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20/ Les Enchaînés (Alfred Hitchcock, 1946)
1946, année zéro. On a coutume de dire que « tous les films ont gagné un prix » lors de cette édition, mais il semblerait que ce soit faux : il y eut bien une dizaine de Grands Prix ex-aequo et quelques autres récompenses plus spécifiques, mais rien pour Hitchcock, ni pour Ingrid Bergman ou Cary Grant, malgré leur fameux baiser. Si l’on peut imaginer une histoire alternative du football où le Stade de Reims l’aurait emporté face au Real de Madrid lors de la première Coupe des Champions, on peut fantasmer une histoire alternative du cinéma où Les Enchaînés aurait remporté la première Palme d’or, et ainsi changé la mythologie originelle, la saveur, l’idée-même de ce que Cannes pouvait, ou devait, représenter.

19/ Southland Tales (Richard Kelly, 2006)
Quand Thierry Frémaux parle de sa « responsabilité » vis-à-vis des films qu’il sélectionne et qui risquent leur peau dans la salle la plus prestigieuse du monde, il pense forcément à ce pauvre Southland Tales, film de fin du monde situé dans les labyrinthes de Los Angeles, avec boucles temporelles, effets spéciaux et plans-séquences monstres. Le chef sélectionneur le découvrit en copie de travail imbitable et choisit de le prendre en pensant sans doute « faire un coup ». Ni le film (sorti quasi nulle part), ni son auteur ne s’en sont jamais remis.

18/ Les Visiteurs (Elia Kazan, 1972)
« Oublié » du palmarès ? Non, ce film-ci n’a pas été « oublié », mais bien écarté, balayé, clairement mis de côté. Imaginez : Elia Kazan vient montrer à Cannes ce home-movie glaçant racontant la vengeance de deux Marines condamnés pour le viol d’une Vietnamienne, cherchant à confronter l’ancien camarade qui les a dénoncés. Une façon pour Kazan de discuter frontalement et publiquement son passé de délateur lors de la Chasse aux Sorcières. Le président du jury cette année-là ? Joseph Losey, dont la carrière fut fracassée par le maccarthysme. Malgré l’enthousiasme de certains jurés, Losey s’opposa farouchement à ce que Les Visiteurs reparte avec un prix. Mais on parie que ce film, il ne l’a jamais oublié.

17/ Je t’aime, je t’aime (Alain Resnais, 1968)
En 1968, pour cause de mois de mai, il n’y eut pas de festival, donc pas de Palmarès à corriger, pas de jury à blâmer, pas de faute de goût à dénoncer. Tant mieux pour la solidarité avec les étudiants et les travailleurs, tant pis pour les films de cette édition-là, qui sombrèrent à peu près tous dans l’oubli. À commencer par cet ovni pop irrésistible d’Alain Resnais, comme une version SF de L’Année dernière à Marienbad, qui fut un échec en salles dans la foulée et disparut des radars pendant trente ans, tout en exerçant une énorme influence souterraine, d’Abattoir 5 à Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Pas si étonnant, pour un film bourré de paradoxes temporels. 

16/ Les Conséquences de l’amour (Paolo Sorrentino, 2004)
Sorrentino reste à ce jour la plus grande création de Thierry Frémaux et les débats autour de l’Italien frimeur, les seules véritables batailles d’Hernani livrées à Cannes ces quinze dernières années. « On a très vite vu qu’on n’avait pas grand-monde avec nous », résumait en un joli euphémisme le délégué général, qui a depuis été « validé » par Sean Penn (qui a décerné le Prix du Jury à Il Divo puis tourné dans This Must Be the Place) et les Oscars (qui ont sacré La Grande Bellezza). Rétrospectivement, on se dit qu’une Palme pour Les Conséquences de l’amour, premier Sorrentino en compétition, aurait eu une sacrée gueule. Occasionné un beau bordel cannois comme on les aime. Et évité au passage à Tarantino les soupçons de copinage avec les Weinstein, producteurs de Fahrenheit 9/11.

