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Alfonso Cuaron et son équipe sont revenus pour Vulture sur l’aventure Les Fils de l’homme.

Pendant que vous profitiez tranquillement des fêtes de fin d’année, on célébrait outre-Atlantique les dix ans de la sortie américaine des Fils de l’homme, la dystopie magistrale d’Alfonso Cuaron.

Porté par Clive Owen, Julianne Moore, Chiwetel Ejiofor, Michael Caine ou encore Clare-Hope Ashitey, le film raconte un futur très proche (en 2027) où l’humanité, devenue totalement infertile, compte ses jours en se déchirant. L’action se situe en Angleterre, à peu près protégée du chaos par son insularité et donc en proie à l’arrivée massive de migrants. Un récit qui a une résonnance toute particulière aujourd’hui alors que des vagues de populations fuient des territoires en guerre comme la Syrie pour trouver leur salut en Europe.

A l’occasion de ce dixième anniversaire, Vulture a rencontré Cuaron, le scénariste Timothy J. Sexton et les producteurs Eric Newman et Marc Abraham pour revenir sur la fabrication de ce long-métrage à part, qui n’a pas vraiment rencontré son public ni récolté de prix majeurs mais s’est imposé au film du temps comme un véritable film culte, aussi pertinent dans son message qu’éblouissant par sa qualité cinématographique. Voilà dix choses qu’on a retenus de ce très long papier (que vous pouvez lire intégralement et en anglais par ici).

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Les Fils de l’homme fut un échec en salles

Sans être un four retentissant, le film de Cuaron a été un flop commercial, avec 70 millions de dollars de recettes pour un budget estimé à 76 millions. L’échec est encore plus cuisant si on s’en tient au box-office US (35 millions). Comme le rappelle Vulture, il est sorti à Noël aux Etats-Unis et n’était plus une priorité marketing pour Universal qui misait alors sur United 93 pour les Oscars. L’Académie a effectivement ignoré le film, absent des catégories principales (meilleur film, meilleure réalisation et acteurs).

 

Universal était très sceptique

Quand la société de production Strike, qui avait un deal avec Universal, est venue présenter le film au studio, la première réaction n’a pas été très enthousiaste. Le producteur Marc Abraham se souvient : ""‘Le mec meurt à la fin ? Cette femme finit sur un bateau ?' On parle d’un film très intense, évidemment très artistique, qui va coûter cher et a une dimension politique. Pas le genre de projet le plus facile à vendre." Et ce dernier d’ajouter : "Il n’y a pas trop de places pour les compromis avec Alfonso Cuaron".

Le temps passe et Cuaron est recruté pour réaliser Harry Potter et le Prisonnier d'Azkaban (considéré par certains comme le meilleur film de la saga). Abraham tire alors la sonnette d’alarme : "Je suis allé voir le studio et je leur ai dit : ‘écoutez, on est en train de le perdre. Il va aller faire un Harry Potter’. Et ils n’ont pas réagi, donc il est parti tourner un Harry Potter. Je me souviens m’être dit : 'C’est fini. Personne ne revient d’une franchise'".

 

Malgré Harry Potter, Cuaron n’a pas lâché le projet

Bien qu’embarqué dans l’énorme machine Harry Potter, Cuaron a continué à être hanté par Les Fils de l’homme. "J’y pensais constamment. Et même encore plus. J’étais à Londres à plein temps, et pas dans la partie la plus mignonne de Londres. Je lisais comme un fou. Je parlais aux gens. Je prenais des photos. C’était comme si je faisais de la tapisserie. Tout tournait autour d’un point central, et c’était Les Fils de l’Homme."

Puis, un jour, le producteur Eric Newman reçu un coup de fil de Cuaron : "Je suis en pleine post-production d’Harry Potter, je suis très content de ce film, mais je veux faire Les Fils de l’homme. Ça n’a jamais quitté mon esprit".  

 

Cuaron ne voulait pas lire le roman

Au départ, Les Fils de l’homme est un roman de 1992 signé par l’auteure anglaise P.D. James, décédée en 2014. Quand Cuaron a été mis sur le projet du film, il avait déjà été adapté en scénario et remanié plusieurs fois. Intéressé par l’histoire mais pas par le script qu’on lui a présenté, le réalisateur s’est lancé dans une nouvelle réécriture avec le scénariste Timothy J. Sexton, laissons le soin à ce dernier de lire le livre. Peu d’éléments du roman ont conservés, à part le nom des personnages, la localisation en Angleterre et le concept de la première grossesse intervenant après une période de stérilité.

 

Le 11 septembre a été un déclic pour le script

Cuaron était excité par le pitch du livre, mais il craignait que son adaptation aboutisse à un film de série B. "Puis, il y a eu le 11 septembre", lâche le réalisateur. Le jour des attaques, il était au Canada pour la projection de Y Tu Mama Tambien à Toronto. Les vols ont été suspendus, et "on s’est retrouvés bloqués trois ou quatre jours, je parlais avec Gael [Garcia Bernal] et je m’interrogeais sur ce qui allait façonner ce nouveau siècle."

