures et 17 minutes »).

3 / On s'y bat pour une noble cause

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L’exemple qui tue : On fait rarement des films sur les gratte-papiers qui tiennent la rubrique des chiens écrasés. Les critiques de cinéma ? Bof, pas très glamour non plus. Mais des types qui veulent faire chanceler un dirigeant corrompu ou dénoncer les magouilles de l’industrie du tabac, ça oui, on veut voir ! Dans Bas les masques, Humphrey Bogart, lui, combattait carrément le crime organisé à coups d’éditos rageurs. Il y balançait la punchline ultime du genre : « C’est la presse, bébé – la presse. Et tu ne peux rien contre elle. »

Comment ça se traduit dans Spotlight : Révéler au monde que des gosses se sont fait violer en toute impunité pendant des décennies. Pointer du doigt les responsables. Faire en sorte que ça n’arrive plus. Vous connaissez un meilleur combat que ça, vous ?

4 / La vie privée des personnages est un bordel sans nom

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L’exemple qui tue : Les Hommes du Président ne disait pas un mot de l’intimité de ses protagonistes. Mais la vie privée de Carl Bernstein était en fait tellement intéressante qu’elle fournit carrément la matière d’un autre film (La Brûlure, de Mike Nichols). C’est un fait : on aime bien savoir que les journaleux intrépides oublient toujours la date d’anniversaire de leur femme et s’endorment tout habillés quand ils daignent rentrer chez eux. Dans le genre, Le Journal est un chef-d’œuvre. Michael Keaton qui s’apprête à devenir papa tout en cherchant à démontrer une erreur judiciaire, ses engueulades avec Marisa Tomei, Glenn Close qui couche au-dessus de ses moyens, les problèmes de prostate du rédac chef joué par Robert Duvall… Définitif.

Comment ça se traduit dans Spotlight : C’est une affaire de détails, presque microscopiques, à saisir à la volée. Rachel McAdams qui s’énerve en vidant le lave-vaisselles, le dénuement de l’appart de Mark Ruffalo… L’art très subtil de la caractérisation selon le réal Tom McCarthy.

5 / Parfois, l’enquête piétine

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L’exemple qui tue : Zodiac, ou la relecture de l’affaire du Tueur du Zodiaque par David Fincher. Une enquête qui dure, dure, et dure encore, finissant par rendre dingues, et très tristes, les rares acharnés qui pensent que la vérité finira un jour par émerger.

Comment ça se traduit dans Spotlight : A quel moment sortir le scoop ? Quand précisément les gens seront-ils prêts à entendre la vérité ? Tout le suspense de Spotlight tient dans ces questions-là. Un mélange de faux départs, de brusques accélérations et de révélations différées, testant constamment l’endurance de ceux qui mènent l’enquête.

6 / Gorge Profonde donne le tuyau décisif

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L’exemple qui tue : Il y a Deep Throat, bien sûr, l’homme qui donnait ses rendez-vous dans un parking souterrain et fit trembler la Maison-Blanche. Mais l’informateur ultime, c’est Jeffrey Wigand, dans le bien-nommé The Insider (Révélations en VF), l’homme qui savait tout des plans machiavéliques de l’industrie du tabac pour accroître la dépendance de ses consommateurs, et qui finit par taper un jour à la porte de Lowell Bergman, le journaliste de 60 Minutes. Il en résulta un scandale monstre, puis un chef-d’œuvre de Michael Mann.

Comment ça se traduit dans Spotlight : Rassurez-vous, on ne va pas tout spoiler non plus.

7 / C’est une ode à la démocratie

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L’exemple qui tue : En 1952, Samuel Fuller, l’ex-reporter devenu empereur de la série B, raconte dans Violences à Park Row la naissance de la presse moderne, dans le New York de la fin du XIXème siècle. Park Row, c’est « la rue de la presse », fléchée par les statues de Guttenberg et de Benjamin Franklin, où un journaliste enragé s’acharne à fonder une feuille de chou indépendante contre la volonté des grands magnats. Le berceau de l’Amérique moderne, toujours à deux doigts de l’implosion.

Comment ça se traduit dans Spotlight : L’enquête du Boston Globe est aussi l’occasion d’une vue en coupe de la ville de Boston, et de l’équilibre toujours précaire entre ses différentes institutions. Comme tous les représentants du genre, c’est un film sur l’Amérique, donc sur la démocratie.

8 / Le rédac chef est sévère mais juste

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L’exemple qui tue : Le Jonah Jameson incarné par J.K. Simmons dans les Spider-Man de Sam Raimi est devenu l’emblème ultime du patron de presse au cinéma. Bourru, grande gueule, irrésistible. Pas de quoi cependant faire oublier le commandement ultime de l’editor in chief de La Classe américaine : « Rosebud ? Si c’est une femme, je veux savoir son nom. Si c’est un cheval, je veux savoir dans quelle course. » Attendez... C'était dans La Classe américaine ou dans Citizen Kane?

Comment ça se traduit dans Spotlight : Liev Schreiber interprète le rédac chef qui ne s’énerve jamais, ne prononce qu’une cinquantaine de mots dans le film mais hérite quand même des répliques les plus cool. Son meilleur rôle au cinéma depuis…euh, toujours ?

9 / Ça se marie très bien avec d’autres genres

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L’exemple qui tue : Le film de journalistes n’est pas un genre excluant. Au contraire. On peut le repeindre aux couleurs du film noir (Appelez Nord 777, avec James Stewart, ou Jugé Coupable d’Eastwood), de la comédie sentimentale (Broadcast News), de la comédie couillonne (Fletch), et même du film de super-héros, quand Superman enfile le costume de cette andouille de Clark Kent.

Comment ça se traduit dans Spotlight : Spotlight n’est pas un film sur le drame des prêtres pédophiles. C’est un film sur une enquête, et les gens (presque) ordinaires qui la mènent. On tremble pour eux quand le téléphone sonne tard dans la nuit. Ça s’appelle un thriller.

10 / Internet ? Connais pas 

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L’exemple qui tue : On est en 2016 et aucun grand film n’a encore été fait sur l’entrée de l’information dans l’ère digitale. C’est pas faute de produire des biopics de Julian Assange ceci dit (déjà deux au compteur). Vaillamment, David Fincher tente de montrer la voie. Il a enterré le genre « presse papier » avec Zodiac, Millenium racontait l’alliance entre un journaliste anti-système à l’ancienne et une jeune femme très douée en informatique, et son pilote de House of Cards dressait un tableau sarcastique de l’état du quatrième pouvoir aujourd’hui. Grâce à lui, ou à l'un de ses disciples, on finira bien par voir un jour un film qui sera à Internet ce que Network était à la télé.

Comment ça se traduit dans Spotlight : Le film se passe au tournant du siècle, circa 2001. Quand le climax approche, les rotatives se mettent à tourner. A un moment donné, il est question de publier un papier sur le site du Boston Globe. Oui, Spotlight se savoure aussi comme un film historique.  

Cet article est publié en collaboration avec Warner Bros.

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