15/ Sicario (Denis Villeneuve, 2015)
Cette année-là, les présidents du jury sont Joel et Ethan Coen, collaborateurs attitrés du chef-op star du film de Villeneuve, Roger Deakins. Parmi les autres membres : Jake Gyllenhaal, son acteur fétiche, Xavier Dolan, québécois comme lui (et son ami personnel), plus Guillermo Del Toro, Mexicain intéressé de très près à la question des cartels. En conférence de presse, le réalisateur dira « mince, mais il ne manque que ma mère, dans ce jury ! » Jury qui a, de fait, choisi par déontologie de traiter Sicario comme s’il était hors-compétition…
 

14/ Khroustaliov, ma voiture ! (Alexeï Guerman, 1998)
Lors de la Cérémonie de clôture de 1998, si le quota de fun fut assuré par Robert Benigni, qui fit des cabrioles et baisa les pieds du président Scorsese, le quota de sinistrose fut la responsabilité de Theo Angelopoulos, venu chercher sa Palme avec l’entrain d’un huissier de justice en train de saisir vos derniers meubles. Le meilleur moyen d’éviter ça s’appelait Khroustaliov, ma voiture !, exemple de cinéma post-Tarkovski exubérant, débridé et hallucinatoire, à l’opposé du cinéma post-Tarkovski lugubre, monumental et chiant de L’Éternité et un jour. Scorsese démontra en tout cas ce soir-là que le fait d’être très fort en cinéma n’a rien à voir avec le fait d’être très fort en Palmarès.

13/ Mademoiselle (Park Chan-wook, 2016)
Lorsque des journalistes français ont parlé en 2016 du « pire palmarès de l’histoire », ils visaient deux impasses du jury présidé par George Miller : Toni Erdman, collectivement halluciné en film « hilarant » et Elle, joyeusement fantasmé comme « super transgressif ». Rectifions : le vrai grand oublié de Cannes 2016, c’est plutôt Mademoiselle, vertige théorico-érotique sur ce qui se cache entre les séquences d’un film, envisageant chaque cut comme une ellipse dans laquelle le récit pourrait se réinventer. Ce film génial, c’est aussi la presse française qui a fait l’impasse dessus pendant le Festival, avant de se rattraper à sa sortie l’automne dernier.

12/ La nuit nous appartient (James Gray, 2007)
C’était l’année des yankees : Zodiac (un gros Fincher), No Country for Old Men (le Coen qui allait gagner l’Oscar dix mois plus tard) et le plus James Gray des James Gray, avec les caresses d’Eva Mendes, la boite de nuit géante, la poursuite sous la pluie, et ce sentiment de drame terrible, irréconciliable, entre les deux frères, qui finiront du même côté de la loi mais séparés par le poids du destin. Trois classiques américains vraiment très beaux, ouvertement snobés par Stephen Frears, qui faisait ici le choix de l’Europe, en palmant le Roumain Cristian Mungiu. On s’étonne ensuite que les meilleurs films US hésitent souvent à faire le déplacement. Cannes ne leur appartient décidément pas.

11/ Le Trou (Jacques Becker, 1960)
Comme dirait Clint Eastwood, « le monde se divise en deux catégories : ceux qui tiennent le pistolet, et ceux qui creusent ». Jacques Becker, lui, tenait sa caméra, et ses acteurs creusaient, creusaient, dans ce fabuleux film d’évasion existentialiste, où des hommes entre eux se relaient au fond du tunnel, jusqu’au bout de la nuit. C’était 1960, année peu avare en merveilles du noir et blanc tardif, comme Psychose, À Bout de souffle, Les Yeux sans visage, ou encore La Dolce Vita, de Federico Fellini. Hélas pour Becker, ce dernier était à Cannes cette année-là… Ça ne pouvait pas bien finir, Le Trou. Un truc devait fatalement coincer, au tout dernier moment…

10/ Van Gogh (Maurice Pialat, 1991)
Un film adoré par Gilles Jacob, qui pleure en le découvrant (« présence du génie, impression de tenir là une Palme d’or ? », s’interroge-t-il dans ses Mémoires) et improvise contre vents et marées une projection cannoise sous haute tension – la seule copie montrable est la copie de travail constellée de collures, qui menace de péter à tout moment. Les spectateurs, venus assister à une débâcle, sortent de la salle bouleversés. C’est un triomphe. Sauf pour le jury, sadisé par le président Roman Polanski, qui n’a d’yeux que pour Barton Fink, qui a l’immense qualité d’être bourré de références à… Roman Polanski. Van Gogh sera à peine évoqué lors des délibérations, un autre film de peintre figurera au palmarès (La Belle Noiseuse) et Pialat rentrera bredouille. Sans doute fâché. Si vous ne l’aimez pas, sachez qu’il ne vous aime pas non plus.