Sexton se souvient : "Alfonso m’a appelé depuis Toronto et m’a dit : ‘ça y est, on a une approche pour l’histoire’. Notre point de départ était qu’on se trouvait à un point d’inflexion. Le futur n’est pas quelque part devant nous, nous vivons présentement le futur".

 

Lubezki a créé une caméra pour le plan séquence de la voiture

Alfonso Cuaron et le chef opérateur Emmanuel Lubzeki voulaient tous les deux donner une ambiance de documentaire au film, afin que le spectateur se mette vraiment dans la peau des personnages, en ayant notamment recours à la technique du plan-séquence. Certains ont été de véritables casse-tête logistiques et techniques, notamment celui filmé dans une voiture où la caméra tourne à 360 degrés à l’intérieur de l’habitacle.

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Pour convaincre son pote Lubezki de réaliser l’impossible, Cuaron avait un argument imparable : "je lui ai dit : ‘ok, je sais comment on peut faire ça en fond vert’". Il savait très bien quelle serait la réaction de Chivo : "Si on tourne ça en fond vert je démissionne !", a répondu celui qui décrocherait plus tard trois Oscars de la meilleure photographie consécutifs  (2014, 2015 et 2016).

Lubzeki a appelé un spécialiste à la rescousse, Gary Thieltges, qui a conçu pour cette scène une caméra spéciale (surnommée Doggicam par les acteurs) que Cuaron et trois techniciens contrôlaient depuis une cabine placée sur le toit du véhicule. Les acteurs, eux, ont travaillé la chorégraphie de la scène : ils devaient s’allonger lorsqu’ils sortaient du champ pour éviter de se faire assommer par la caméra !

 

Ce n’est pas un film "visionnaire" (selon Cuaron)

Bien que Les Fils de l’homme soit plus que jamais d’actualité (notamment à travers la question des réfugiés), Cuaron, modeste, affirme qu’il était juste bien renseigné. "Ce truc ce n’est pas le fruit de l’imagination. On parlait déjà de tout ça, mais pas le grand public", explique le réalisateur, qui s’informait sur cette évolution du monde depuis le début des années 2000. "Ce qui est pertinent aujourd’hui, c’est qu’il faut arrêter d’être satisfait".  

 

Le mythe de la scène du champ de bataille

L’autre plan séquence mémorable du film, dans la zone des réfugiés, fut sans aucun doute le plus grand défi des Fils de l’homme. "Nous avions 14 jours pour filmer la scène, sauf qu’arrivés au 12e jour nous n’avions même pas sorti les caméras", se souvient Cuaron. Deux échecs plus tard (il faut à chaque fois 5 heures pour tout remettre en place), l’équipe n’a plus qu’une tentative pour mettre la scène dans la boite.

C’est là qu’une giclée de faux sang vient tâcher la caméra. "Coupez", hurle Cuaron, mais “une explosion arrive à ce moment-là et personne ne m’entend". Le réalisateur est dépité, le plan est foutu. Croit-il… “Chivo s’est tourné vers moi et m’a dit : ‘t’es bête, c’est un miracle !’". En effet, ce sang sur l’écran se révélera être le petit détail qui fait basculer la séquence dans la légende, lui apportant un réalisme incroyable. Surtout quand on sait qu’elle est arrivée là par hasard et n’a pas été rajoutée en post-prod.    

 

Banksy a failli collaborer au film

Le célèbre street artist britannique Banksy a été approché par Cuaron. "Banksy n’était pas encore aussi célèbre qu’il l’est aujourd’hui", se rappelle le réalisateur, qui a réussi à contacter son entourage pour le convaincre de participer au film d’une manière ou d’une autre. Cuaron a rencontré son manager dans un café, mais le rendez-vous n’a abouti sur rien.

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Toutefois, quelqu’un c’était glissé discrètement derrière Cuaron pendant la discussion, et ce dernier soupçonne qu’il s’agissait de Banksy en personne. Au final, l’artiste aura tout de même donné l’autorisation d’utiliser une de ses œuvres dans le film : un pochoir représentant deux policiers en train de s’embrasser (voir capture d'écran ci-dessus).

 

Cuaron a "disparu" après le film

Le cinéaste en a bavé pour accoucher du film, et ce fut encore plus dur de s’en remettre. "Ce furent les cinq années les plus intenses et difficiles de ma vie", dit-il sans ambages. De fait, Cuaron disparu complètement de la circulation pendant cette période, avant de se remettre au boulot pour le tournage de Gravity, qui démarra en mai 2011, sorti donc 7 ans après Les Fils de l’homme !