9/ La Sentinelle (Arnaud Desplechin, 1992)
Desplechin fut donc le « fils préféré » de Gilles Jacob. Tous ses films ont été cannois (sauf Rois et reine, passé par Venise), presque tous en compétition, et aucun n’a jamais gagné le moindre prix. Aucun. Pas d’interprétation masculine pour Mathieu Amalric ou Emmanuel Salinger, ni féminine pour Emmanuel Devos ou Marianne Denicourt, pas une petite mise en scène, pas le moindre prix du jury, rien, si ce n’est l’incompréhension systématique des critiques (et des jurés) étrangers, fascinés par ce phénomène franco-cannois. Une sorte de perpétuel rendez-vous manqué, qui prend sa source en 1992, lorsque La Sentinelle s’attira l’indifférence totale du jury présidé par Gérard Depardieu, préférant primer Les Meilleures intentions (sur un script de Bergman) plutôt que le plus « bergmanophile » des cinéastes français. Un rendez-vous manqué, oui. Et un beau.

8/ Les Innocents (Jack Clayton, 1962)
Grosse année, 1962, il y avait le choix entre modernité chic (L’Eclipse), folie baroque (L’Ange exterminateur), classicisme tardif (Tempête à Washington), Nouvelle Vague triomphante (Cléo de 5 à 7), auteurisme radical (Procès de Jeanne d’Arc), comédie satirique (Divorce à l’italienne) et, donc, gothique flamboyant. Pourtant, le jury choisit plutôt de récompenser le tiers-mondisme académique (une notion qu’on vient d’inventer à l’instant) de La Parole donnée, signé Anselme Duarte. Euh… qui ça ? Il y a les oubliés du Palmarès, certes, mais aussi les Palmarès oubliés.

7/ Dr. Jivago (David Lean, 1966)
Quand on parle de cinéma avec Claude Lelouch, il est vite en boucle sur l’influence doublement néfaste du pseudo modernisme de la Nouvelle Vague sur le cinéma en général et sur le dédain que subissent certains génies en particulier, parmi lesquels il cite toujours son chouchou perso David Lean. Ironie : Un Homme et une femme ne faisait, certes, pas partie de la Nouvelle Vague au sens strict. Mais c’est bel et bien sa « modernité » qui barra la route à l’ « académisme » de Dr Jivago, au mois de mai 1966.

6/ Une Journée Particulière (Ettore Scola, 1977)
Robert Favre Le Bret (le Pierre Lescure de l’époque) est tellement amoureux de Sophia Loren qu’il veut lui « offrir » une Palme (ou, au pire, un prix d’interprétation) grâce à ce chef-d’œuvre d’Ettore Scola éminemment récompensable (grand sujet, stars superbes, sensibilité déchirante), d’autant plus que le président du jury est italien. Problème : Roberto Rossellini flashe sur un autre film italien, Padre Padrone, plus âpre, plus néoréaliste, plus, hum… rossellinien ? Favre Le Bret se fâche, dénonce le jury dans la presse et envisage un instant que le Festival ne soit désormais plus compétitif. La polémique prend fin une semaine après la cérémonie de clôture, avec la mort de Rossellini.

5/ L.A. Confidential (Curtis Hanson, 1997)
Ah que c’était bon. On ne savait pas encore que Kevin Spacey serait Kevin Spacey, que Guy Pearce deviendrait Guy Pearce ou que Russell Crowe allait s’imposer en tant que Russell Crowe, un cast qui n’est donc devenu quatre étoiles qu’a posteriori. Curtis Hanson, lui, est resté Curtis Hanson, c’est-à-dire le mec qui, un jour, parce que les astres en avaient décidé ainsi, a su créer L.A. Confidential, l’un des plus grands classiques des années 90 et l’un des plus beaux moments de cinoche US vécus à 8h30 au Palais des Festivals. Peut-être que l’incompatibilité entre les films jugés « trop classiques » et le palmarès cannois date de là ? Peut-être bien, oui.

4/ Hiroshima mon amour (Alain Resnais, 1959)
1959, c’est l’année officielle de l’entrée du cinéma dans la modernité, l’année de naissance de la Nouvelle Vague, l’année du triomphe cannois des 400 Coups, avec Antoine Doinel/Jean-Pierre Léaud qui se jette dans les bras de Jean Cocteau. L’année parfaite pour palmer Hiroshima mon amour, non ? Oui, bien sûr, sauf que le film fut retiré de la compétition in extremis, pour cause de pression de la délégation américaine, peu enthousiaste à l’idée qu’on remette les bombardements atomiques sur le tapis. Cannes était alors surtout une affaire de diplomatie et Resnais le savait, vu qu’on lui avait déjà fait le coup du hors-compèt’ en 1956 avec Nuit et Brouillard. 

3/ La Porte du paradis (Michael Cimino, 1981)
Quand Michael Cimino présente La Porte du paradis sur la Croisette en mai 1981, le film a déjà fait un four dans sa version initiale de 3h40 (exploité une semaine à New York en novembre 1980) et vient de ressortir aux États-Unis dans une version tronquée de 2h30, toujours dans l’indifférence générale. À Cannes, la présentation du director’s cut est un succès. Quand on vient de couler un studio et de saborder sa propre carrière au passage, quelques applaudissements sont sans doute toujours bons à prendre. Mais c’est trop tard, et trop peu, pour sauver le film. À quel point la carrière de l’aristo déchu du Nouvel Hollywood aurait-elle été différente si son chef-d’œuvre maudit avait eu la Palme ? Difficile à dire. Mais quitte à fantasmer une histoire alternative du cinéma, autant en imaginer une où Cimino gagne à la fin…

2/ Valse avec Bachir (Ari Folman, 2008)
Avant les producteurs de La La Land aux Oscar 2017, il y eut ce pauvre Ari Folman à Cannes en 2008. Le premier jour, Valse avec Bachir lance la compétition sur des bases surélevées : expérimentales (un dessin animé documentaire), politiques (l’examen de conscience israélien trente ans après la guerre du Liban) et poétiques (le rêve, le souvenir et le fantasme comme chemin vers la vérité). Les festivaliers tiennent leur Palme, mais le jury présidé par Sean Penn choisit contre toute attente Entre les murs, projeté quelques minutes à peine avant leur délibération. La suite est un énorme bug, jamais tout à fait élucidé : Folman a déjà reçu le coup de fil lui demandant d’assister à la Clôture (un appel qui garantit théoriquement un prix) et personne ne songe à le recontacter pour lui conseiller de rester chez lui, une fois établi qu’il est éjecté du Palmarès. Dans la salle Lumière, les prix passent, qui le rapprochent de la martingale ultime. Il ne reste plus qu’un prix, le plus grand, il est là, c’est pour lui… Et puis non, c’est pour François Bégaudeau ! Ari, dans tous ses états, passe le dîner de clôture face « à des gens qui le regardent comme si un membre de sa famille venait de mourir. » Philosophe, il dira « ça a fait une promo du tonnerre pour le film en Israël. Le film a cartonné grâce à ça, donc tout va bien. » Ce qui s’appelle faire bonne figure. Mais quel chef-d’œuvre, quand même !

1/ Parle avec elle (Pedro Almodovar, 2002)
Cronenberg ayant fait son malin en 1999 (Tout sur ma mère Prix de la mise en scène), Pedro Almodovar repart de sa première compétition vexé comme un poux. Cannes, il a fait sans jusque-là, il peut refaire sans après, si ça lui chante. Le Festival n’ayant « pas pris de ses nouvelles » pendant le tournage de Parle avec elle (!!), Pedro, au bord de la crise de nerf, choisit de ne pas le montrer aux sélectionneurs et le sort au mois d’avril 2002. Son œuvre la plus tenue, la plus sombre et la plus troublante, c’est aussi la seule en vingt ans qui ne passera pas par la Sélection officielle (si l’on excepte Les Amants passagers, si mineur qu’il ne compte pas). Un pur acte d’orgueil de la part du cinéaste, qui tenait à prouver que le Festival avait désormais plus besoin de lui que l’inverse. Une assertion validée par ses 2,2 millions d’entrées (son record à l’époque) mais teintée d’amertume par son incapacité renouvelée à gagner la Palme depuis. Or, comme l’a dit Thierry Frémaux, « tout le monde sait bien qu’il aurait pu la remporter cette année-là… »

Ignorés de la sélection ou sélectionnés mais repartis bredouilles, voici 20 chefs-d’œuvre qui auraient dû avoir la Palme.

Des chefs-d’œuvre qui ne sont pas à Cannes, il y en a plein. Des chefs-d’œuvre qui sont à Cannes mais repartent les mains vides, il y en a plein aussi. Comment une chose pareille est-elle possible avec des jurés aussi bien triés sur le volet ? Voici, en vingt exemples soigneusement choisis, une histoire alternative du plus grand festival du monde.

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